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CHAPITRE IV

l'économie de guerre et l'économie de paix les monopoles

Voilà donc réalisé notre dessein : nous avons poussé aussi loin qu'il était possible l'indispensable opération de comptabilité. L'addition est faite et son détail connu.

Et la question se pose : Comment payer ?

Sera-ce en persévérant dans les méthodes de guerre ? Nul n'y songe et l'on s'est hâté d'y renoncer. Mais ici la leçon commence ; l'expérience subie produit un premier résultat : le socialisme est jugé.

Socialisme, étatisme, économie de guerre, toutes ces formes sont parentes. On les crut, à une certaine heure, définitivement établies, tant ce qui existe en fait, impressionne : on oubliait les nécessités de l'état de siège, et la mesure fut dépassée.

Le trait essentiel qui distingue l'économie de guerre résulte de la nature même de la guerre. La solidarité habituelle est rompue entre les nations. Les hostilités atteignant tout l'univers, le blocus est partout effectif. Tous les pays assiégés sont contraints de procéder à une exacte répartition des produits. Car la production devient insuffisante d'autant plus que la consommation, augmentée par les destructions militaires, s'intensifie. On peut discuter le détail des procédés qui furent mis en œuvre ; dans leur ensemble, ils résultèrent d'une conception juste, et jusqu'à un certain point géniale. Avouons que l'idée première ne vint pas de chez nous. Nous avons abouti, sous une pression lente, aux mêmes mesures,

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dont une prescience étonnante avait dicté soudain la conception à l'un de nos ennemis. C'est en août 1914, que Rathenau, prévoyant les conséquences que la rupture de l'équilibre économique mondial allait entraîner, traçait le plan de son office des matières premières, et préconisait l'emploi de la statistique, pour ajuster aux besoins à satisfaire la somme exactement inventoriée d'une production déficiente. On procéda par système dans l'autre camp, empiriquement dans celui-ci.

Nous avons vu se développer le système et se préciser les résultats. Des notions concrètes se sont dégagées, qui confirment le pressentiment auquel mille symptômes avaient donné l'éveil. Car si l'on a consenti à l'étatisme comme à une nécessité, l'on a reconnu en même temps ses tares : l'économie de guerre, tendant à épargner les matières, entraine une prodigalité inouïe d'argent. Reconnaître qu'il était nécessaire de soumettre la vie économique, durant cette période, au contrôle le plus sévère, ce n'est pas s'obliger à couvrir les erreurs qui, à partir d'une certaine époque, s'aggravèrent, accroissant les difficultés où nous sommes. Mais c'est se donner le moyen de conclure que l'économie de paix subit de tout autres lois.

Qu'est-ce donc qui caractérise celle-ci ? L'idée en fut longtemps confuse. Quand la guerre fut terminée, l'on commença d'entonner l'hymne à la production. Cet hymne n'était qu'une chanson. Ceux qui l'envoyaient aux échos, trahissaient la faiblesse de leur sens économique. La vérité était ailleurs.

Il ne s'agissait pas simplement de produire. Qu'est-ce donc qui, par exemple, empêche la France d'accroître sa production métallurgique ! En temps de guerre et dans le plus court laps de temps, les usines françaises réussirent à pourvoir d'artillerie et de munitions, non seulement l'armée française, mais pour une part les armées alliées. Elles n'eurent aucune peine à surproduire. Un phénomène bien connu, celui de la surproduction, se présente ici.

En temps de paix, si les nations industrielles ont tendance à surproduire, c'est qu'elles le peuvent faire, sans nullement épuiser leurs forces vives. S'il est vrai de dire qu'il n'y a jamais surproduction véritable, au sens social du mot, puis-

qu'il ne manque jamais de pauvres, souffrant de pénurie, l'encombrement des produits inutilisés est le fait le plus commun qui soit. C'est donc que les facultés de la consommation humaine, naturellement indéfinies, sont limitées de quelque manière. Par quoi donc ? Par les moyens financiers. Dans l'état de perfection technique où se trouve aujourd'hui l'industrie, la difficulté n'est pas de produire, mais de payer.

Ici se fait jour la différence des deux sortes de régimes : «elui du temps de guerre et celui de la paix. La statistique prenait hier le pas sur la comptabilité. Les deux méthodes ne répondent pas à la même fin. L'une se contente de supputer les ressources existantes et la force de production disponible ; l'autre vise à déterminer le prix de revient des produits et des services.

Nulle industrie sans capital, nul commerce sans crédit. Du fait que le chiffre d'affaires s'élève pour toute entreprise infiniment au-dessus du capital qu'elle exige, résulte une conséquence essentielle : une certaine proportion doit être observée entre son capital et l'importance de sa production. Sinon la confiance tombe et le crédit disparaît : l'activité productrice s'en réduit d'autant. Aussi le capital mobilier, dont une entreprise, et dont chacune des nations, ces agrégats d'entreprises, a besoin pour faire fructifier ses richesses immobilières avec ses forces de travail, devient-il indisponible suivant la proportion donnée. Si cette proportion est rompue, l'entreprise ou la nation, qui manque de capital^ doit recourir pour s'en procurer, à l'emprunt, suivant un taux d'intérêt croissant ; et ses prix de revient s'élèvent. S'il s'agit d'une nation, elle échappe à cette nécessité par l'inflation, qui ruine l'équilibre économique mondial. Aussitôt la même souffrance affecte et bouleverse toutes les puissances industrielles, qu'un siècle d'évolution commune n'a pas fait moins étroitement solidaires que les membres d'un corps physique. Par une suite de réactions successives, les faculté» de consommation des unes diminuant, se réduisent les raisons de production des autres, qui cessent à leur tour d'absorber. C'est un état de fièvre générale, que signale le thermomètre monétaire.

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Durant la lutte internationale, ce frein, d'ordre financier, mal connu de la plupart, qui arrête automatiquement la production, cesse de fonctionner. L'inflation, c'est le remède artificiel qui, pour maintenir la vie et ses dépenses, remplace la circulation normale à travers le corps tout entier, par une circulation factice en chacun des membres disjoints.

L'on peut, en forçant les lois du crédit, régler d'autorité la répartition et la consommation. Mais pour un temps assez court ! Sitôt la paix rétablie, on sent agir la loi économique. Les problèmes de répartition perdent tout intérêt. Car sous l'action du frein financier, la répartition elle aussi s'opère automatiquement : la consommation s'ajuste aux moyens de paiement.

Alors la question de prix de revient prend le dessus. Elle devient d'autant plus difficile à résoudre, que l'obstacle des changes aggrave davantage l'embouteillage. Quelle solution ? Il en est une. L'obstacle n'est pas insurmontable. Le prix de revient doit s'adapter à son tour à la capacité de paiement.

Celle-ci n'est pas arbitraire. Si le terme lui-même est un objet d'horreur pour les hommes d'État, appelés par une dérision singulière à dénouer les nœuds gordiens économiques et les tranchant par l'épée, la production du moins se prête à la réalité qu'il exprime, et la poursuit inlassablement. L'offre s'attache à la demande, jusqu'au point de la satisfaire, et Ton voit la force économique affronter les résistances sociales, et finalement les réduire . La lutte se poursuit, tant que cette force n'a pas réussi à ressusciter un prix.

Qu'est-ce qu'un prix? C'est le point de jonction de l'offre et de la demande, un certain niveau, où, malgré les multiples diversités des conditions économiques nationales, s'arrête finalement et s'équilibre la valeur marchande internationale des produits. L'échelle des changes ne peut, si larges qu'en soient les intervalles, l'empêcher de s'établir. Le prix de revient est en effet contraint de se soumettre à la longue au prix de vente, et le chef d'industrie se livre au dur travail de réduire le coût des éléments qui s'y incorporent, aussi longtemps qu'il n'y est point parvenu. La rémunération accordée au travail dans les divers pays, ne peut manquer de

subir des oscillations, et dans les pays au change élevé, de s'abaisser, jusqu'à ce que le prix mondial soit atteint et que la concurrence redevienne possible.

Prix de revient et concurrence, tels sont et seront toujours les données essentielles, la loi de la production industrielle. L'exemple qu'ont offert les mines britanniques est à cet égard significatif, et mérite d'être rappelé : la tonne de houille anglaise s'offrait récemment, rendue à Dunkerque, au prix de 70 francs, tandis qu'elle valait 85 sur le carreau de nos mines du Nord. Plus avisés que nos dirigeants n'ont coutume de l'être, les mineurs ont compris d'emblée le sens de ce fait. L'univers donne aujourd'hui ce grand spectacle : le prix de tous les produits tend à se niveler.

Mais ce nivellement ne s'accomplit qu'à la faveur d'une opération universelle, partout minutieusement conduite, qui n'est autre qu'un calcul comptable, l'opération que jamais l'État n'a pu réussir, et qu'il était superflu d'ailleurs, au niilieu de circonstances anormales, qu'il réussît.

C'est par le moyen de la comptabilité commerciale et des réductions qu'elle commandera, fût-ce au prix de fortes contraintes, que l'équilibre économique, — on le peut espérer, — se rétablira. Quand les prix variés qui se pratiquent derrière les diverses frontières se seront unifiés en un prix universel moyen, les courants des échanges se rétabliront suivant leurs pentes naturelles, chaque pays écoulant vers les autres le trop plein de certaines richesses qu'il produit spontanément, et peut fournir au moindre prix. Alors commencera d'être résolue cette difficulté que la faiblesse du génie humain, sous l'empire des illusions sommaires, ne fait que renforcer, et le déséquilibre financier s'atténuera peu à peu par la reconstitution au profit des nations appauvries de cette épargne monétaire, sur laquelle seule s'étaie le crédit.

Que signifient ces phénomènes ? L'existence des lois s'y devine. Quelle attitude convient-il donc de prendre, quelle politique suivre ? Il faut reconnaître la force impérieuse de la liberté.

Admettre la liberté, cela signifie qu'on renonce à infléchir les lois naturelles par des lois expresses. La liberté, c'est la

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soumission à la nature môme. La vanité des interventions politiques est manifeste.

Car, d'espérer que des ministres, chez qui le préjugé le plus vain s'exalte à l'extrême puissance, pourront aplanir, à force de paroles, un obstacle dont ils ne comprennent pas la cause, sauront rétablir l'ordre financier international par un accord international, quelle présomptueuse hypothèse I On peut affirmer sans audace qu'aucune voix politique autorisée ne s'est encore fait entendre, si ce n'est revendiquant pour tel peuple en particulier la consolidation d'avantages, qui sont la cause même du trouble qu'on prétend guérir.

Aussi faut-il souhaiter que la puissance publique, en quelque pays que ce soit, se garde, autant que possible, de jamais plus intervenir. La moindre intervention serait superflue, deviendrait bientôt néfaste. Les exemples sont sous nos yeux.

N'eût-il pas été préférable d'obliger le consommateur de payer, durant la guerre, les choses à leur juste prix ? 11 eût fallu, pour cela, ne point ignorer le sens économique de la valeur. La politique suivie pendant ces dernières années, montre que les Parlements la méconnaissent par principe ; c'est pourquoi ils s'attachent à une idée de spéculation, radicalement fausse : la spéculation illicite n'a aucune base juridique, sans élément de dol, sans tromperie délibérée. Un prix que le consommateur accepte, ne saurait être trompeur. Il n'est pas au pouvoir du marchand d'accroître l'offre des marchandises, si le consommateur ne l'y aide, en consommant moins. Se refuser à reconnaître que la consommation peut être réduite, — et le doit, lorsque la production, lorsque surtout la capacité financière du pays diminue — c'est, par faiblesse politique, condamner le peuple à porter indéfiniment le poids de son actuelle misère, quand un effort énergique l'en sortirait en peu d'années, si ses chefs lui en inspiraient le désir et lui en montraient le moyen.

Si l'on veut que le cours mondial des prix se rétablisse, qu'on laisse jouer librement la concurrence. Qu'on ne la force pas non plus par des mouvements continuels de tarifs. Tout changement de tarifs produit une rupture d'équilibre ; il

faut alors qu'un laps de temps s'écoule avant que celui-ci se rétablisse et l'échange international en est d'autant retardé.

Sans doute la liberté économique, condition de la prospérité universelle, de la prospérité des peuples et de la prospérité privée, est susceptible de restrictions. Il est des circonstances où la conservation politique d'un grand peuple producteur dépend d'un régime de protection douanière modérée, adoucissant à son profit la rigueur de la concurrence. C'est la moindre expression de l'étatisme. Mais le principe n'en est pas changé : aussitôt que l'État sort de son rôle et prête à l'industrie sa force ou sa faiblesse, il pose les conditions de sa propre ruine.

Deux exemples éclatants sont là, qui le prouvent.

Avant la guerre, l'Allemagne pratiquait un étatisme particulier. Respectant les conditions organiques de la production industrielle, elle prêtait à l'industrie ses moyens politiques. Par des mesures savantes, mais artificielles, elle parvenait à utiliser la puissance laborieuse du peuple dans une mesure supérieure à celle que l'équilibre mondial comportait : elle forçait la baisse des prix jusqu'à s'assurer des conditions de concurrence victorieuse. Et sans doute accroissait-elle ainsi, peu à peu, et l'épargne nationale et la capacité de paiement, d'achat et de consommation du peuple allemand. C'était pourtant dans une mesure inférieure à sa capacité de production, fait qui se traduisait par un signe : l'instabilité financière. Une part trop grande du capital germanique était constamment engagée dans les entreprises, immobilisée, et devenait indisponible. Aussi cette nation était-elle entraînée à exagérer sans cesse l'application d'un système de concurrence, qui la rendait odieuse à toutes les autres. Il est hors de doute que cette situation a fortement contribué à la catastrophe de 1914. Une politique plus libérale se fût traduite par un régime financier plus classique, où l'équilibre bancaire eût été considéré comme nécessaire en soi. L'État serait resté dans son rôle.

L'exemple russe n'est pas moins significatif. L'Allemagne, du moins, se contentait de soumettre à une tension excessive l'organisme capitaliste, dont elle connaissait pourtant fort

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bien les ressorts. La Russie bolcheviste a prétendu organiser la production et la consommation, indépendamment de tout principe et de toute armature financière.

En procédant ainsi, et croyant réaliser les pressentiments du génie, elle n'a fait que perpétuer en l'exagérant l'économie de guerre, qui attache plus d'importance à la répartition qu'aux prix, sachant que la production peut être forcée presque sans limite et la circulation des produits notablement accélérée. Les bolcheviks ne se rendaient pas compte que ces phénomènes n'ont qu'un temps, et d'ailleurs de quoi se rendaient-ils compte ? Leurs cerveaux étaient pleins de nuées sociales et de préoccupations politiques. D'économie politique, de cette science partout vilipendée par l'ignorance, ils ignoraient le premier mot. Ils avaient foi dans la statistique, une foi simpliste, et considéraient sans nul doute la comptabilité avec un mépris tout philosophique. Quant à la monnaie, instrument de compte, ils croyaient non moins simplement qu'elle ne sert de rien. Ils ne s'étaient point dit que si l'on compte, c'est pour mesurer d'après les moyens qu'on a la satisfaction des besoins qu'on éprouve. Comme les peuples, à cet égard, subissent la même règle que les individus, la conséquence était fatale : la monnaie a eu raison des bolcheviks. Elle a confondu tout le socialisme. La preuve s'est faite que toute intervention de l'État dans l'ordre économique marque le retour à l'économie de guerre. Et de cette preuve, voici l'aveu :

« Cette doctrine du communisme, déclarait Krassine, le 14 janvier 1922 à l'envoyé du Matin^ a passé d'une manière plus absolue qu'on ne l'aurait supposé dans nos institutions, pour la raison que la Russie nouvelle a été assiégée et attaquée, d'abord par les Allemands, ensuite par les alliés et leurs aiiiis réactionnaires de Russie. Les nécessités de la guerre nous ont obligés à concentrer tous nos efforts pour produire et à nationaliser toutes nos entreprises,.. Dès que nous Pavons pu, nous avons modifié nos institutions. »

Quelle valeur, après cette épreuve, garde le socialisme, Evangile conçu et suivi par des hommes qui, reconnaissant à ses fruits la force créatrice de l'industrie, mais n'en discernant

pas le principe vital, ont voulu conjuguer ces deux idées élémentaires : intérêt général et bénéfices particuliers ? Ce n'était pas là pensée bien construite, mais pure idéologie, ce qui, au mauvais sens, veut dire hypothèses sans justes idées. Voilà ce que signifie la phrase : convertir les monopoles privés en monopoles publics. Ces mots sont privés de sens. La concentration industrielle, clef de voûte du marxisme, est le dernier terme possible mais non certain, assigné au développement d'un organisme que l'intelligence humaine, fortement spécialisée dans ses modes d'appréhension de la réalité, sûre de ses moyens pratiques et consciente du mouvement qui la porte au but, agrandit sans cesse dans les limites du cadre mondial. Le monopole public, c'est une écorce desséchée, sous laquelle s'abritent les esprits les moins curieux des grandes interférences économiques et politiques, protégés qu'ils sont contre les bourrasques.

Il est temps de revenir à la pratique sévère de l'économie de paix, qui n'est possible qu'au juste prix. Car la question reste posée : comment payer le solde de la guerre ?

LES MONOPOLES

Sera-ce au moyen des monopoles anciens ? Examinons donc de plus près la valeur économique des monopoles.

Il est inadmissible assurément qu'au fort d'une époque industrielle, une exploitation industrielle fonctionne, sans pouvoir calculer son prix de revient. L'État ne le pourra jamais, ne s'y voyant pas contraint par le risque de la faillite. Il y aura toujours confusion entre l'ensemble de ses ressources et ses budgets spéciaux.

Les monopoles fiscaux fournissent un nouvel exemple du défaut de comptabilité propre aux entreprises publiques. La méthode qui sert à calculer leur rendement n'a rien de commun avec celle dont une affaire privée est obligée d'user, par la loi économique et par la loi positive.

Cette méthode est rudiment aire. Elle consiste à dresser

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un compte d'exploitation où les dépenses et les recettes sont mises en balance. C'est le premier jalon d'une comptabilité commerciale quant à la forme, mais non quant au fond. Celle-ci converge vers le prix de revient, son but unique, et le compte d'exploitation est un des instruments qui permettent de le mesurer : il indique le prix de revient brut. Il n'en est aucunement ainsi en ce qui concerne les comptes des manufactures de l'État, pour cette raison fort simple que le prix de vente, étant fixé par décret ou loi, n'a aucune relation ferme avec le coût de production. Les deux prix n'évoluent pas en même temps. Une marge arbitraire est maintenue entre eux, qui assure un bénéfice au fisc, mais ne garantit d'aucune manière l'observation d'une stricte économie dans l'élaboration des produits. La certitude du bénéfice dispense de bien gérer l'affaire, qui peut, au milieu d'un coulage général, revêtir l'aspect le plus sordide.

Si l'on veut saisir le système de gestion par l'État à son plus haut point de perfection, c'est dans les comptes des manufactures de l'État qu'il convient de l'observer. Mais par une circonstance, elle seule assez caractéristique, ces comptes n'ont plus été produits depuis l'année 1913. Ces exploitations sont à ce point serves de l'énorme machine administrative, dans laquelle elles s'emboîtent, qu'il fut matériellement impossible pendant toute la guerre de dresser la situation annuelle qui répond au bilan des sociétés privées. Pourtant l'on ne sache pas que celles-ci se soient vues dispensées depuis 1914 de présenter leurs comptes.

Contentons-nous donc des données relatives à l'année 1913. Un premier fait apparaît. A la différence du bilan, la situation n'est pas un guide pour la direction ; c'est un compte rendu d'exploitation, destiné à éclairer le ministre des Finances et le Parlement sur le rendement fiscal du monopole. La direction, en effet, n'est point autonome. Le directeur n'est qu'un commis qui administre, non pas un chef qui gouverne : la détermination des prix n'est pas son fait. Son rôle est de tirer le moins mauvais parti de conditions qu'il ne lui appartient pas de régler. L'on se souvient ici que le beau temps des monopoles fut en France celui du pouvoir absolu, et

Ton s'explique le caractère que, depuis Napoléon, le monopole des tabacs, modèle des monopoles fiscaux, a toujours gardé. Le compte rendu de l'exploitation des monopoles des tabacs et des allumettes, tel qu'il paraissait avant la guerre dans le Bulletin de statistique et de législation comparée du ministère des Finances, renfermait les renseignements statistiques les plus détaillés sur les quantités de matières vendues et leurs prix par rapport à l'année précédente, sur les départements gros consommateurs, sur le nombre des planteurs et des hectares cultivés, sur le nombre de manufactures et de magasins, et surtout sur l'effectif du personnel et sa rétribution. Mais si l'on dégage de la masse de ces chiffres enchevêtrés les éléments proprement comptables, voici ce qu'on trouve :

1913. Tabacs.

Recettes.

Vente des tabacs fabriqués . . . . Fr. 541.564.88168

Vente de la nicotine 250.993 77

Vente de débris pour l'exportation. . . 155.917 70

Vente de tabacs en feuilles, etc. ... 1 . 958 40

Recettes diverses 3.100.288 44

Total *. . . 545.074.039 99

Dépenses.

Frais de régie Fr. 110.969.636 70

Dépenses des Contributions indirectes . 2.818.566 99

Pensions civiles, etc 1.403.503 98

Restitutions et non-valeurs 190 06

Exercices clos 1.040 35

Total 115.192.938 08

Capital de la régie (tabacs, bâtiments, machines, etc.)

Au 31 décembre 1913 Fr. 169.029.336 25

Au 31 décembre 1912 162.572.328 32

Plus-value 6.457.007 93

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D'où bénéfice.

Recettes Fr. 545.074.039 99

Dépenses 115.192.938 08

Différence 429.881.101 91

Plus-value du capital 6.457.007 93

Plus créances arriérées frappées

de déchéance 2.163 88

Moins décharge d'un produit, etc., etc 11 50

Coefficient d'exploitation : 21 %.

Est-il exagéré de dire que ce chef-d'œuvre de la comptabilité industrielle d'État n'a rien de commun avec le moindre produit de la comptabilité industrielle privée ?

Dépenses et recettes sont ici sans nul rapport, les prix de vente étant, comme au temps de la gabelle, imposés et protégés par une administration militaire, auxiliaire de celle des manufactures. Les méthodes comptables se perfectionnent ohez les particuliers, elles demeurent immuables aux mains de l'État. Le tableau des dépenses est présenté conformément à la classification budgétaire : les frais généraux d'exploitation sont inconnus ; ni l'intérêt du capital ni l'amortissement ne sont comptés. L'évaluation du capital de la régie n'a qu'un sens purement platonique : en quoi celle-ci est-elle comptable vis-à-vis du Trésor d'un actif immobilisé dont elle use gratuitement ? A mesure que ce capital s'use, il est reconstitué à l'aide de crédits nouveaux.

Plus précis dans le détail, le compte des manufactures est aussi rudimentaire qu'un compte de gestion par l'État peut l'être. Encore sait-on à quoi s'en tenir, quant au rendement des tabacs et des allumettes ; nous-mêmes avons obtenu les chiffres globaux de recettes et dépenses provisoirement arrêtés, en ce qui les concerne, pour les années 1915 et sui-

vantes,et prévus pour 1921 et 1922. Quant aux poudres, on connaît seulement le montant des cessions du service des poudres, qui en assure la fabrication, à l'administration des contributions directes qui procède à leur vente. Il est impossible de dégager parmi les dépenses du service de fabrication celles qui se rapportent aux poudres commerciales. Aussi le rendement du monopole est-il inconnu. Le Bulletin de statistique nous apprend qu'en 1911, il a été vendu pour 22 millions 524.724 francs de poudres à feu et explosifs contre 20.082.143 francs en 1910. En 1913, le monopole a rapporté 24.629.000 francs.

Le tableau suivant résume l'exploitation des manufactures depuis 1914. On voit que le coefficient d'exploitation a été s'élevant sans cesse jusqu'en 1920, et si quelque diminution s'observe ensuite, c'est peut-être à cause de prévisions toujours optimistes. Ces résultats ne nous surprennent pas. Ils confirment les leçons que nous avions tirées de l'examen de la gestion postale pendant le même temps, et compte tenu du fait que le coefficient est abaissé ici par suite du caractère fiscal de ces deux monopoles, ils apparaissent presque équivalents. Ici comme là-bas les relèvements de tarifs n'ont guère permis que de suivre péniblement le relèvement des frais. Mais le rendement ne s'en est pas amélioré.

Ces difficultés étaient inévitables. La direction des manufactures manquait des moyens nécessaires pour y faire face ; l'unique moyen, c'eût été la liberté complète dans la fixation des prix. Pourquoi faut-il que fatalement l'entreprise d'État périclite, aussitôt qu'il se produit des sautes de vent économiques, tandis que l'on observe partout une intense circulation d'argent ? Il n'est pas difficile de le discerner. Les manufactures sont soumises dans leur gestion à toutes les contingences politiques. Elles suivent la spéculation, mais n'en profitent pas. Espérer qu'avant de longues années, elles recommenceront de produire un rendement normal, ce serait s'abuser.

LES MONOPOLES

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