L'ARTICLE
cier et, s'ils le peuvent, de justifier leur
indulgence ^
Je ne veux retenir qu'une conclusion de l'opinion bien nette d'un partisan aussi décidé
du divorce.
Au moment même où il réclame la suppression de Vimbécile amende et des inutiles semaines de prison qui, pour la femme adultère contemporaine, ont remplacé les épreuves du fouet, du fer et du feu, notre interlocuteur reconnaît que la passion du mari peut être une excuse à cette violence qui fait les meurtriers. Dans le même sentiment le jury — qui hésite à acquitter une femme, éclaboussée du sang d'un mari infidèle — persiste à couvrir de son absolution le mari, passionné ou désespéré, qui rougit son lit souillé.
1 Je renvoie ceux qui voudraient approfondir cette question à l'intéressante brochure que M. H. Coulon a publiée sur ce sujet, en 1892, sous ce titre : le Divorce et l'Adultère (De l'abrogation des lois pénales en matière d'adultère).
Les avocats peuvent bien se lever et dire :
— Cet homme n'a plus d'excuse ! . . .
Aujourd'hui, il y a une loi qui lui rend la liberté, et qui fait de sa femme une étrangère. L'adultère est une cause suspensive du mariage I Cette femme a cessé d'être sienne de la minute où elle l'a trahi. Le meurtre qu'il a commis sur elle rentre dans la catégorie des meurtres quelconques ! La loi ne peut le laisser impuni I
L'opinion, la tradition française, ces mêmes électeurs qui ont envoyé au Parlement les auteurs de la loi du divorce, les rédacteurs de l'article 230, répondent par leur verdict :
— Non. Il n'est pas vrai que l'adultère de l'homme et l'adultère de la femme puissent être placés sur un pied d'égalité ! La faute de l'homme est une faute d'un caractère moral. C'est un manque d'élégance, une indélicatesse, peut-être un péché, en tout cas elle n'intéresse que l'épouse ; elle ne lèse
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pas les enfants. L'adultère de la femme est le plus grand crime social. Il ébranle l'édifice que les hommes ont bâti sur tant de ruines.
Quand je songe à cette violence que les gens qui avaient besoin de leur liberté ont faite à, l'opinion, au vieux droit latin, pour trouver leurs commodités dans une loi nouvelle, je ne puis m'empêcher de penser que le divorce est destiné à être emporté par tout mouvement moral qui réveillerait, chez ce peuple, le goût de ses traditions.
L'idée de l'égalité des deux sexes dans l'amour n'est point née sur notre sol. Ce n'est point une égale, mais une reine que le Français aperçoit dans la femme. Volontairement il lui a consenti ce privilège exorbitant, en contradiction avec les instincts, avec la grossièreté des appétits de l'homme : le mariage indissoluble. Le jour où la femme, déséquilibrée, démoralisée, perversement conseillée, vient à s'imaginer
que l'homme a inventé à son profit la nécessité de la fidélité de l'épouse, le jour où elle prétend à l'égalité dans la faute, elle fait tomber le mariage des hauteurs où l'amour l'avait élevé dans les dégradantes vicissitudes du concubinat.
Nous venons de passer en revue les cas où l'adultère de l'un des deux conjoints excite la colère de l'autre partie et lui est un prétexte à demander le divorce. Restent les cas, — beaucoup plus nombreux qu'on ne croit, — où l'adultère est une comédie, concertée entre les deux époux, voire une situation extralégale, qui a reçu leur double approbation. Reste encore le flagrant délit qui a été truqué comme un coup de théâtre par l'un des deux
époux désireux de se débarrasser de son conjoint.
Les difficultés que l'on éprouve, comme il a été dit, à faire constater par un commissaire de police l'adultère d'un infidèle devaient conduire logiquement des amateurs de divorce peu scrupuleux à préparer un traquenard où l'on serait sûr d'étrangler le conjoint dont on avait décidé de se défaire.
Je me hâte de dire que je ne connais point d'exemple qu'un homme — ce qu'ils appellent un « professional lover » — ait fait marché avec un mari, désireux de mettre sa femme dans son tort. On voit beaucoup de choses dans le monde, dans notre monde. On n'y a pas vu cela. Probablement parce que la femme, assez dégradée pour s'éprendre d'un si abject amant, a, généralement, dispensé son mari de la nécessité d'élaborer un flagrant délit si machiavélique.
Mais il n'en va pas de même de l'autre bord, et l'on conçoit qu'un mari, — voire assez prudent, — se laisse prendre facilement aux avances d'une demi -mondaine, soudoyée par l'épouse légitime, ou, tout simplement, aux agaceries d'une femme de chambre un peu friponne et entièrement dévouée à sa maîtresse. Car, il n'y a pas à dire, l'article 230 est formel :
« La femme peut demander le divorce pour cause d'adultère de son mari. »
Et, quand la belle mademoiselle X..., convenablement rétribuée, a pris la peine d'avertir, elle-même, par un petit bleu, l'épouse outragée, qu'on pourra, entre cinq et six heures du soir, la surprendre en train d'exécuter les conditions de son contrat ; — quand Julie a fait savoir à madame que, sûrement, monsieur passera par sa chambre; en rentrant du Cercle, le pauvre niais qui tombe dans le sac peut bien affirmer au commissaire :
— Mais une cocotte, ça ne compte pas!
Une femme de chambre non plus!...
Ce magistrat, au fond attendri, est obligé de lui répondre, avec une nuance de pitié :
— Je ne vous dis pas, monsieur!... Mais il y a l'article 230!... Madame votre épouse obtiendra le divorce contre vous... Un échange de fantaisie, — môme avec une professionnelle, — c'est un adultère aux yeux du Tribunal, si l'un des contractants est marié. D'autre part, la nécessité où l'on m'a mis d'entrer dans l'alcôve donne à l'indiscrétion de ma présence le caractère légal du flagrant délit. Le motif du divorce est péremptoire...
On prétend — je n'en veux rien croire — qu'il y a des médecins assez dénués de sens moral pour chuchoter, dans certains cas, à l'oreille de leurs clientes le nom d'une avorteuse et pour leur dire :
— Venez me trouver ensuite.
De même des gens qui ne croient pas
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facilement à la vertu affirment qu'il s'est trouvé des avocats sans scrupule pour donner mystérieusement à leurs clientes l'adresse d'agences très parisiennes qui disposent de comparses irrésistibles et qui se chargent, dans le besoin, d'organiser un flagrant délit bien légal.
Faut-il vous dire que je tiens ces racontars pour de pures médisances ? Ce qui est certain, c'est que j'ai souvent reçu — et, sans doute, vous comme moi, — sous belles enveloppes cachetées, avec des affranchissements de quinze centimes, des prospectus très explicites de ces agences discrètes qui se chargent « de toutes recherches délicates dans l'intérêt des familles » . La « surveillance » est une des mamelles qui les font vivre ; l'autre c'est le « flagrant délit concerté » .
— J'ai connu, m'a dit un praticien du divorce, beaucoup de gens qui avaient eu la faiblesse de céder à ces sollicitations. Il m'en vient encore tous les jours qui me
disent: «J'ai reçu un prospectus d'agence... » Je les mets en garde contre la tentation de s'en servir. En effet, la plupart du temps, l'expérience coûte horriblement cher et elle n'aboutit pas. Les agences fournissent à leur clientèle des romans très pathétiques... Si l'on se fie à leurs indications, on fait chou blanc. L'agence en est quitte pour s'excuser sur les difficultés des « filatures » , sur un changement de fiacre qui a dépisté. Cependant, le «filateur», qui souvent a simplement pris la peine de rédiger son petit mémoire, d'imagination, dans une brasserie, en buvant des bocks, se fait communément payer soixante à quatre-vingts francs par jour.
Et cet homme d'expérience ajoutait:
— Si l'on est décidé à organiser un flagrant délit, il vaut mieux opérer soi-même, traiter de gré à gré avec une belle personne, experte à jouer la comédie de l'amour, qui ne s'effmye pas trop à la pensée que deux
hommes à la fois, l'amoureux et le commissaire, la verront dans un déshabillé galant. Mais que d'embarras se préparent, dans la suite, les imprudentes qui usent de tels moyens pour se défaire de leurs maris!
Leurs complices les font aller où elles veulent. Elles menacent d'avertir le mari, le commissaire de police, le Tribunal, de la fourberie de leur connivence. On en a vu qui feignaient les remords. Et un remords, voyez-vous, chez un complice qui est maître de votre secret, c'est encore plus dispendieux à nourrir que le simple et normal appétit de chantage.
Malgré ces sages conseils, le flagrant délit truqué aura toujours des amateurs : il y a des gens qui savourent, avec une volupté presque sadique, les émotions de la chasse à l'affût.
Avec l'adultère de commun accord, non seulement toléré par les époux, mais amicalement accepté, la comédie s'élargit encore.
Il ne faudrait pas croire qu'il soit seulement en usage dans le peuple, le petit contrat, que des époux, rassasiés l'un de l'autre, et pourtant bons camarades, se signent, bénévolepaent, après dîner, enchantés de se trouver si d'accord, et de régler leurs affaires sans tapage, sans dépenses, sans intervention de magistrats.
Sans doute les maçons, les journaliers, tout le petit peuple qui vit dans la promiscuité de ces grandes casernes de misère où les mœurs du phalanstère renaissent nécessairement, ont une tendance à passer, sans gène ni souci, à travers les scrupules de la loi, comme de très petits oiseaux par les mailles d'un filet trop large. Mais j'ai là sous les yeux cinq ou six affaires typiques où des bourgeois, des négociants, sont en cause.
Voici deux couples qui habitaient la môme maison, ils vivaient amis et se fréquentaient assidûment. Un beau soir, — en tirant les Rois, — ils s'avisent que ce serait tout à
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fait divertissant d'en user comme au quadrille où Ton change de dames. Il se trouve que les quatre volontés sont consentantes. M. X... a depuis longtemps du goût pour madame Y..., qui le trouve charmant ; M. Y... a le cœur touché au vif par la grâce de 'madame X..., et il en est agréé. Pourquoi ces quatre conjoints se rendraient-ils malheureux ? L'échange qu'on va faire met les maris au-dessus du ridicule et les femmes à l'abri de la jalousie. Il ne reste donc qu'à trouver une formule de contrat. On la rédige séance tenante :
« Il est entendu qu'à partir de ce jour, » moi, X..., je concède à Y... ma femme » Juliette. Il me donne en échange sa femme » Ernestine. »
J'ai vu le contrat, écrit sur beau papier timbré, parafé par les quatre intéressés audessous de cette formule d'usage :
« Fait double à Paris, de bonne foi et » de bonne amitié. »
Dans le monde, on se signe aussi des petits papiers. Une femme, riche et amoureuse, abandonne une partie de son revenu à un mari indigne pour qu'il la laisse vivre selon la pente de son cœur. Cela s'appelle « se rendre sa liberté », cela ne note pas nécessairement d'infamie le conjoint qui vend sa tolérance à beaux deniers comptants.
— Si vous voyez si peu de vrais mondains, médisait une femme d'esprit*, user du divorce, ce n'est pas pour des motifs honorables : c'est parce que le inonde est trop immoral. Au moment du mariage, le mari s'est arrangé au mieux de ses intérêts dans le contrat. Il a donc tout à perdre dans le divorce. Il n'en veut point. Il ftiit comme ce philosophe, merveilleusement moderne, que Gyp nous a peint dans son Journal d'un grinchu, qui s'arrête à temps dans la voie