Madame Aubcrnon de Nervillc
de la jalousie et de l'indignation, pour ne pas être obligé d'user des facilités gênantes que lui donne la loi nouvelle.
Voilà les mœurs des époux qui tournent autour de l'adultère. Elles feront rire ceux que le cynisme divertit. Je les tiens pourtant, dans l'occasion, moins comiques que les décisions des magistrats qui les jugent.
On a vu avec quelle facilité ils accordaient le divorce à la brassée, pour les motifs les plus futiles? Il leur arrive de le refuser à des époux qui se sont donné des signes si injurieux de leur mépris réciproque.
Je songe, en ce moment, à un procès qui n'est pas bien ancien et qui, en son temps, a diverti Tout-Paris. Il mettait en scène un financier, une dame du corps de ballet et le mari in pariibus de cette légère créature.
A tort ou à raison, la danseuse avait persuadé au financier qu'il était la cause principale d'un grand mal de genou pour lequel elle avait dû, toute une année durant, s'éloi-
gner des planches. Après cela, il fallut donner un nom à un enfant qui était né dans la maison. Le financier usa d'un moyen pratique. Il découvrit un personnage peu scrupuleux et très désargenté qui, pour une bonne somme, accepta d'épouser la danseuse, de donner son nom à l'enfant et de passer la Seine afin d'aller habiter dans un quartier fort éloigné.
Il arriva que cette danseuse et ce mari, qui réellement ne se voyaient jamais, trouvèrent cependant moyen de se brouiller.
L'idée qu'ils étaient unis l'un à l'autre — voire par un lien virtuel — leur devint insupportable. Ils se mirent d'accord pour demander le divorce. Ils prouvèrent que leur mariage avait été une farce ; ils attendirent avec confiance la sentence du Tribunal.
On leur répondit par un refus.
Les considérants du jugement sont de ceux qu'il convient de citer :
« Attendu c[ue la femme qui connaissait
EN PLEINE COMÉDIE Gb
les rekiliûiis de son futur mari avec une autre femme y avait consenti, et même qu'elle avait stipulé que ces relations continueraient après le mariage, elle ne peut prétendre trouver dans l'adultère de son mari une cause péremptoire de divorce, alors surtout qu'elle a avoué ne point poursuivre contre son mari la vengeance d'une injure, mais l'affranchissement de l'autorité maritale. » Attendu, d'autre part, que le mari ne peut se fonder pour obtenir le divorce sur l'inconduite et spécialement sur l'adultère de sa femme, lorsque, ayant contracté mariage uniquement dans le but de participer à la fortune opulente de sa femme dont il n'ignorait pas le passé, et de donner son nom à l'enfant dont elle était mère, et ayant, lors du mariage, consenti à ce que sa femme conservât une habitation distincte de la sienne, il n'a pu se méprendre sur les conséquences qui pouvaient en résulter, au point de vue de la fidélité conjugale... »
Allons, il n'y a pas à dire : de toutes les marionnettes que Guignol met en scène, c'est encore l'homme à la toque qui est le plus bouffon.
Il n'y a i3ersonne qui n'ait assisté, au moins une fois dans sa vie, à un de ces banquets de goût douteux où un « fils à papa » qui a longuement scandalisé quelque ville de province par sa voyante inconduite réunit les célibataires, compagnons de ses médiocres plaisirs, pour enterrer joyeusement « sa vie de garçon ». On porte là, en vers et en prose, des toasts où la liberté du célibat est célébrée, en termes dithyrambiques, par des personnages qui, pour la plupart, sont
ligottés dans d'imbéciles liaisons, plus étroitement que des nouveau-nés en lisière.
Il est donc entendu que le mariage est une geôle et qu'il faut s'attendrir sur ceux qui s'y résignent.
Une telle opinion de l'intimité conjugale s'expliquerait mieux chez un mari fraîchement divorcé que chez un fiancé tout neuf. On comprendrait, à la rigueur, que l'affranchi réunît quelques vieux amis dans un cabaret, pour célébrer, coupe en main , sa liberté reconquise.
L'expérience prouve que ce n'est pas ainsi qu'il en retourne. On peut affirmer comme un axiome que le divorcé n'a pas assez du mariage; il a assez de son mariage. Ce n'est pas précisément la même chose.
— Les divorcés? me disait un des philosophes qui viennent de faire mon éducation, ils sont encore plus pressés de se remarier que les veufs ! Presque toujours, ils n'ont songé à reconquérir leur liberté que pour
convoler. Leur choix était arrêté d'avance. Ainsi, d'une certaine façon, ils font du mariage le plus précieux des éloges. J'en connais qui ont divorcé jusqu'à trois fois. On pourrait croire que, — après tant d'aventures — ils estiment qu'une bonne liaison suffit à abriter leur inconstance ou leur malchance?... C'est un quatrième mariage qu'ils convoitent ! Et vous me permettrez de dire qu'avec ces francs-tireurs la question religieuse — aussi bien que la question morale, — est écartée. Ils aiment le mariage pour lui-même, parce qu'ils en ont tàté, comme les alcooliques rêvent du verre de marc.
Qui donc notre divorcé épousera-t-il?
Les braves gens diront :
— Sa complice, s'il a été assez habile pour éviter la surprise du flagrant délit et si ses habitudes d'adultère n'ont été invoquées contre lui par sa femme qu'au titre d' « injure grave ».
Décidément, les gens réguliers n'enten-
dront jamais rien à la psychologie de ceux qui ne le sont pas. Ils seront, dans l'occasion, assez surpris d'apprendre ceci :
Il est infiniment rare que l'époux adultère, auquel le divorce rend sa liberté, épouse sa complice.
— Pourquoi ?
— Simplement parce qu'il en a assez, plus simplement encore parce qu'il la connaît et que l'homme a une tendance à n'épouser que les femmes qu'il ne connaît pas ou qui lui résistent.
A supposer que ladite complice le tourmente pour passer par la mairie, il lui répondra :
— A quoi bon?... Tu ne vas pas m'attendrir avec tes scrupules, puisque tu m'as cédé? ïu ne me diras pas que ton mariage faciliterait ton entrée dans le monde? Les débats de mon affaire ont été trop bruyants et si le monde tolère le ménage à trois quand deux des époux ont passé par l'église, il
ferme ses portes au mariage à deux quand ces deux n'ont reçu que la bénédiction du maire. Tu ne me parleras pas davantage des enfants que nous avons déjà eus ensemble?... Notre mariage ne changerait rien à leur situation. Adultérins ils sont, adultérins ils demeureront, alors même que moi, leur père, je t'épouserais, toi, leur mère.
Telle est en effet la loi. Elle considère l'adultère comme un crime contre le mariage et elle entend que les conséquences de cette faute soient éternelles. Tant pis pour les innocents ! Les deux coupables pourront rentrer dans la régularité; eux, ils porteront toute leur vie le poids d'une faute qu'ils n'ont pas commise, car il se mêle à tout cela des questions d'argent et on n'ignore pas que l'argent fait toute la moralité d'un contrat d'amour.
Le divorcé se remarie avec d'autres divorcées (c'est rare), parfois avec des veuves^ surtout avec des jeunes filles.
Je le regrette, mais cela est ainsi.
Si c'est sa femme qui s'est mise dans, son tort, il aura pour lui l'attendrissement illimité d'une foule de personnes romanesques qui aspirent de très bonne foi à jouer l'emploi de consolatrices. S'il est divorcé sans enfants, il se trouve « exactement dans la situation d'un jeune homme ».
— Mais, pardon, il ne peut pas mener sa femme à l'église!
— Ah çà! mon pauvre monsieur, d'oi^i sortez-vous? Nous avons déjà constaté que le monde, — par hypocrisie, — refusait le tour de valse aux époux qui n'ont pas été bénis dans une église, dans un temple ou dans une synagogue... Mais le monde, ce n'est rien! En dehors de lui, on en use comme on veut, — comme on peut. — Les pères de famille n'ont déjà point tant de facilité à établir leurs fdles ! Les fdles — si elles sont pieuses — espèrent toujours que l'ancienne femme mourra et qu'alors, elles pourront
régulariser leur situation... Enfin, l'état civil est là qui, clans tous les actes publics, traitera les époux en gens réguliers et les fils en enfants légitimes. Tout le monde aujourd'hui, voyez-vous, fait bon accueil au gendre divorcé, les libres penseurs, les indifférents, les tièdes de toutes les religions. Il n'y a que les catholiques intransigeants qui lui montrent la porte. Et encore I... Il ne faudrait pas qu'un comte authentique, porteur d'un très beau nom, s'avisât — après son divorce — de demander une petite bourgeoise en mariage... Vous verriez fondre les scrupules !... On ne se sent jamais tout à fait en dehors de la confession catholique, quand on est comtesse.
Je laisse à mon informateur la responsabilité de son scepticisme. J'entre sans lui dans l'analyse des sentiments de l'homme que le divorce vient de faire libre.
Beaucoup m'ont demandé:
— Que pense-t-il de son ancienne femme?
S'il ne la hait pas définitivement, il n'éprouve à son endroit qu'une superbe indifférence. Ceci, en effet, est bien masculin : l'homme ne doute pas qu'en se privant de lui sa femme n'ait fait une perte irréparable. Il lui vient très rarement dans l'esprit qu'elle pourra trouver un second mari. Elle a pour lui si peu de charme qu'elle lui paraît devoir en manquer définitivement aux yeux des autres. Le divorcé demeure dans cet état jusqu'au jour où il apprend que sa femme va se remarier.
Alors il arrive que son indifférence fond tout d'un coup et que brusquement il se réveille jaloux.
Je cite ici un fragment de lettre qu'un correspondant indiscret place sous mes yeux :
« Te souviens- tu, mon cher ami, comme tu as été de mauvaise humeur quand tu as vu ce que j'avais fait de ta jument alezane ? Il faut dire que tu me l'avais vendue dans
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un piteux état ! Mais un an de pré, le feu aux quatre membres, et, permets-moi de te le dire, un meilleur embouchage avec une main légère au bout des rênes, cela vous transforme un animal. Confesse la vérité : tu as été jaloux quand tu as vu passer ta Norma sur mon phaélon, dans l'avenue des Acacias? Tu m'en as un peu voulu? Moi, je me disais : « Est-il bète 1 » Je te pardonne... Hier, j'ai vu Hélène à l'Opéra. Je ne l'avais pas rencontrée depuis son remariage. S'est-elle aperçue que je la lorgnais? A-t-elle fait exprès de prendre cet air heureux, brillant, que je ne lui connaissais pas? Son mari était debout derrière elle. Tu me croiras si tu veux, j'ai eu un vertige. Un quart de seconde je me suis demandé si je n'allais pas m'arranger pour bousculer mon successeur dans la descente de l'escalier et pour le souffleter. »
L'homme du peuple, lui, n'hésite pas. Un de mes amis avait à son service un couple
de domestiques. La femme avait cette beauté brune qui plaît tant aux simples. Elle en profita pour se mal conduire. Son mari divorça et il épousa une cuisinière qui, elle aussi, était dans la maison. Le couple avait quitté sa place, quand leur ancien maître s'avisa qu'on lui avait soustrait des lettres qui avaient pour lui de l'importance. Le tout se termina par une perquisition chez les nouveaux époux et une confrontation chez le chef de la Sûreté. Là, devant sa seconde femme, le malheureux garçon confessa sa jalousie. Il avait cru s'emparer d'une correspondance de la coupable. Et comme M; Cochefert, qui, lui, est un ps^xhologue, disait: — Mon pauvre malheureux !.. . J'en suis sûr vous rencontreriez cette femme qui vous a tant fait souffrir au bras d'un autre homme, vous ne seriez pas maître de vous ; vous oublieriez qu'elle ne vous est plus rien, qu'elle est libre, et peut-être il coulerait du sang...
Devant sa seconde femme, le divorcé baissa la tète :
— C'est vrai ce que vous dites là, monsieur le chef de la Sûreté!... Je ne me connaîtrais plus... Non, je no peux pas vous promettre que je me connaîtrais !
Les amateurs de faits divers et des vrais romans de Cour d'assises sont édifiés sur ce chapitre. Il n'y a que les Normands de Maupassant qui, avant de donner libre cours à leur jalousie, vont demander à monsieur le maire « s'ils ont le drèt ». L'homme du peuple fait toujours une concession à la loi quand il accepte ses contrôles. C'est une complaisance que peut lui arracher l'amour. Il s'en affranchit dans la haine. Il nous crie alors dans sa colère le mot de la vérité et de l'instinct : Quand il y a eu amour entre un homme et une femme, il n'est pas de loi humaine qui puisse les faire étrangers l'un à l'autre.
Cela est si vrai que le nombre est grand,
surtout aux environs de la trentaine, des époux divorcés qui, secrètement, reviennent l'un à l'autre après que le divorce les a séparés et que, parfois, le remariage a engagé au moins l'un des deux dans de nouveaux liens.
Je lis dans les lettres d'une procédure qu'on met sous mes yeux :
« Nous ne pouvons pas nous entendre...
Divorçons, ma pauvre amiel... Peut-être que dans peu de temps d'ici nous ferons un amant et une maîtresse qui ne se querelleront pas. »
Voici qui est plus grave :
« Je no peux pas vous demander, ma chère, de changer quelque chose à votre train. J'aime que vous soyez jolie, je sais que cela coûte cher et je sais aussi que je ne peux plus payer vos notes. Qu'arriverat-il donc... fatalement? Dans quelques mois vous serez la maîtresse de X... qui vous guette, qui vous veut, à qui vous finirez
par vous vendre malgré vos répugnances.
Et moi, je serai malheureux, odieux et ridicule. Quittons -nous bons amis sur un prétexte. Épousez ce vieil imbécile de X... Et alors tu seras toute à moi avec le charme du mystère et du fruit défendu. Il n'y avait pBut-être que cela qui nous manquait pour être définitivement heureux... »
Cette lettre n'est pas une invention. Elle a été produite au cours d'un procès, par « ce vieil imbécile de X... » qui, après son mariage avec l'élégante sournoise, avait surpris la lettre imprudente dans un sachet très parfumé.
Bonnes ou mauvaises, ces mœurs acheminent les époux au remariage. Les jurisconsultes de notre temps l'ont envisagé comme un bienfait. Ont -ils eu raison ? Cela est matière à dissertations.
(( La loi des Maldives, dit Montesquieu, permet de reprendre une femme qu'on a répudiée. La loi du Mexique défendait de se
réunir sous peine de la vie. La loi du Mexique était plus sensée que celle des Maldives. Dans le temps môme de la dissolution, elle songeait à l'éternité du mariage; au lieu que la loi des Maldives semble se jouer également du mariage et de la répudiation. »
Qu'aurait dit l'auteur de VEsprit des lois s'il avait pu deviner que la loi des Maldives, un jour, serait la nôtre ?
Lorsque, sans parti pris, on étudie les mœurs de la femme française dans le divorce contemporain, on observe qu'elles font avec celles de l'homme un contraste assez vif.
On l'a vu : l'homme divorce presque toujours pour convoler à de nouvelles noces. Il est rare au contraire que la femme divorce pour se remarier; au moins, au moment même de la rupture de son premier contrat, on peut affirmer qu'elle ne songe presque jamais au remariage. Un peu
de temps, elle demeure comme étourdie de la chute qu'elle a faite.
Je voudrais complaire aux féministes et leur dire : Il n'y a que des motifs nobles et désintéressés dans la décision qui porte beaucoup de femmes à demander le divorce contre leurs maris. J'étais persuadé, pour mon compte, qu'elles pensent à sauvegarder d'abord les intérêts de leurs enfants. On m'a répondu, et l'unanimité des témoignages est déconcertante :
— Sans doute, la femme que son mari ruine songe à ses enfants, mais elle pense d'abord à elle-même. Par-dessus tout, elle redoute la misère pour la vieillesse.
Rappelez-vous l'intensité de l'instinct maternel chez la femme, et — au lieu de vous offenser de cette découverte — vous répéterez avec moi : « Gomme il faut qu'elle soit à plaindre 1 »
On touche à chaque instant le mensonge de cette prétendue égalité des sexes, que
l'article 230 a proclamée. Et tout d'abord dans la procédure. Elle se montre, dans l'occasion, bien moins galante que le Code. Elle crée à la femme une situation très inférieure entre le moment où l'on a demandé le divorce et la minute où le divorce est prononcé. Pendant cette période, l'homme habite où il lui plaît. Il peut, à sa fantaisie, changer de domicile, c'est-à-dire qu'il est bien malaisé à la femme de surveiller sa conduite, de savoir si, pour se consoler, il a attendu le moment où le Tribunal lui en aurait rendu la liberté.
La femme, au contraire, est obligée de garder le domicile qui lui a été assigné par ordonnance, et ce, sous la menace d'une pénalité assez grave. Si elle quitte cette résidence particulière sans avoir obtenu la permission du juge des référés, sa pension alimentaire est suspendue. Sans doute, elle n'est pas déchue du droit de solliciter le divorce, mais, pour avancée qu'elle soit dans
8i LE BILAN DU DIVORCE
son instance, elle perd toute la procédure qu'elle a faite (article 241). On a voulu que l'homme pût la surveiller pendant toute la durée de cette procédure, quand bien môme elle aurait été la victime et lui le tourmenteur.
Lorsque le divorce est prononcé contre une l'imprudente, — à la suite d'un flagrant délit ou d'un adultère invoqué par le mari comme « une injure grave », — Tamour-propre et l'amour s'unissent chez la femme pour déterminer le complice au remariage. La femme, surprise par son mari aux bras d'un amant, se sent disqualifiée, si, après le divorce, cet amant ne l'épouse pas. Malheureusement, nous avons constaté naguère que le mari surpris en conversation criminelle avait fort peu d'inclination à changer en un mariage régulier sa liaison ou sa partie de plaisir. Sur ce chapitre, l'amant célibataire ne raisonne pas autrement que le mari divorcé. Ce n'est guère que dans le peuple, — voire
dans le petit peuple , — que l'on épouse après divorce une femme pauvre et chargée d'enfants.
A supposer que l'amant bourgeois veuille donner à sa froideur une couleur un peu brillante, il a la ressource de gémir en invoquant la cruauté de la loi :
— Eh! sans doute, ma chère, j'aurais voulu vous épouser... Mais quoi I... il paraît que nous sommes complices. On me permet de me marier avec toutes les femmes que je n'aime pas ; avec vous que j'aime, cela m'est interdit !
Les pauvres divorcées avaient trouvé un petit moj^en — pas bien légal, mais très humain, — de tourner une interdiction qui, dans leur ignorance des principes et leur naturelle sentimentalité, leur semble tout à fait monstrueuse. Elles traînaient le complice en province, devant un maire qui n'avait pas entendu parler de leur aventure. Elles lui présentaient leur extrait de naissance de
jeune fille. Elles se remariaient sans bruit. L'article 298 était tourné.
Cela ne faisait pas le compte des don Juans surpris en flagrant délit ! Sommés, par leurs complices, de tenir les engagements hypocrites qu'ils avaient multipliés à l'heure où si facilement l'on dit à une femme : « Quel malheur que je vous aie connue trop lard!.,. » ces amants informèrent sournoisement nos gouvernants d'une fraude si dangereuse. Et, le 17 août 1897, on a promulgué une loi qui, sans tapage, a doté tous les époux d'un casier
Elle rend inutile le voyage en province.
En effet, depuis celte époque, la mention de l'acte de mariage ou de l'acte de divorce est inscrite d'office en marge de l'acte de naissance. C'est la fin du crime de bigamie, mais c'est aussi la fin des mariages d'amour avec le complice. Les amants n'ont plus rien à craindre.
Ils en profitent.
Ceci est, d'autre part, très digne de remarque :
Nous Tavons constaté, même après son divorce et son remariage, l'homme du peuple demeure jaloux d'une femme autrefois aimée. Par contre, on n'a pas pu me citer un seul cas d'attentat (a3^ant quelque caractère de gravité) commis par une femme divorcée et remariée sur son ancien mari. L'homme tue comme amant, il tue comme mari, il tue comme divorcé, il tue après le remariage. La femme du peuple qui, jeune fille, jette si facilement le vitriol à la tête de son séducteur, qui, plus d'une fois, a défiguré son mari adultère, perd quand elle est remariée, tout souvenir de l'homme avec lequel autrefois elle a vécu. Il lui est indifférent de le rencontrer au bras d'une autre femme, — maîtresse ou légitime épouse.
Elle ne dissimule pas, elle n'étrangle pas sa jalousie: c'est l'oubli, au moins la complète indifférence. Elle est à celui qui la possède.
elle n'est plus à celui qui a cessé de la posséder.
Cet oubli du passé a une intensité trop instinctive pour qu'il faille le considérer comme une conséquence des mœurs populaires. Il y a tout lieu de croire que, remariée, la femme du monde n'a pas plus de mémoire que la femme du peuple. Mais combien elles sont peu nombreuses, ces mondaines-là! La société tient surtout au bon accord, qui est la condition de ses plaisirs. Et si elle accueille, avec une tolérance décidément cynique, le ménage à trois, c'est qu'elle n'est pas tenue de connaître ce que font, toutes persiennes closes, le mari, la femme et l'autre.
Au contraire, quand le scandale des débats, du jugement, l'éclat, même atténué, du second mariage, ont obligé tout le monde à savoir que madame X... a été successivement et officiellement possédée par deux hommes vivants, tous les éventails se déploient pour
cacher la légitime rougeur des visages. On tremble que le second mari se fasse annoncer à la porte, ce qui aggraverait les choses par la gêne des présences réelles.
A supposer que ce premier mari soit un homme de tact, qu'il évite de fréquenter dans les salons oi!i il pourrait rencontrer son ancienne femme, cela même est, pour le monde, un ennui et un embarras. Il y a mille occasions où l'on est obligé de choisir entre le nouveau couple et le mari dépareillé. La société ne pardonne pas à ceux qui, de leurs querelles particulières, troublent l'égoïsme poli de ses plaisirs. Elle est féroce aux divorcées , — surtout aux divorcées renia riées, — parce que leur aventure ébranle ce fameux contrat social dont le mariage indissoluble était la base et dont la stabilité permettait au monde de se divertir sans inquiétude.
Qui donc s'embarrassera de ce fardeau : une femme divorcée ?
A moins que la divorcée ne soit fort riche (et en ce cas elle trouvera facilement des seconds maris pour la conduire à un second divorce), elle ne se remariera pas.
Cependant, le divorce a pu la surprendre en pleine jeunesse, avant que sa vie sentimentale et l'autre fussent finies? Elle aura donc à soutenir, vis-à-vis de soi-même, des luttes plus cruelles que la veuve. A supposer, en effet, qu'elle soit religieuse, au moins moralement affinée , elle ne trouve pas devant cette réalité, malgré tout apaisante, cet affranchissement total qu'est la mort de l'époux. Si elle a peu de scrupules, voire si elle est galante, elle souffrira davantage encore : les gens la trouveront trop libre. Ils craindront qu'elle devienne une charge, un embarras, lâchons le mot d'argot : « un crampon ».
— Tromper un mort ! s'écrie l'amant du Théâtre libre, c'est encore tromper quel-
qu'un ! Séduire la jeune fille, c'est la voler... La divorcée n'a rien à mettre au jeu : ni sa virginité, ni ses remords de fidèle épouse, ni ses scrupules de veuve ; c'est un « laissé pour compte ».
Or, si la chasteté est pesante à qui l'a toujours gardée, elle est à peu près insupportable à celles qui la subissent comme une nécessité, après avoir connu les douceurs, même très courtes, de la lune de miel. La femme n'a pas ici les ressources de l'homme qui peut si bien mettre son cœur d'un côté et ses sens de l'autre, — voire gorger ses sens tandis que son cœur s'atrophie tout à fait.
Cette inégalité dans la pudeur détermine plus d'une femme à se rapprocher, presque malgré elle, d'un mari qu'elle avait cru haïr. Ces fameuses « reprises », dont il a déjà été question, sont presque toujours une suite de son initiative. Quand l'homme y songe le premier et recherche sa divorcée, c'est seu-
lement pour s'en faire une maîtresse. La femme renoue uniquement en vue du remariage. Chacun de ses actes le prouve : elle souhaitait le mariage indissoluble.
En matière de divorce, le « pardon » s'appelle la « réconciliation ». Les auteurs affirment qu'elle est souhaitée « par la société comme par le législateur » ; ils en donnent cette preuve : l'institution du « sursis «.
Quand l'instance en divorce est instruite, avant de prononcer la parole qui rendra les deux conjoints étrangers l'un à l'autre, le magistrat a le droit de déclarer qu'il remet son jugement à six mois. (Sous la loi de
4884, il pouvait le reculer d'uu an.) On veut donner à des gens qui semblent hors d'euxmêmes le loisir de s'apaiser; on souhaite qu'une décision aussi grave que le divorce ne soit pas prise dans la minute même de la colère.
« La justice, dans tous les temps, accueillit avec faveur l'exception de la réconciliation contre des demandes qu'elle ne peut entendre qu'à regret. La réconciliation de deux époux est toujours désirable : c'est, sans contredit, le premier vœu de la société ^ »
Le sursis apparaît donc comme une espèce de martingale qui empêche les amateurs de divorce de prendre le mors aux dents. Il n'est pas défendu de croire que son effet pourrait être souverain. Malheureusement, le magistrat ne recourt que bien rarement au sursis, et dans des occasions choisies. Je ne fais pas ici son procès. Je comprends