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PREFACE

Dans les pages qui suivent, publiées sous les auspices de la Société d études et d'informations écononouques, M. Deîemen avec la patience d'un chartiste, le sens pratique d'un industriel, dresse le bilan de TEtatisme. Sans rechercher les origines intellectuelles de cette conception de l'Etat, il en suit la réalisation progressive et récente, dans les mœurs et dans les lois françaises, jusqu'au jour où la guerre permit de tenter, dans toute son ampleur, Texpérience étatiste. Quel en a été le coût? Il était facile de se noyer dans ces relevés de chiffres jamais complets et sou\'ent inexacts. M. Delemer ne s'est point laissé rebuter par cette tache, ni égarer par les lacunes de cette comptabihté. Il classe ; il élague ; il groupe. Puis il additionne. Et le passif s'aligne, en milliards, sous sa plume impassible. Mais cette faiUite. il ne suffît point d'en montrer l'éclatante évidence ; il faut encore en rechercher les causes multiples. particnUères et gôiérales, économiques et politiques, financières et psychologiques. Le scandale est si patent que la réaction est unanime : quelle solution ? Liquidation totale ou transformation administrative, concession ou irdustriahsation des services, — les deux courants se précisent et se confrontent dans les Iî^Tes et dans les lois. Déjà la France en est à tenter Texpérience d'une forme nouvelle de service pubUc, en créant, pour exploiter un rail ou un fleuve, des orga-

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nismes autonomes, avec participation des intérêts privés et corporatifs. Il semble bien, — M. Delemer ne l'indique dans sa conclusion qu'avec une sage réserve, — que la France, sous la pression des faits plus encore que sous l'influence des idées, s'oriente vers une autre vision de la Cité et un concept nouveau de l'Etat.

L'effroyable machine bureaucratique, d'origine à la fois germanique et romaine, qui étendait sur une poussière d'individus égalisés et asservis ses tentacules étouffantes, vient de montrer son étrange faiblesse.

Il appartient à ceux qui ont, comme M. Delemer, le culte des libres institutions et le sens des responsabilités civiques, d'entreprendre une triple œuvre de salubrité intellectuelle, financière et politique.

Jadis les masses étaient, dans une certaine mesure, protégées contre les mensonges par leur ignorance et par leur isolement. Si le rural conserve encore le solide équilibre de son intelligence naturelle, — c'est qu'il travaille seul et lit peu. Il échappe à la contagion de l'imitation et à la suggestion du journal. Elles s'exercent au contraire, avec une irrésistible action, sur les foules urbaines, que la vie grégaire malaxe et uniformise. Les hypothèses se transforment en certitudes. Les idées deviennent des forces. La pensée se mécanise. Et ce qui est vrai d'une foule l'est, à fortiori, d'une assemblée d'élus.

J'assistais, il y a peu de mois, aune séance, où des conseillers généraux examinaient un programme de voies ferrées. Des critiques ayant été adressées à une Compagnie de Chemins de fer, un socialiste notoire interrompit pour rappeler, en des formules d'une religieuse gravité et d'une

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sage obscurité, que TEvangile nouveau offrait le moyen de remédier, d'un trait et d'un bloc, à toutes les insuffisances de l'exploitation ferroviaire. Et les radicaux s'inclinèrent, avec un murmure d'approbation rituelle, devant cette affirmation dogmatique. L'auditoire paraissait ou voulait ignorer que dans tous les pays l'Etat s'était révélé le plus coûteux et le plus infortuné des chefs de gare. Elus et électeurs, suggestionnés par une presse partiale, connaissent encore moins les résultats plus récents de l'expérience étatiste, navale et agricole, pétrolière et minière.

Si un effort n'est pas tenté par des hommes de science, comme M. Delemer, pour répandre des vérités observées et contrôlées, elles ne mordront pas sur l'intehigence. Leur souvenir s'effacera.

Malgré le cinéma et la photographie, il a été impossible d'éclairer les masses ouvrières sur la faillite de l'idéal communiste, réalisé par les Bolchévistes au prix que chacun sait. Un déficit, un chiffre exerce moins d'action que la vision de la famine et de la peste sur leurs pensées. La croyance en l'Etatisme industriel risque de survivre à la leçon des faits. Dans peu de mois les formules prophétiques réapparaîtront sur les affiches électorales. Les légendes ont la vie dure. Elles bercent toujours les rêves des hommes.

Si celle de l'Etatisme est aussi tenace que la fièvre quarte, c'est qu'il en est peu d'aussi anciennes. Cette formule révolutionnaire n'est qu'une vieille tradition. La croyance socialiste naît d'une réaction intellectuelle. Et je regrette un peu que M. Delemer n'ait eu ni le temps, ni la place nécessaires, pour compléter son enquête économique par cette préface historique. J'entends bien que l'Etatisme industriel est jusqu'ici plus empirique que systématique. Il s'est développé, au fur et à mesure que l'évolution entraînait les sociétés occidentales loin du stade rural et agricole : des circonstances exceptionnelles, une guerre cataclysmique

ont provoqué une croissance trop rapide de ces organes nouveaux, pour que ceux-ci n'aient pas été éphémères.

Néanmoins ces formules : monopoles et services d'Etat^ ne conserveraient point, malgrédesexpériencesdésastreuses^ leur action sur les masses électorales et leur prestige sur les pensées politiques, si elles ne réveillaient pas des traditions séculaires et d'ineffaçables souvenirs. L'Etatisme industriel, qu'il soit municipal ou national, l'exploitation directe d'une industrie socialisée, nous ramènent loin en arrière vers une conception religieuse, absolue et anthropomorphique de l'Etat, au temps de la monarchie familiale et de la cité mystique, et par delà la vie médiévale et monastique, vers les temps du village primitif et de la tribu socialisante.

C'est une œuvre de libération intellectuelle, que de faire prévaloir, contre ces légendes pieuses et ces images archaïques, qui doivent leur prestige au recul des temps et à l'obscurité de la distance, une conception plus organique de la collectivité, plus juridique de l'Etat, une répartition plus spécialisée des fonctions et plus psychologique des individus .

Une autre œuvre de salubrité s'impose. ||l

M. Delemer ne nous laisse aucune illusion sur la gra-vite de notre situation financière. Le service de la dette en | 1914 absorbait 1.300 millions et représentait 25 % des dépenses budgétaires. En 1922, les charges de la dette exi- j gent 12.600 millions et représentent 51 % des dépenses budgétaires. Si l'on écarte les recettes extraordinaires, qui vont s'évanouir, l'intérêt de la dette accapare, en 1922,. €5 % des ressources normales. Le passif, — et le maximum

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n*est pas encore atlcint, — en est arrivé au point où il étouffe et paralyse.

J'entends bien qu'il est de bon ton de ne point s'inquiéter devant un déficit budgétaire de 5 milliards et devant une dette flottante de 66 milliards, de proclamer que la compression des économies reste possible et que les ressources des emprunts sont inépuisables. Le geste de l'autruche, bien qu'il soit très parlementaire, m'a toujours paru d^nué de noblesse. Il est inutile de nier la réalité des faits; il est souvent habile de devancer la leçon des faits. De même qu'il était et restera impossible d'assurer le paiement, même partiel, de la créance allemande, par des moyens normaux, qu'utihsa en 1871-73 la France vaincue, de même il est et restera impossible d'assurer l'équilibre du budget et la consoUdation de la dette par des procédés normaux, qu'approuvent les traditions financières. Cette guerre a brisé la routine étatiste. Elle en brisera bien d'autres. Mais la résignation tardive des intelligences à œillères et des théoriciens à formules, rendra l'inévitable adaptation moins facile et plus coûteuse.

Dans un avenir prochain, il faudra ouvrir les yeux et. voir clair, briser les systèmes et parler librement.

Comparons les budgets de 1914 et de 1922. Au chapitre des dépenses, les arrérages de la dette sont passés de 1.3{K) à 12.600 millions, augmentant ainsi de 967%. Au chapitre des recettes, les impôts figurent aujourd'hui pour 15.700 millions au lieu de 3.500 millions, — soit un progrès de 448 %. Mais les produits des monopoles et exploitations n'ont progressé qu'avec peine de 1 milliard à 2.900 millions, gagnant 250 % La participation des activités libres est donc cinq fois supérieure à ce qu'elle était avant la guerre ; le rendement de l'activité étatiste ne s'est accru que de la moitié, soit deux fois et demie .

Non seulement cette machine rend moins, mais les engrenages sont coincés. Il est impossible de tourner plus

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vite. Il faut tout renouveler. Or, à l'heure où la carence allemande oblige l'Etat à imposer des prélèvements épuisants sur les capitaux en formation, comment pourrait-il accroître encore cette dîme et alourdir son passif ?

Loin de surcharger ces exploitations d'Etat, il y aurait lieu, peut-être, d'en mobiliser le capital dormant. Depuis des années, les gouvernements successifs ont enfoui dans les voies ferrées, les monopoles fiscaux, les P. T. T., nombre de millions. Serait-il impossible de concevoir une forme de concession, qui permettrait à l'Etat de recevoir une rémunération pour une partie au moins de ce capital accumulé et d'en rétrocéder les titres, soit pour rembourser une dette, soit pour amortir un emprunt ?

L'octroi ou le renouvellement de concessions, sous forme de contrats, qui assureraient une participation rationnelle des divers intérêts individuels et corporatifs, des diverses forces productrices ou consommatrices, nous apparaît comme l'une des ressources exceptionnelles, auxquelles il est possible de recourir pour faire face à une situation anormale.

J'entends bien qu'une pareille liquidation ne peut être effectuée que par une autorité politique, d'une vigueur également exceptionnelle. La faillite du socialisme d'Etat pose le problème de la réorganisation de l'Etat.

Il est certain que si, en présence de Compagnies nationales nouvelles du Rhône, des Tabacs et des Téléphones, comme d'ailleurs en face des corporations organisées et des intérêts groupés, l'autorité gouvernementale n'était représentée que par des équipes ministérielles, éphémères et improvisées, mal outillées et mal servies, sans un instant de solitude pour travailler et sans un instant de repos

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