LE ROLE DE LA CRITIQUE CONTEMPORAINE
Pendant que l'âme d'une génération palpite ainsi dans ses productions diverses, théâtre, roman, poésie, la critique observe et note avec une attention sans cesse en éveil les mouvements ou les convulsions de cette littérature à la fois inquiétante et charmante, à l'évolution de laquelle nous assistons en ce moment.
L'héritage de Taine était lourd à recueillir : aussi nos critiques ont-ils limité leurs observations au domaine littéraire. C'est ainsi que MM. Sarcey, Lemaître et Brunetièie occupent, de nos jours, la première place parmi ceux qui, au nom d'une esthétique déterminée, prétendent éclairer l'opinion sur la valeur des œuvres, et s'érigent en arbitres du goût.
M. Francisque Sarcey, a-t-on souvent répété, représente, en critique, l'école du bon sens. C'est vraiment trop ou trop peu dire. Si, par le bon sens, on entend désigner la part de vérité
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que renferme sa rigoureuse doctrine de l'art pour l'art, le mot est d'une justesse absolue. Il y a, en effet, pour lui, une forme d'art bien déterminée qui convient au théâtre : ce qui ne rentre pas dans cette forme, doit être banni de la scène. Et il faut avouer que M. Sarcey connaît admirablement les éléments qui spnt propres h l'art dramatique ; il les connaît et il les conçoit avec une netteté qu'il finit souvent par imposer à ses lecteurs.
Le malheur est précisément que cette conception est par trop simpliste. Son idéal théâtral ne dépasse pas celui de Scribe ou de M. Sardou : la pièce est-elle d'une haute portée philosophique ? A-t-elle quelque valeur d'observation précise? M. Sarcey vous répondra que ni la philosophie ni l'étude directe de la nature ne rentrent dans le domaine du théâtre, que celuici vit, avant tout, de situations, de conventions, qu'au lieu de présenter des arguments ou des notations prises sur le vif, l'auteur eût beaucoup mieux réussi en cherchant résolument à saisir son public, en se mettant en quête de « la scène à faire ». M. Becque peut donner des chefsd'œuvre d'art pénétrant et original au Théâtre- Libre : M. Sarcey lui préférera toujours les applications scénic[ues, habiles mais vulgaires, de M. Feydeau.
Féru de cette technique particulière , et, de
plus, imbu par une forte éducation universitaire, du respect de l'art classique du xvii^ siècle, M. Sarcev a énergiquement combattu les tentatives d'acclimatation, parmi nous, du théâtre Scandinave. Toute nouveauté lui parait odieuse en cette matière, et il se refuse obstinément à accorder droit de cité aux productions des littérateurs du nord : cela dérangerait ses habitudes et désorienterait son goiit. Il sait d'ailleurs combien le public est naturellement attaché aux anciennes formes, que toute nouveauté lui est suspecte, alors même qu'elle est intéressante ou nécessaire. Or, M. Sarcey ne se flatte pas de conduire et d'éclairer le goût public : c'est en cela qu'est sa principale erreur ; car à quoi bon se présenter comme critique, si l'on n'a ni la hardiesse ni rhaliileté nécessaires pour débarrasser ses contemporains de leurs préjugés, en leur faisant accepter ses propres idées, précisément parce qu'on les juge supérieures, parce qu'elles sont le résultat de longues années d'études et de méditation? — Depuis longtemps, ]\I. Sarcey a renoncé à jouer ce rôle. Il se considère luimême comme un instrument enregistreur du goût des autres, et c'est tout ce qu'il veut être. Jamais il n'élève le public jusqu'à lui; c'est lui qui, au contraire, se rabaisse au niveau du public, dont il cherche toujours à démêler les sentiments avant de se prononcer.
Aussi rinfluence exercée par M. Sarcey a-telle été néfaste en ce point. Il a réussi à persuader à la Toule que la médiocrité dans laquelle elle se complaît était règle infaillible de jugement. C'est à lui qu'il faut, en partie, attribuer la lenteur ou les insuccès de l'évolution naturaliste au théâtre : en sa robuste vulgarité, il est demeuré le théoricien du mélodrame et du vaudeville, sans avoir rien compris au mouvement qui porte notre temps à mettre plus de pénétration, plus de science expérimentale, plus d'idées au théâtre.
Quant à iNI. Jules Lemaître, il a, au premier abord, les apparences ondoyantes et sceptiques de Renan : mais, pas plus qu'avec ce dernier, il ne faut être dupe de ce qui n'est, peut-être, chez lui, qu'un procédé de défense. On lui a reproché de nous donner des impressions bien plus que de véritables jugements littéraires : à la vérité, il entretient volontiers cette illusion par un excès de sincérité qui lui fait proposer ses opinions avec une certaine défiance de lui-même, au lieu de les //;?y>>ose/' avec une raideur doctorale. On est surtout tenté de douter de son sens critique, quand il parle des œuvres de son temps en homme qui n'y cherche que des jouissances. C'est lui qui nous dit, au premier volume de ses Contemporains : « Ouvrant au hasard un livre d'aujourd'hui, il m'arrive de frémir d'aise, d'être
pénétré de plaisir jusqu'aux moelles, tant j'aime cette littérature de la seconde moitié du xix® siècle, si intelligente, si inquiète, si folle, si morose, si détraquée, si subtile... » Ne le croyez pas, il juge; il juge les écrivains et les œuvres avec justesse et sûreté. Ses doctrines sont des préférences, mais des préférences qui indiquent des tendances et des ffoùts très nets. xVinsi, il n'aime guère les écrivains étrangers, bien qu'il ait parlé d'eux, d'Ibsen, par exemple, en termes fort équitables. Les affectations des décadents, des svmbolistes, lui déplaisent franchement, aussi bien que les parties obscures de l'œuvre de Victor Hugo : il a un invincible besoin de
clarté et de simplicité qui sont le fondement le plus solide de sa critique, aussi bien dans les Contemporains que dans les Impressions de Théâtre.
Ajoutons un autre trait, non moins caractéristique : étrangère à la critique dilettante qui se joue, et à la critique scolastique qui classe et définit, la critique de M. Jules Lemaître, donne sa sympathie aux écrivains positifs, pratiques, et elle tient également compte de la conscience morale, en présence du bien et du mal : elle est, en un mot, humaine, au sens le plus étroit de cette expression.
Faut-il croire les médisants qui prétendent que , depuis les tentatives dramatiques de
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M. Jules Lemaitre, — tentatives d'ailleurs fort intéressantes, nous l'avons dit plus haut, — cet exquis écrivain, devenu à son tour justiciable de la critique, a quelque peu émoussé sa plume ?
Quoi qu'il en soit, par sa large bienveillance, à la fois judicieuse et compréhensive, M. Jules Lemaitre n'a contrarié aucune des aspirations de notre littérature contemporaine : il a, au contraire, encouraoé chacune d'elles, en ce qu'elle avait de plus sain et de meilleur.
Enfin, M. Ferdinand Brunetière occupe une place bien particulière parmi les critiques de ce temps. Avec une rare puissance de labeur, il a donné successivement, un volume sur le Roman natuialiste, des Etudes critiques sur la littérature française, l'Evolution des genres, les Epoqjies du théâtre français et V Evolution de la poésie lyrique. Il n'est pas un de ces ouvrages qui n'atteste une étude approfondie des textes, une rare universalité de connaissances, et une force d'esprit que ne peuvent contester ceux-là mêmes qui ne partagent pas ses idées philosophiques et critiques. C'est un habile et puissant constructeur de systèmes : il en a même sur toutes les questions, métaphysiques, morales, littéraires.
La doctrine de l'évolution qu'il a, le premier, appliquée à la critique, lui a permis de tenir
compte des influences exercées sur une œuvre par le trésor littéraire accumulé au cours des siècles ; elle lui a permis aussi d'apprécier en plus complète connaissance de cause, la part de modifications apportées dans la littérature d'une époque, par un homme de génie, qui imprime à son siècle une impulsion nouvelle.
Armé de ce levier puissant de l'évolution, iNI. Brunetière a écWiré bien des points obscurs ou inexplorés de notre littérature. Malheureusement, c'est un homme à sj'stèmes, avons-nous dit, et comme tel il a des préventions excessives, aussi bien que des admirations exagérées. Le xvii* siècle classique, par exemple, a toutes ses préférences, mais en revanche il fait une guerre à outrance au naturalisme français : les décadents, les symbolistes, les mallarmistes, trouvent plus aisément grâce devant lui que nos plus grands écrivains naturalistes auxquels il reproche, fort injustement, de n'avoir ni le respect de l'art ni celui des convenances morales.
Quoi qu'il en soit, et malgré ce que M. Brunetière appelle la banqueroute du naturalisme, il est bien certain que le mouvement créé par cette école littéraire, est en pleine ascension. Jamais le goût de l'objectivité et de l'interpré-
tatioii intense de la nature n'a été plus développé, en ejQTet, que de nos jours. Les étrangers eux-mêmes, George Eliot venue d'Angleterre, Tolstoï et Dostoïevski de Russie, Ibsen et Bjœrnson des pays Scandinaves, ont contribué, par l'influence qu'ils ont eue, chez nous, depuis quinze ans, à fortifier ces aspirations naturalistes, tout en atténuant ce qu'elles avaient de rigide et d'anguleux.
D'ailleurs, ce triomphe du naturalisme devient de plus en plus assuré avec les modifications que certaines conditions sociales ou économiques ont introduites dans la direction du goût public. Le nombre des personnes chez lesquelles le sens de la vue s'est affiné, par une science plus approfondie et plus délicate des formes et des couleurs, va chaque jour en augmentant : l'éducation, d'une part, et de l'autre la vulgarisation des livres illustrés, des affiches artistiques, la fréquentation des théâtres, les voyages répétés, ont contribué à répandre dans la foule cette science si rare autrefois.
La littérature a naturellement profité de ce progrès et le public s'est montré plus exigeant en tout ce qui concerne ce qu'on pourrait appeler la plastique littéraire. On veut donc plus de naturel, plus de précision dans la pose des personnages ; on s'intéresse autant à leur action qu'à leur psychologie. C'est là, en somme, une
évolution heureuse, puisqu'elle nous rappelle que nous ne sommes pas seulement des âmes pensantes, mais des corps agissants dans un milieu déterminé et dont il importe également de tenir compte.
Pour produire des œuvres capables de donner satisfaction à ce besoin impérieux de vérité plus grande, il faut que les écrivains possèdent à fond cette science des formes et des couleurs, dont de très grands maîtres se sont passés avant eux, jadis, mais qu'on ne saurait aujourd'hui, impunément négliger : ainsi la littérature confine plus que jamais à la peinture, bien qu'elles diffèrent entre elles par leurs procédés.
En proclamant la nécessité d'une observation attentive fondée sur l'expérimentation des phénomènes extérieurs, en donnant le premier rang aux qualités de vision, les naturalistes semblent bien avoir trouvé la formule littéraire qui convient à leur temps, et celle qui prévaudra sur les autres, au milieu de l'incertitude des doctrines où s'agite convulsivement cette fin de siècle.