‹ Le bilan de l'étatismeChapitre 40 sur 55 · TABLEAU C · texte numérisé non relu

TABLEAU C

Coefficients comparés de V exploitation des Chemins de fer diaprés le rapport Dutreil n^ 2202, Chambre des Députés^ 1921.

Nord

Kst

Ljon

Orléani

Midi

KUt

La guerre n'a fait en somme qu'accentuer un phénomène dont la vérité est constante. Avant 1914 déjà, des chiffres avaient été produits, démontrant l'infériorité de l'État directeur d'entreprises. Les preuves étaient si concluantes que ses partisans n'avaient pu s'y soustraire : ils avaient tenté de sortir de difficulté, soit en justifiant l'étatisme pour des raisons non économiques, soit en attribuant à la méthode suivie l'échec éprouvé.

Nous ne pouvons reproduire ici les arguments de fait qui furent apportés alors pour démontrer le mauvais rendement des gestions publiques. Il nous suffira de rappeler les conséquences financières du rachat de l'Ouest, qui opposèrent le plus radical démenti aux superficielles espérances dont ses promoteurs avaient répandu l'illusion. « D^ns les cinq ans qui précédèrent le rachat (2), 1904-1908, les recettes brutes s'étaient élevées peu à peu de 185 à 205 millions. Durant les cinq années suivantes, 1909-1913,les recettes brutes s'élevèrent de 212.500.000 à 242.500.000 francs, ce qui représente un

(1) Charges allégées par suite d'un remboursement exceptionnel.

(2) Acworth, Historical Sketch of State railway ownership, p. 32 et sqq. On trouvera dans ce volume le résumé le plus précis de la nationalisation des chemins de fer en divers pays.

pourcentage d'augmentation légèrement supérieur. Durant les cinq années antérieures au rachat, les dépenses d'exploitation passèrent de 104.000.000 à 142.000.000, ce dernier chiffre se trouvant grossi malencontreusement du fait que la démoralisation s'empara du personnel dès le moment où la Chambre eût voté le rachat. L'année qui suivit celui-ci, les dépenses d'exploitation furent de 150 millions, l'année suivante, de 175 millions et l'année d'après de 197 millions. En 1912, elles avaient atteint 210 millions pour retomber à 207.500.000 francs en 1913. En d'autres termes, pour obtenir un produit brut supérieur de 31*%, il avait fallu augmenter les dépenses de 100 %. Le produit net n'avait jamais été inférieur à 67 millions dans la plus mauvaise année de la gestion privée. Il tomba à 25 millions. Le coefficient d'exploitation, qui s'était élevé de 56.4 à 67.8 entre les mains de la Compagnie, fut pendant les cinq années suivantes : 72.7, 79.9, 87, 89.4 et 85.2. Il faut ici faire une réserve. Le coefficient d'exploitation s'était élevé sur tous les réseaux français d'une période à l'autre. La moyenne pour les cinq autres grandes Compagnies était de 50.3 en 1905 et 1906, et fut de 58.4 en 1912 et 1913. Mais une augmentation de 50.3 à 58.4 est une chose ; une augmentation de 56.4 à 89.4 en est une autre. »

Ces constatations fâcheuses avaient éveillé en France une vive inquiétude. On ne se faisait d'illusion sur l'excellence de la direction étatiste que dans les milieux où l'on trouvait à s'en faire un intérêt électoral. Là même, on était obligé d'entendre les reproches venus d'ailleurs. La tactique adoptée par les défenseurs du monopole se marque, très exactement dans ces paroles de M. Debierre au Congrès de Nantes en 1909 : « L'outillage industriel de nos arsenaux n'est pas à la hauteur des besoins de la grande industrie moderne. Est-ce la faute du système ? La direction et la responsabilité qui devraient être sur place, sont placées à la bureaucratie de la rue Royale. Est-ce la faute du système ? Le rendement de la main-d'œuvre ouvrière y est insuffisant ; la moitié des ouvriers ne travaillent pas. Est-ce la faute du système ? Est-ce que cela donne la reuve que les industries d'État

doivent fatalement rester inférieureH aux entreprises privées ?» Et l'orateur ajoutait : « Non, si dans les entreprises d'État : chemins de fer, arsenaux, etc., on savait choisir la direction parmi les compétences ; si l'on voulait assurer la surveillance intelligente et sévère en même temps que l'autorité et la responsabilité des chefs de l'entreprise ; si l'on intéressait les ouvriers dans l'affaire en leur donnant un salaire de base et une prime de production, de façon à faire d'eux de véritables associés, les entreprises d'État, les régies communales directes ne seraient pas industriellement inférieures aux entreprises privées. Non pas que tous les bénéfices qu'elles pourraient rendre s'en allassent tomber dans le gouffre du budget général. Non, les entreprises d'État, si on les veut prospères, devront être autonomes, avoir leur budget personnel de recettes et de dépenses, de façon qu'une grosse part tout au moins de leurs bénéfices, servent à l'amélioration des rouages du service et de la situation du personnel. » Et le même personnage concluait : « Devant les difficultés financières de l'heure présente, la politique des monopoles publics apparaîtra bientôt comme nécessaire à ceux-là mêmes qui sont le plus hostiles au système. Bientôt l'obligation s'imposera à l'État de se conduire comme un industriel actif et avisé, comme un bon et honnête commerçant, capable en même temps de « pondre » les ressources nécessaires à l'œuvre des réformes et des assurances sociales et d'améliorer les conditions d'existence des citoyens ».

Les difficultés financières sont plus que jamais pressantes, mais la tendance des esprits à quelque peu changé. Cependant les termes du réquisitoire indirect prononcé par M. Debierre ont gardé une actualité si singulière et résument si bien la question, qu'on s'en serait voulu d'y rien changer. Recueillons l'aveu : la direction des entreprises d'État serait donc incompétente et irresponsable, l'outillage mauvais et désuet, le rendement médiocre, la discipline relâchée. Nous serons moins sévères, en rejetant sur le système ce dont ses partisans se plaisaient à accuser les hommes. N'a-t-on pas constaté que souvent des chefs de haute compétence, impuissants à réformer les abus de l'État qu'ils avaient servi, s'étaient trouvés dignes

d'occuper dans l'industrie les plus grandes places et plus capables que personne d'y réussir ?

C'est bien l'incompatibilité des méthodes politiques et administratives et de l'activité économique qui se trouve ici en cause. Le moment est venu de prononcer un jugement d'ensemble.

Dans toute cette étude que nous avons tenté de faire exacte et minutieuse, évitant avec soin le faits-divers et l'anecdote, c'est surtout l'incapacité de l'État à compter que nous avons fait ressortir. C'est là le signe caractéristique,. le point vif. Les déductions suivent d'elles-mêmes.

Le défaut de comptabilité descriptive des opérations, trahit le défaut de direction effective .A quoi bon se rendre compte, lorsqu'on ne peut rien modifier ? Le défaut de direction tient-il à l'imperfection des méthodes administratives ? Mais non, il tient à la nature. Le moteur spirituel, qui actionne l'entreprise privée, la volonté du succès, manque ici.

Essayons décidément de faire comprendre de quoi est faite, en son essence, une entreprise. Remontons jusqu'à sa cause initiale. Ses formes, son organisation particulière n'en sont pas l'élément fondamental. Il se peut que la théorie dégage de l'ensemble des types d'organisation collective le type spécial de l'organisation industrielle, et lui prête une forme abstraite et schématique. Il en est ici comme de l'histoire naturelle, où l'observation permet de discerner les traits communs des genres et des espèces, de les classer, puis de définir ces genres et ces espèces mêmes, comme s'ils étaient doués d'une existence concrète. La science naturelle n'atteint pas le principe, qui fait que les formes vivent. La description la plus scientifique des formes économiques n'atteint non plus que l'écorce fragile sous laquelle se meut la vie. L'organisation n'est jamais qu'un effet ; l'important est de saisir la cause.

Cette cause, c'est l'énergie spirituelle. Rien ne se crée dans l'ordre économique qui ne procède d'un esprit. Le moteur d'une entreprise ne peut être en dernière analyse qu'ime

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personne morale ou physique. Non pas nécessairement un individu, mais une volonté si nettement consciente que, même collective, elle soit vive et précise comme une volonté individuelle. Nulle volonté n'est douée de cette vigueur qui ne soit portée à désirer et à poursuivre un but unique. Les actions fortes sont conduites par les passions déterminées.

Quel est donc le sentiment qui féconde l'entreprise ? Il faut le dire nettement sans fausse pudeur humanitaire : c'est le désir du bénéfice, la soif du lucre. D'autres sentiments, d'une valeur morale plus relevée, peuvent déterminer des activités plus hautes ; tel l'amour de la science. Mais ceux-ci ne produiront jamais l'aptitude à « gagner de l'argent. » Cette aptitude est pourtant nécessaire. L'humanité ne subsiste que grâce à cet instinct du profit, qui possède la plupart des hommes. Car il leur faut gagner leur pain à la sueur de leurs fronts. Il se rencontre ça et là dans la foule quelques rares esprits, que l'aptitude intellectuelle, en absorbant leurs forces d'attention, rend inaptes à la concurrence sur le marché de la vie. Il arrive aussi qu'un sentiment d'indignation les saisisse, lorsqu'ils voient les plus médiocres êtres prendre sur eux l'avantage, qu'assure la fortune gagnée. Mais cette révolte, qui les porte, si leur âme est faible, à donner des armes à l'envie populaire, ne résiste pas aux longues leçons de l'expérience économique, plus riche d'enseignement philosophique que mainte philosophie formelle. Il faut que le peuple mange et la pensée n'est pas un aliment. Une pensée ne prend valeur économique qu'à travers l'esprit de l'homme pour qui la fortune est le premier des biens et qui s'empare de toutes les ressources accessibles : capitaux, inventions techniques, machines et forces de travail, comme de moyens pour y atteindre. Cet homme-là, s'il est servi par assez d'intelligence, sera l'organisateur né. Les formes d'organisation, qui sont contingentes, se modèleront sur sa pensée, comme sur la matrice première. Toute organisation qui n'évolue pas, est morte.

C'est l'ardeur à conquérir les suprématies diverses que confère la toute puissante richesse, qui a déterminé le régime capitaliste, dans son type actuel. La cellule mère de l'orga-

nisme s'est formée par raccouplement de ces deux forces spontanées : l'énergie créatrice et l'épargne passive. Quand l'instinct, médiocre et patient, a su amasser de nouvelles réserves dans la fourmilière, l'esprit ingénieux s'en saisit et en fait des outils. Des affaires naissent ou bien s'accroissent.

Le type des entreprises collectives répond à ce processus initial. Elles comportent un chef et des associés, également intéressés au succès de l'œuvre commune. De l'extrême simplicité du but résulte une convergence parfaite des efforts, une répartition juste et logique des fonctions. Il s'agit de faire fructifier le capital, en le ménageant. Les capitalistes sont là, pour surveiller l'emploi fait de leur bien, de leur force thésaurisée ; leur présence aux Conseils d'administration se justifie ainsi. A défaut de leur épargne, il n'y aurait pas d'entreprise; et l'épargne est libre, échappe à toute astreinte extérieure. L'individu est seul maître de se contraindre. Sous réserve de ce contrôle, le chef, qui prête à l'affaire ses vertus créatrices, lui aussi, est libre de réaliser ses vues. Son succès ne dépend que de son génie : il est des génies lucratifs.

On comprend que la prospérité matérielle puisse, dans ces conditions, s'épanouir. Le xix"^ siècle, qui inventa le système, a été marqué par le plus magnifique développement de richesses que l'histoire mentionne, et par le progrès le plus sensible du sort des masses. Il se peut que le xx^ voie le début d'une évolution régressive. Il apparaît, nous le verrons, maints indices de cette décadence. Encore est-il bon que l'humanité ait assez d'esprit pour savoir où elle va.

La cause première du succès capitaliste étant donnée, toute l'organisation commerciale sort de là comme un simple effet. La division des services s'accomplit d'elle-même, avec cette rigueur apparente qui dorme aux formes la netteté d'un type permanent. Les services industriels ou techniques qui fabriquent, les services commerciaux qui spéculent et les services comptables qui chiffrent, se dégagent les uns des autres et se spécialisent dans leur fonction, sans perdre leur unité organique. Le service comptable en particulier perçoit les moindres actes accomplis par les autres services, qui se traduisent par un mouvement des valeurs. Tout cela donne

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une mesure parfaite de concentration et d'autonomie, qui confère à l'entreprise la souplesse nécessaire à sa pleine activité.

De là résultent aussi l'ordre et la discipline. 11 n'est pas d'ordre sans succès, point de discipline au sein du désordre. Le personnel que l'affaire emploie, discerne à merveille son état de santé et se conduit en conséquence. Car il ne faut pas confondre les divers mouvements qui l'agitent, comme s'ils procédaient d'une seule impulsion. Liberté a été reconnue aux travailleurs de défendre, et au besoin de conquérir leur part de profits. Ce droit est parfaitement salutaire. Une affaire privée, soumise à l'impulsion de son chef et à la fois aux revendications de son personnel, qu'exalte ou modère le sentiment de prospérité ou de dépression économique, est d'autant plus active. Malgré l'apparence, la solidarité règne et nul ne la méconnaît : elle se trahit par un certain orgueil, marque du bon ouvrier (1). Elle se fait sentir également par les temps de crise, et l'on doit admirer la sagesse qui dicte parfois à de puissants corps syndicaux, tel aujourd'hui celui des mineurs, les concessions qu'ils savent qu'impose la nécessité commerciale.

Tous ces caractères s'opposent trait pour trait à ceux de l'entreprise d'État. La première est active et robuste : celle-ci au contraire est passive et inorganique.

Le moteur manque : l'énergie individuelle, exaltée par la volonté de vaincre et d'atteindre, avec la fortune, le premier rang. A des directeurs qui sont des commis ne s'opposent jamais d'adversaires. La concurrence, par principe, est supprimée ; une assurance prise contre la faillite.

Ainsi nul n'est directement intéressé au succès. Pas d'actionnaires ; les parlementaires qui les remplacent, au lieu de pousser à l'économie, poussent à la dépense. Les

(1) Le bon ouvrier n'est pas nécessairement le briseur de grèves. Sa conscience professionnelle ne Tempêche pas, et c'est à raison, de se débattre pour triompher des résistances que peut dicter la seule avarice,et fixer le juste prix de son salaire. Car il s'agit d'un prix. Peu importe le mode de rétribution ; ce n'est qu'une modalité superficielle. Les gens qui croient en la participation aux bénéfices sont plus souvent des théoriciens que des hommes de peine : ils prennent la formepour le fond.

Républiques ont toujours produit les clientèles, qui se rémunèrent aux frais du peuple entier, nulle fortune privée n'y pouvant suffire.

D'ailleurs le but de l'entreprise, son but final, n'est pas d'ordre économique, il est d'ordre social. On a trouvé plus haut des citations explicites. Le principe même du progrès, que manifestent la division de plus en plus exacte des fonctions et l'intégration croissante des parties, est ainsi méconnu. Dévie de son but la direction d'une affaire qui travaille, non pour réaliser sa fin exclusive, qui est de gagner, mais pour subventionner la politique d'assurances mutuelles entre électeurs et élus, dite : politique des assurances sociales.

La discipline, sous la froide présidence d'une direction désintéressée, qu'assiste un conseil distrait, ne peut que faire défaut dans un tel organisme. Suffisante dans les administrations publiques ordinaires, soustraites à la lutte pour la vie, loi du travail, et qui mollement liquident les affaires de l'État, la règle administrative, procédant de la discipline militaire, mais relâchée, est incompatible avec le commerce. La discipline des intérêts privés n'est pas seulement consentie, mais volontaire. C'est l'ordonnance qu'on maintient en sa propre personne. Le fonctionnaire est un salarié travaillant presque à la journée.

Qui n'a jamais connu que ce mode de rétribution, n'en conçoit pas d'autre et mesure la valeur du travail au seul étalon du temps. C'est le procédé de l'école et du bureau, qui sert aussi pour les humbles tâches de l'usine. La présence est seule exigée, seule exigible. Mais le travail moteur est fait d'idées actives. Les esprits doués poursuivent leur œuvre intellectuelle sans nulle relâche ; l'heureuse résolution peut surgir, loin de tout appareil bureaucratique. L'indifférence est le propre du fonctionnarisme qui oblige à un labeur fixe : l'intelligence, l'homme même, y sont au râtelier.

De ces causes initiales procèdent les méthodes administratives, non moins naturelles dans l'État que ne le sont dans les affaires les méthodes commerciales. Comment l'État manquerait-il d'étendre à tout ce qu'il touche les coutumes qui, depuis des siècles, lui sont propres ? Elles sont inhérenteB

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à sa constitution traditionnelle. Il existe un droit administratif. Ce droit peut-il s'accorder au sein des gestions d'État avec le droit commercial ? L'expérience prodigue les preuves du contraire. Il existe un droit financier d'État, s'appliquant aux finances publiques ; il n'a rien de commun avec le droit financier privé. En vérité, le droit public et le droit privé se distinguent l'un de l'autre, partout où des relations juridiques peuvent naître. De ce constant parallélisme, il faut conclure que l'État et les personnes n'ont pas suivi la même évolution, et diffèrent donc par leur nature. Si l'État exploite irrationnellement ses entreprises, c'est qu'il est obligé, par sa loi propre, de faire table rase de l'expérience commerciale : c'est pourquoi les dévouements individuels s'anéantissent en lui, dont la fin n'est pas sa fin même, à savoir le gouvernement.

Nous nous acheminons ainsi vers une conclusion qui sort peu à peu de tous les faits ici relevés et groupés. Régner est le fait de l'État. Mais c'est le fait des individus que de travailler et de produire. Dès lors que cette distinction est faite, l'on est conduit à admettre la séparation des deux règnes : le politique et l'économique, qui peuvent bien n'être pas indépendants, mais ne peuvent non plus sans dommage être confondus. L'étatisme, qui les confond, ne paralyse pas seulement la production des richesses, en stérilisant la volonté d'effort, mais il corrompt peu à peu l'État tout entier et démoralise l'opinion.

La guerre encore en a fait la preuve.

Ces années furent littéralement fleuries de scandales. La «eule collection des rapports parlementaires, dictés par le souci de la vertu républicaine et par les haines de parti, que ces scandales ont provoqués, compose une ample littérature, et les discours, qui leur ont fait suite et les redoublent, un vaste champ d'éloquence. Il convenait d'y aller voir. Ces épisodes jamais bien éclaircis furent, aux mains des hommes à qui leurs seuls profits, ne ralentissant pas leur course à gauche, semblent bien acquis, l'arme la plus rude contre l'organisation écono-

mique présente. Mais à la faveur de quelles circonstances ces scandales, bien ou mal fondés, ont-ils pu se produire ? Ils sont tous nés des collusions que seule l'ingérence de l'État dans les affaires rend possibles, et dont le régime normal, sous l'effort de la concurrence, les purge tout naturellement. Tout ce déballage de sordides histoires, dont la Chambre a parfois écouté le récit jusqu'à des heures avancées de la nuit', fut r avant-goût du genre de curiosités que l'institution socialiste permettrait d'exciter largement et de satisfaire ; tout ce qu'on sait de la Russie, ce qu'on se rappelle du Directoire, ce que notre propre expérience désigne comme l'accompagnement forcé des temps de guerre, confirme l'impression ressentie.

Il serait inopportun de descendre ici dans le détail. Bornonsnous donc à une vue d'ensemble. Ayant sous la main les rapports, l'on distingue dans les campagnes déchaînées deux périodes : la première s'ouvre en 1917. M. Victor Boret dépose alors son gros rapport sur les marchés de farines conclus depuis le début de la guerre, en particulier les marchés Baumann et CoUin. Ce document contient quelques traits typiques sur les pratiques commerciales de l'Intendance et vaut à ce titre d'être lu. Quant aux raisons qui déterminèrent certains fonctionnaires à confier aux Moulins de Corbeil l'exécution des marchés, que les autres négociants en grains de la place de Paris s'étaient entendus pour céder à l'État au prix qu'il lui plairait de fixer, ces raisons restent obscures. Puis c'est M. Mistral, député, MM. Perchot et Milan, sénateurs, qui supputent avec soin les bénéfices réalisés par certains fabricants d'armes. Ces bénéfices, on sait qu'ils furent élevés, on sait aussi que la loi sur les bénéfices de guerre, étendant son juste niveau, les a retranchés au profit de l'État jusqu'à concurrence de 80 %. De manœuvres suspectes, on n'en distingue aucune. Seule la loi économique a joué, qui faisait monter les prix, d'autant plus que le pouvoir se montrait plus prodigue, et la loi positive a corrigé l'effet de l'autre loi. Mais l'étatisme n'était pas encore dans son plein.

Il se développa l'année suivante, et qu'aperçoit-on ? Les scandales se multiplient, à tel point qu'une Commission des marchés de la guerre peut être nommée et la Chambre pré-

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tendre à concurrencer les tribunaux. Mais en quel déparlement les manœuvres les plus significatives semblent-elles s'être produites ? en celui du Ravitaillement, l'un de ceux qui, circonstance notable, pratiquent la gestion directe. Nous l'avons dit : le sort fut ironique, qui permit que les scandales de la guerre servissent d'armes aux socialistes, sans que personne prît garde qu'ils fournissaient contre eux une arme encore meilleure ; la vertueuse naïveté de leurs adversaires les servit en cette rencontre, chacun s'ingéniant à répudier des actes, qui hors du régime étatiste se conçoivent à peine.

Ce régime, si l'on tente de se le représenter, tel qu'il est et fonctionne, confond la puissance publique et l'intérêt privé. Car l'État, dès lors qu'il commerce et produit, est entre deux risques : ou le vice de l'incompétence, s'il s'en remet aux fonctionnaires ou, s'il s'aide de gens de métier, le danger de collusion. Assurément, les services de guerre ont pataugé dans le désordre financier : mais les résultats matériels, sauf pour la marine marchande, furent à peu près satisfaisants ; des commerçants, souvent pleins d'un dévouement que la guerre seule expliquait et la volonté de vaincre, mettaient leur expérience au service de l'État. Mais quels résultats, si les gens de bureau, si l'Intendance, qui ignorait jusqu'à la pratique des dépôts en banque, avaient dû s'en tirer sans concours ?

Il n'en est pas moins dangereux pour l'État que sa puissance soit aux mains d'hommes, que leurs aptitudes et leur éducation portent à chercher tous les moyens d'accroître leur fortune et d'étendre leur action. Une société a d'autres fins que la fin économique, et le déséquilibre commence, lors que celle-ci seule prévaut. Aussi convient-il que la fonction politique et la fonction économique restent, au sein de la nation, nettement distinctes.

Cela est souhaitable aussi pour le bon ordre moral. Rien de plus détestable que cette atmosphère d'accusations féroces, qui font que la moitié du peuple se persuade sans cesse que l'autre la dérobe. C'est la pire, et aussi la plus commune sottise,v que d'attribuer à la malveillance déterminée des individus, certaines privations que l'après-guerre comporte. On prête

ainsi à des personnages mystérieux qu'on croit voir agir dans Tombre, la toute puissance de génies malfaisants : on les suppose capables d'influer sur des phénomènes généraux.

Nous touchons ici au cœur du problème, au point douloureux qu'il faudrait guérir. L'opinion même est constamment faussée. Discernant mal les faits universels parmi lesquels la science se cantonne, elle confond l'effet et la cause. Qui donc se permettra de dire que le mal est fatal, quand le trouble est partout? La paix et le travail en peuvent seuls triompher. ^ Mais il faut que l'ordre renaisse, l'ordre profond des esprits. Car l'opinion, si absolu qu'en soit sur nous l'empire, n'est inspirée que des idées régnantes dans la tête des gens.

Allons donc jusqu'au fond des choses, perçons l'apparence des mots. On s'insurge contre l'étatisme et avec raison. Mais cela ne nous avance guère. Si le désordre est dans l'État, la faute n'en est pas à l'État lui-même ; car il n'est que l'instrument de volontés individuelles. Disons-le même. Il y a dans l'assaut qui lui est livré quelque chose d'incertain et de faux, comme s'il s'agissait d'une vaine escrime contre un plastron qui ne rend pas les coups. Les ennemis de l'étatisme sont des individualistes, en ce sens qu'ils ne trouvent de réalité vive qu'en la personne des individus. L'intention de réforme qui se manifeste au milieu d'eux par la persévérante expression des^ mêmes critiques, serait sans effet, s'ils ne dénonçaient d'abord dans le relâchement de l'énergie individuelle la véritable cause du désordre qui se prolonge.

L'ordre, nécessaire au progrès, ne se maintient que grâce à l'exercice d'une contrainte incessante, que l'individu impose à ses désirs, et par laquelle il soutient son effort personnel. La guerre a été Foccasion d'une détente de ce ressort intime. La discipline externe a remplacé le nerf intérieur. Pénible par certains côtés, elle a ceci d'agréable qu'elle permet à l'homme de se négliger lui-même ; elle endort en lui le souci, douloureux dans la vie civile, de son propre sort. Elle le désindividualise par là ; elle le fond parmi le troupeau. Elle tue l'économie, qui est une vertu privée : le sentiment de la précarité des choses, sous le risque de mort constamment suspendu, exclut les longues espérances, et les troubles économiques qui se

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produisent alors, provoquant la spéculation, l'incertitude naît sur la valeur des choses. La notion de conservation le cède à celle du jeu.

De tout ceci résulte un puissant enconragornent donné à ce sentiment de mollesse personnelle qui pousse Tliomme à renoncer toute volonté, pour se confier à la tutelle d'une autorité paralysante, mais protectrice. Cette tendance n'est jamais complètement endormie. Il faut que les conditions de la prospérité matérielle apparaissent favorables, pour détacher du vaste amas des gens en service un nombre croissant d'individus prêts à courir le risque de la fortune. C'est toujours une majorité qui sollicite l'assurance et la pension.

Disons-le sans détour. Ce pays ne triomphera des difficultés qui Passaillent que par un réveil dé l'énergie privée. Il faut que les sentiments par là vertu desquels la France S6 maintenait parmi les peuples : énergie inventive et créatrice dans la véritable élite, économie privée dan*s là masse du peuple, soient restaurés. Si la première ne dépend que. des hasards du génie, la seconde est une question de bon sens et de prudence.

Telle se pose pour nous la question dé l'étatisme. Telle est la leçon, qu'il y a lieu de tirer du régime économique de guerre, si l'on en veut tirer quelque leçon. Car il importe que cette atmosphère morale que la guerre elle-même a fait naître, soit dissipée par la vision directe des réalités. Ainsi i^era combattue l'inclination étatiste, qui rivalise à l'heure présente avec îé penchant opposé, dont nous avons suivi le progrès récent; ainsi s'affaiblira ce goût d'être secouru, ainsi s'évanouira le mythe des bons monopoles, et perdra tout crédit cette politique, où l'idée de la poule aux œufs d'or encourage l'envie, 4ont les grande» œuvres et les puissants succès privés sont l'objet.

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