CHAPITRE PREMIER
TRANSFORMATION DANS LA SOCIETE DU XVIIl" SIECLE. LA SENSIBILITÉ.
L'histoire des Lettres françaises au xix" siècl e est dominée par deux grands faits qui marquent l'adaptation d'un art nouveau à une société nouvelle ; d'un côté, c'est le dépérissement de l'idéal classique dont les formules sont désormais insuffisantes, et qui fait place au grand courant régénérateur du romantisme ; d'autre part, c'est l'échec partiel des tentatives romantiques dont la transforniation, combinée avec les éléments scientifiques laissés par le xviii" siècle, aboutit à l'éclosion et à l'épanouissementj du naturalisme. ?
Bien avant la Révolution, on peut noter dans les esprits des symptômes de transformation qui ne tarderont pas h se manifester dans les Lettres. La société brillante et mondaine qui fréquente les salons est comme secouée d'un long frisson d'ennui et de découragement ; dans le milieu conventionnel et factice où elle s'agite,
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elle ne sait où se prendre, où fixer ses aspirations vers un idéal plus noble et plus pur. Dans la recherche des plaisirs faciles et sensuels, elle n'a trouvé, en effet, que le dégoût et la monotonie; dans les conversations brillantes et spirituelles, son esprit s'est exercé à vide : il n'a pas eu l'attrait d'un but relevé, d'une œuvre saine à préparer et à accomplir ; négateur en foutes choses, il n'a vu dans l'échange des idées qu'un passe-temps superficiel destiné h tromper l'ennui. Et pourtant, l'ennui a triomphé, ou plutôt il s'est dégagé de ces creux entretiens mêmes dont l'esprit faisait les seuls Irais. Cette société en serait morte, si l'instirct de sa propre conservation ne l'avait amenée à trouver en elle-même un puissant dérivatif à sa tristesse profonde.
Ce fut la sensibilité qui la sauva. Quelques natures d'élite comprirent que le monde ne se gouverne pas uniquement par la raison, pas plus que par les sens ou par l'esprit. Ceux qui, à la suite de d'Alembert et des encyclopédistes, s'étaient épris d'amour pour les vérités d'ordre scientifique, éprouvaient du reste, eux-mêmes, comme une immense déception, et c'est alors que la science sembla Araiment faire banqueroute aux espérances de ceux qui l'avaient embrassée dans sa sévérité majestueuse mais froide. Et pour les autres, pour ceux que la vie sensuelle ou l'exis-
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tence artificielle des salons avait absorbés, le désabuse ment fat plus grand encore : des deux cotés donc, chez les penseurs comme chez les mondains, on chercha autre chose ; on sentit qu'il fallait au moins faire participer le cœur aux plaisirs des sens comme aux jouissances de l'esprit. On s'efForca de prendre à toutes les manifestations de la vie un intérêt sentimental, en attendant cj[ue cet intérêt finit par absorber tous les autres. L'àme s'ouvrit toute grande aux impressions du sentiment, les multipliant, les répercutant en elle-même, dans ses profondeurs les plus intimes. Une mélancolie vague et mal déterminée s'en dégagea, amenant avec elle les attendrissements subits, les émotions involontaires en présence du myst-re. Etrange contradiction ! cette brillante société formée a l'école de Voltaire, nourrie dans l'admiration de sa sécheresse de cœur et de ses négations hardies, voulut avoir des larmes pour des choses qui, au fond, ne la touchaient guère; ne croyant plus à la métaphysique et a la religion, elle se laissa séduire par le merveilleux des séances de Mesmer et de Cagliostro. Les plus intelligents coururent en foule vers l'appartement riche, embaumé de .parfums, faiblement éclairé et rempli de douces harmonies musicales, où les malades et les curieux tombaient en convulsions autour du fameux baquet magnétique.
LE BILAN LITTEUAIUE
En même temps, l'illuminisme fit de nombreux adeptes, lorsqu'on eut traduit en français un livre étrange du philosophe suédois Svédenborg, les Meri>eilles du ciel et de V enfer et des terres planétaires et australes, d'après le témoignage de ses yeux et de ses oreilles. Cette doctrine nouvelle fut en grande faveur, surtout auprès des femmes, à la suite de la publication du Philosophe inconnu, œuvre d'un esprit mal équilibré, Saint-Martin, qui par ses creuses rêveries, favorisa la propagation d'une sorte de spiritualisme mystique. Le mystère attirait donc cette société malade, parce qu'elle y trouvait une source d'émotions inconnues jusqu'alors à ce siècle de raisonnement et de scepticisme.
Du reste, cet éveil de la sensibilité se traduit à merveille par l'enthousiasme qui porte alors la plupart, des esprits vers la musique. La fin du xviii" siècle est l'âge d'or de cet art maintenu jusqu'alors à une place secondaire et quelque peu effacée. Mais déjà à ce moment, à côté de la tragédie lyrique, était née la comédie en musique qui traduit, au" même titre que la poésie dramatique, non seulement l'esprit et la gaieté, mais encore les mouvements de la plus délicate sensibilité. Cette création fut encore dépassée par celle de la symphonie qui faisait vraiment de la musique, un art indépendant, affranchi de la poésie, capable d'éveiller les sentiments les plus
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profonds, d'ouvrir l'âme aux sensations les plus douces comme les plus terribles. Pour cette société malade, en quête d'un idéal sentimental, cette découverte de la symphonie fut une révélation bienfaisante : elle y trouvait, non pas seulement l'arrangement plus ou moins heureux de quelques notes, mais comme une voix nouvelle pour pleurer ses douleurs, pour rendre avec émotion les plaintes de son incurable mélancolie (1).
Cette passion pour la musique était si vive que les littérateurs les plus en évidence, les philosophes les plus sérieux, se montrèrent entre les plus ardents, dans les luttes musicales qui divisèrent le xviii" siècle : guerre des boufFons, querelle des gluckistes qui voulaient ramener l'opéra à la tragédie ou au drame en musique, contre les piccinistes qui prétendaient le maintenir uniquement dans les limites de la sensibilité délicate, de la finesse inaugurées avec V opéra-huffa italien et l'opéra-comique français ; enfin guerre des coins qui mit en balance la vogue des musiciens du coin du roi et ses favoris, avec ceux du coin de la reine.
Si frivoles que nous paraissent aujourd'hui de telles disputes,- elles n'en attestent pas moins la
(1) « ... Je venais d'Orphée. Cotte musique me rend folle, elle m'entraîne; je n'y puis plus manquer un jour : mon ;\nic est avide de cette espèce de douleur... » ('Mlliî du Lksimnasse, lettre du... (?).. samedi malin 177i).
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prépondérance d'un art qui lait prédominer le sentiment sur la pensée, et l'évolution d'une société entière vers un idéal nouveau fait d'attendrissement et de passion.
Ces aspirations prennent une forme curieuse et déjà toute littéraire sous la plume des gens du monde dont la correspondance nous est restée, comme un témoignage vivant du malaise dont ils soLilFraient, et de leurs efforts pour rafraîchir leurs cœurs à des sources plus vives. C'est ainsi que jNIme du Deffand, l'une des plus ferventes admiratrices de Voltaire, sentit, aux approches de la vieillesse, le hesoin de racheter jiar l'amour et par les larmes, l'égoïsme sceptique d'une vie jusqu'alors intellectuelle et sensuelle : elle aima réellement, mais d'un amour aussi malheureux que ridicule il est vrai. Cependant, les dures leçons qu'elle en reçut, forcèrent au repliement cette âme qui, si tardivement, mais cVune façon si touchante, avait tenté de sortir d'elle-même : aussi, rien n'est plus curieux que de suivre, à travers ses dernières lettres, les progrès de sa mélancolie douloureuse et toute pleine encore du regret de n'avoir pu s'assouvir de tendresse.
Ce sont aussi les mêmes traits c|ue l'on retrouve dans la duchesse de Choiseul, avec plus d'équilibre et de douceur, avec une discrétion plus grande et qui mit toute sa fermeté à souffrir silencieusement de ses blessures secrètes. Mais,
n'est-elle pas également touchée par la mélancolie, quand elle écrit à Mme du DefTand : « Conservez vos facultés sensitives, c'est la source de tous les plaisirs... » [i]?
Même orientation vers la sensibilité dans la correspondance de Mlle de Lespinasse, cette âme brillante, chaude, qui, dans un monde tout de convention, n'ayant pas trouvé d'homme capable de comprendre ses ardeurs et ses transports, se laissa glisser au découragement et finit
par s'éprendre de la mort. « La société,
s'écrie-t-elle douloureusement, ne me présente plus que deux intérêts, il faut que j'aime ou qu'on m'éclaire. De l'esprit n'est point assez... » — « 11 n'y a que ce qui est au-dessus de moi qui me soutienne et m'arrache à moi-même; et je dirai toujours comme cet ancien : Mes amis, sain'cz-nioi de moi-même. » — « Il n'v a qu'une seule chose qui résiste, c'est la passion, et c'est celle de l'amour... » — «... J'ai souffert, j'ai haï la vie ; j'ai invoqué la mort... Oh ! qu'elle vienne ! et je fais serment de ne pas lui donner de dégoût et de la recevoir au contraire comme une libératrice ! »
Ne croirait-on pas entendre, déjà, les invocations désespérées de Léopardi et n'est-ce pas sur ce double thème, l'amour et la mort, que s'exercera la poésie lyrique du romantisme ?
(Il Lettre du 23... ITtio.
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Partout, en un mot, dans cette fin dii xviii° siècle, on rencontre cette effervescence sentimentale, ces appels d'un monde qui ne veut pas mourir, à la passion rafraîchissante et salutaire. Chez tous s'éveille le désir de sortir de soi-même, de projeter ses sentiments intimes sur le monde extérieur, comme pour l'associer aux émotions de l'âme humaine. Et cette tendance est si fortement caractérisée, qu'elle se manifeste chez les plus légers d'apparence, chez ceux que le monde semble avoir le mieux prémunis contre elle, en développant en eux le goût du badinage, des conversations galantes et de ces mille riens qui faisaient les délices des salons.: Témoin ce prince de Ligne qui sut échapper à temps pour son originalité, à cette atmosphère étouffante, afin de courir le monde et de s'y imprégner de réalité. Précurseur de Chateaubriand, il visita l'Europe et l'Asie, saisissant avec une intelligente pénétration la variété et la beauté des paysages qu'embrassaient ses regards. Toutes ses impressions, il les a fidèlement notées dans des pages intimes qui renferment les premiers vestiges de cette disposition rêveuse et pittoresque en même temps, dans laquelle l'imagination a autant de part que le cœur, et qui s'affirmera de plus en plus, à mesure que l'esprit français évoluera vers le romantisme. Quelle émotion sincère et d'un lyrisme puissant, cir-
Cille à travers cette lettre que, de Parthezizza, en Crimée, il adressait à la marquise (îfe Coigny ! Aucune plume jusque-là, pas même celle de Pascal, n'avait écrit sur le néant de la gloire une méditation aussi saisissante, et cela, peut-être, parce que jamais la nature n'y avait été associée ; ce cadre d'une « mer fatiguée de mouvement... si calme, qu'elle ressemble à un grand miroir » dans lequel viennent se refléter « les blancs minarets, les lona-ues et minces cheminées en forme d'aiguilles )), n'est-il pas fait pour mettre en relief la mélancolie du rêveur que déjà « les voiles de la nuit » commencent h envelopper?
Mélancolie, sentiment, passion, voilà donc les trois termes auxquels aspire cette société qui, pour avoir été trop longtemps fermée aux impressions affectives, acronise dans un ennui lamentable et qui l'étreint de plus en plus. Elle en a conscience heureusement ; elle devine quel est le remède à son mal, et c'est de son âme tout entière que part cette plainte inquiète poussée par ce même prince de Ligne dont nous venons de parler, et qui semble confondre en lui toutes les tristesses et toutes les espérances de sa génération : (( Je fonds en larmes sans savoir pourquoi ; mais que ces larmes sont douces ! C'est un attendrissement général ; c'est un épanchement de sensibilité, sans en pouvoir fixer l'objet » (i),
(1) De Pnrtlienizza, à la marquise de Coigny.