RUPTURE AVEC L IDEAL CLASSIQUE
/ Cependant, lu transformation littéraire que taisait pressentir cet état des esprits, ne pouvait s'accomplir tant que les gens du monde imposeraient aux lettres la tyrannie de leur goût.
Depuis deux siècles, on avait vu les écrivains prendre, pour ainsi dire, le mot d'ordre dans les salons, adapter leur génie propre à leurs exigences comme h leurs caprices, si bien qu'on a pu dire avec raison que, /durant la période classique, « notre littérature tout entière est une littérature/ mondaine, née du monde et pour le monde/l) ».
/ Or, la société d'alors, tenait essentiellement aux préjugés de bon ton, aux traditions sur lesquelles elle vivait et qui, depuis le xvii" siècle, étaient son unique raison d'exister. Il n'est donc pas étonnant qu'elle ait entravé et paralysé toute modification littéraire, par la force des convenir) p. Janet, Revue des Deux-Mondes, 15 iii<-irs 1881.
tions auxquelles elle asservissait les auteurs, par l'inflexibilité des règles de a;oiit et de langaare dont elle faisait son idéal.
Ces conventions étaient, en réalité, fort étroites: au nom du « bouton », elles interdisaient toute expansion un peu vive, toute manifestation d'une émotion, d'une passion ardente, fùt-elle sincète. Il fallait, en un mot, pour plaire au monde, ne pas chercher à se libérer des entraves qu'il mettait aux manifestations originales de la pensée.
Les règles du goût mondain n'avaient pas plus de largeur : elles enfermaient l'écrivain dans des procédés surannés dont elles lui interdisaient de s'afFranchir ; elles n'admettaient que des créations sorties de certains moules depuis longtemps en usage et qui ne convenaient plus guère aux formules et aux idées nouvelles. Remarque curieuse : cette société que travaillent des aspirations sentimentales, demeure obstinément attachée à ces règles uniquement conçues en Aue de rendre des idées, de traduire les impressions par l'analyse ; elle ne semble pas s'apercevoir qu'elles sont insuffisantes pour exprimer des
sentiments ou des passions avec une émotion
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sincère. /Voltaire avec son intellisfence nette et
analytique, reste pour ceux-là même que le sentiment attire invinciblement, le type le plus parfait du génie poétique : Voltaire conçoit la poésie
comme une réduction de la pensée à Tabstraclion et toute cette dernière génération du xviii® siècle se refuse à y voir autre chose, jusqu'au moment où l'abbé Delille, le dernier disciple de Voltaire, imaginera de réduire, en ses ennuyeux catalogues versifiés, tous les actes de l'existence, tous les êtres et tous les produits de la nature h une connaissance purement abstraite. Celui-là, heureusement, ne sera qu'un attardé et l'évolution vers la littérature sentimentale sera accomplie depuis longtemps, qu'il croira encore en Voltaire et en l'infaillibilité de son goût poétique.
Enfin, l'habitude des conversations a davantage encore accusé les qualités d'exactitude un peu sèche et de facilité un peu grêle, qui distin^-uent la langue du xviii^ siècle, et lui maintiennent un tour d'agilité et de souplesse, très propre à l'échange rapide et incessant des idées. Mais, cette langue, elle aussi, est incapable de rendre autre chose que des idées et des raisonnements : si pleine qu'elle puisse être de délicatesse et de nuances, elle n'a pas l'élasticité nécessaire pour représenter des émotions et des sentiments. Cela est si vrai, qu'elle devient très vite emphatique, sous la plume des premiers écrivains qui s'abandonnent au courant de la sensibilité naissante.
Ajoutons encore que la société ne concevait
guère le type de « l'honnête homme », que d'après un certain modèle nourri dans l'admiration exclusive des œuvres grecques et romaines. C'était presque une estampille de génie que d'avoir interprété un auteur ancien, et les frères de Concourt ont noté avec une étonnante pénétration le bruit que fit un petit cercle d'érudits, groupés autour de l'abbé d'Olivet vers 1730, dans le but de traduire les Tusculanes de Cicéron (1). Il en fut de même, ou k peu près, jusqu'à la fin du siècle. — D'où venait donc cet enthousiasme pour le goût classique ? De ce que cette brillante société était presque entièrement formée par une aristocratie de privilégiés : or, ces privilégiés pouvant se dispenser de chercher dans la culture de l'esprit un instrument de travail et d'action, lui demandaient seulement de rehausser la grâce de leurs entretiens, et de devenir un ornement de plus. Aussi, entretenait-on dans les collèges du temps, cet esprit classique, cette admiration exclusive de l'antiquité qui faisaient des ornements oratoires et des puériles élégances d'une fade rhétorique, l'unique but à atteindre en matière d'éducation. On conçoit combien de victimes a dû faire, parmi des esprits excellents quelquefois, mais timorés, cette tyrannie du goût classique, du style analytique, des procédés vieillis et des
(1) E. ET J. DIS GoNCOURT, /"o/V/aiZ.s- iiitùiics du XVIII" siècle.
convenances qui n'admettaient pas l'émotion sincère. Ducis, intelligence enthousiaste et tendre, en est un exemple saisissant. Il avait compris Shakespeare, comme il faut le comprendre, c'est-à-dire qu'il en avait senti le génie et le naturalisme profond; nul mieux que lui n'était en état de le faire connaître en France : pour se soumettre aux exigences mondaines, il a cependant travesti Shakespeare d'une façon ridicule; il en a ramené les superbes hardiesses aux proportions d'une tragédie française. /Il était temps vraiment que la Révolution emportât cette société incapable de se renouveler elle-même, qu'elle lérmàt ces salons et ces collèges où se perpétuait le culte de règles vieillies et qui ne pouvaient être qu'un obstacle à l'infusion d'une sève nouvelle dans la littérature française^
^Leur. disparition aura pour effet d'arracher les écrivains à l'influence débilitante du monde : rarement même les plus célèbres et les plus soumis aux fantaisies de la mode, y viendront puiser maintenant leurs inspirations. Désormais^'écrivain ne dépendra guère que de son propre tempérament ; son esprit ne se bornera pas a recevoir les impressions du dehors et à les reproduire avec plus ou moins de fidélité; c'est en lui-même, au contraire, que l'écrivain élaborera ses créations, pour les projeter ensuite
hors de lui. Ou bien, s'il ouvre son àme aux impressions extérieures, il les déformera pour les adapter à son idéal, avant de les renvoyer autour de lui. Or, cette expansion des tempéraments individuels, cette transformation intime des impressions reçues, n'est-ce pas tout le romantisme, dans ses germes les plus féconds? /Certes, sous la Restauration, les salons essayèrent bien de reprendre leur influence d'autrefois, comme déjà l'Université impériale avait tenté de renouer la tradition classique et de remettre en honneur les élégances littéraires. Mais le rôle littéraire des salons comme celui des^ collèges était bien fini : pendant qu'ils avaient été fermés^ une^^ération avait grandi y bien loin des frivolités de la vie mondaine et des souvenirs de l'antiquité. Cette génération avait assisté au bouleversement social amené par la Révolution; elle avait suivi, par la pensée,, les volontaires qui portaient aux quatre coins dé l'Europe les idées d'émancipation et de liberté; puis, le début de la grande épopée impériale avait séduit et enthousiasmé son imagination. Qu'importaient les exemples du passé à ces jeunes esprits qui voyaient devant eux le déroulement d'une histoire autrement grandiose et saisissante que les plus hauts faits de la Grèce et de Rome? Le présent, maintenant, va disputer au passé, dans les lettres, une place
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que celui-ci avait victorieusement occupée jusque-là, et il l'emportera djtutant mieux, que les écrivains ne seront plus entravés dans leur originalité par des conventions qui interdisaient à l'émotion et à la spontanéité de se fairejqur. Du reste, la période de ]);iix qui succéda aux agitations de la Révolution et de l'Empire, fut essentiellement favorable à l'incubation des
principes sentimentaux qui contenaient, . en
germe, le romantisme /Supposez que l'ardeur belliqueuse entretenue par Napoléon, eût duré dix ans encore et que la fortune eût encore favorisé, pendant ces dix années, les armes impériales, il est fort probable que la génération qui grandissait entre 1802 et 1812, et qui devait faire, plus tard, le succès du romantisme, eût reçu des événements une toute autre direction d'esprit. Elle eût, en effet, assouvi dans l'action d'une existence ambitieuse et inquiète, son besoin d'activité; l'éclat de la vie militaire eût amoindri toutes les forces dont la littérature a besoin pour subsister .^Knfin, la période des revers, survenant dix ans plus tard, les jeunes esprits capables de faire œuvre intellectuëTTe^t productive, eussent été frapés enjoplein essor, en pleine envolée, par la douloureuse désillusion de tant de gloire flétrie en un jour, de tant de puissance inopinément anéantie : une telle perturbation se produisant, vers 1825, eût
risqué de tarir, pour longtemps sans doute, la source de rénovation littéraire que la fin du xviii'* siècle avait lait jaillir.
Au lieu de cela, qu'arriva-t-il? La chute de l'Empire, en 1815, ne fit sur la génération nouvelle, trop jeune pôvif en comprendre toute la portée, qu'une impression peu profonde : ce dont elle resta frappée, surtout, ce fut de l'éblouissant tableau des victoires impériales. Les tristesses des années de défaite furent atténuées, dans son souvenir, par les pompes et l'éclat des entrées triomphales au milieu ^ïes grandes villes de l'Europe. Si bien, qu'une fois en âge de penser et d'écrire, ces jeunes gens encore étourdis dulSrmt des batailles, mais lïe trouvant plus à dépenserTeurTïevre d'activité^ et" d'enthousiasme, dans l'astmosphère un~^Dëtilourde de la Restauration, la sentirent dévier vers le rêve, vers l'exaltation lyrique C[ui devait traduire leur regret du passé et la mélancolie de leurs aspirations étouffées. |JL ~^