PREFACE XIII
pour réfléchir, appuyées sur un Parlement indiscipliné et minées par les intrigues, privées de renseignements, traquées par la presse, — TEtat risquerait bientôt de n*être plus qu'un mythe et qu'un mot.
Certes, Theure n'est pas proche en France où les électeurs, peu conscients et mal organisés, n'éprouveront plus d'attrait pour les fonctions ni de respect pour les personnalités ministérielles. Le pouvoir exécutif bénéficie encore et bénéficiera longtemps de l'éclat que lui assurent, dans un pays à peine afîranchi, des siècles de monarchie absolue. Mais ce prestige risque de s'atténuer rapidement, si l'autorité gouvernementale, de jour en jour plus terne et plus chétive, trouve, au contraire, en face d'elle des forces économiques mieux organisées et mieux servies. L'Etat ne peut déjà plus se passer de leur collaboration. Il consulte leurs techniciens. Il emprunte leurs dossiers. Il quémande leurs services. Ces contacts nouent des liens et créent une dette. Tôt ou tard, l'Autorité gouvernementale pourrait bien payer une aide bénévole de son prestige, sinon de sa liberté.
Pour éviter ce risque, il ne suffirait pas de travailler sans relâche à purifier l'atmosphère politique, à améhorer le travail parlementaire, à organiser des partis disciphnés, à restaurer le prestige judiciaire, — il faut coordonner la vie et former l'opinion économique. Je m'explique. Les intérêts sont contradictoires. Leur harmonie conditionne la prospérité. Pour que l'Etat puisse concilier ces divergences, il est nécessaire de leur réserver un autre terrain que les cabinets et un autre arbitrage que les interventions ministérielles. Si les représentants des principales formes de l'activité économique, aux divers degrés de la vie politique, étaient amenés à délibérer en commun et à unifier leurs revendications, l'autorité gouvernementale ne serait point assaillie par des délégations isolées et saisie de demandes inconciliables. Dans les Conseils Généraux, et éventuellement
dans les Conseils Régionaux, la moitié des sièges devrait être réservée aux représentants élus des professions organisées. A Paris, les délégués des Chambres d'agriculture, de commerce et d'industrie devraient être réunis dans un Conseil National de la Production Française. Convoqué pour des sessions régulières, obligatoirement consulté dans les questions économiques, il servirait au gouvernement d'intermédiaire, de garant et d'expert. Il assurerait à la fois la compétence et la liberté des arrêts ministériels. Il éviterait les décisions improvisées ou complaisantes. Il consoliderait l'Etat.
Mais l'Etat doit aussi se sauver lui-même. Désencombrés, les Ministres pourront enfin trouver le temps de réfléchir sur leurs attributions mal réparties, leur matériel archaïque, leur personnel indiscipliné. L'organisme est resté figé dans son cadre Napoléon III. La situation est exactement la même que celle où serait une Compagnie de chemin de fer, qui voudrait faire face au trafic moderne en conservant les gares et les locomotives de 1869. L'autorité gouvernementale bénéficie d'une prodigieuse mansuétude et d'une extraordinaire indulgence. Toutes les colères de l'opinion se concentrent sur le Parlement, tour à tour sur le Bloc National et sur le Bloc Radical, Or l'Exécutif est infiniment plus malade que le Législatif. Mais le nombre des candidats ministériels est tel, que leurs rivalités et leurs promesses masquent, aux yeux de la foule, cette faillite. Elle est patente pour tous ceux, — et il en est encore, — que n'aveuglent ni le ruban, ni le maroquin.
Répartir logiquement les attributions de l'Exécutif, créer une présidence du Conseil ; réduire le nombre des Ministres ; organiser le recrutement des fonctionnaires, introduire les outillages modernes et restaurer les mœurs administratives, — telle est la tâche vitale qui, au lendemain de la victoire, aurait dû, avec le problème militaire et scolaire, absorber l'activité d'un Parlement rénové. Il