Le biscuit de Sevres au XVIIIe siecle
« J’avoue, écrivait au milieu du xviu* siècle une jolie femme française de la cour de Louis XV, que le saxe coûte un peu cher. Mais aussi, j’ai huit services de table complets, indépendamment de ce que j’ai déboursé pour faire remonter en saxe mes glaces, mes lustres, mes pendules, ma toilette, ma garde-robe. En vérité, j’ai une passion pour le saxe qui va jusqu’à l’adoration. Enfin, je suis saxe des pieds jusqu’à la tête. »
Lorsque, en 1709, l’électeur-roi de Pologne,
Frédéric-Auguste, avait mis, à la disposition du chimiste Bôttger qui lui donnait le secret de la porcelaine de kaolin, les laboratoires et les fours de Meissen, il avait fait une très fructueuse opération. Au luxe de ses contemporains, encouragé par la longue paix où l’Europe se plut après les guerres du xvne siècle, soutenu par le grand commerce avec les mondes nouveaux, la manufacture de Meissen offrit et bien vite fit accepter ses fleurs, ses bibelots, ses vases et ses figures dorées et peintes.
La curiosité, la recherche du bibelot rare, étrange ou baroque, comme l’on disait, a été, après ou avec la galanterie, la grande passion du xviii6 siècle. Dans leurs salons, que les peintres, depuis Watteau jusqu’à Boucher, décorent de leurs comédies ou de leurs mythologies amoureuses, les princes du sang ou de la finance, les nobles ou les hommes d’Etat, leurs maîtresses ou leurs femmes, se plaisent à réunir des collections de toute sorte : bronzes et bas-reliefs antiques, estampes, pierres fines, jaspes, cristaux et porcelaines, ivoires sculptés, médailles, pierres figurées, coquilles et madrépores, fossiles et pétrifications.
Ce ne sont pas ces amateurs qui eussent laissé enfermé et ignoré, comme on le fit à la mort de Louis XIV, dans une armoire de Trianon,
tout un trésor d’ancienne porcelaine de Chine. Madame de Parabère se faisait offrir par le Régent une splendide collection de porcelaines blanches.
A mesure que le commerce de la France avec le Levant et l’Extrême- Orient se développa, les dames françaises, séduites par l’exotisme, se disputaient chez les marchands du quartier Saint-Honoré, Au Chagrin de Turquie, chez les merciers de la rue de la Monnaie ou du Roule, toutes « les curiosités propres à l’ornement des appartements ». Elles achetaient « des bagatelles ou des colifichets pour des lingots d’or ». Mais ces riens venaient des Indes, de Chine, des pays du rêve ou de la chimère, où la mode et le luxe imposaient aux élégantes le devoir de se fournir.
Qui d’entre elles pouvait résister à l’appel de Gersaint, le marchand A la Pagode, dont Watteau peignait l’enseigne, dont Boucher et Caylus dessinaient et gravaient la carte ? C’était le rendez-vous obligé des gens de goût : là, auprès des toiles de maîtres qui de cette boutique faisaient un
LES ORIGINES ET LA NAISSANCE DU BISCUIT A VINCENNES
musée, les belles dames à 1 élégance pimpante, sveltes dans leurs longs manteaux de reines de la mode, n’ignoraient pas qu’elles trouveraient pagodes , vernis du Japon et porcelaines, toutes les formes du bibelot artistique et précieux. En ce lieu , où petits maîtres et amateurs fréquentaient, pour faire leur cour ou leurs achats, s’accumulaient les cabinets, les commodes, les encoignures en vernis de Coromandel ou en laque de Chine, les écrans de taffetas peints, les paravents de soie brodée, les parasols, les éventails, les boites à mouches, les vases en vernis de Chine, laques éteintes, ors patinés par le temps, soieries chatoyantes aux dessins légers et nuancés, que les Compagnies des Indes jetaient à profusion sur les marchés européens.
La vogue fut longtemps aux porcelaines de Chine, magots debout, branlant la tête ou couchés, cabarets, tasses ou vases à relief, céladons de toutes nuances, céladon fleuri avec ses bouquets sur le fond vert clair, céladon craquelé, bleu, persan ou japonais, vases bleu lapis. « Vous avez là, disait le marquis à la comtesse, des cabinets de Chine charmants. Voilà des magots de la tournure la plus frappante, entre autres celui-ci, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à votre benêt de mari. Est-ce de de la rue du Roule ? Pour moi, je suis fou de cet homme-là. Tout ce qu’il vend est d’une cherté et d’un rare ! U y a un goût divin dans tout ce choix! » Une femme à la mode n’aurait pas mérité sa réputation, soutenu ses prétentions au luxe et au goût, si elle n’eùt reçu régulièrement le matin les visites du marchand renommé, fréquenté et couru les magasins du Paris élégant et enrichi sa collection de porcelaines anciennes.
A cette fièvre d’exotisme, à cette recherche passionnée et ruineuse des curiosités, les artistes français, ingénieux, élégants, ont trouvé leur compte avec une inspiration nouvelle. Les salons, chambres et boudoirs se transformaient, d’après les dessins des architectes, créateurs de l’art intime du xviii6 siècle, Robert de Cotte, Boffrand, Oppenord, Leroux, Lassurance, pour s’adapter au mobilier et aux mœurs qui réclamaient de nouveaux cadres. Les décorations arabesques, turques et chinoises, les rinceaux délicats des glaces mises récemment à la mode, s’animaient, sous le pin-
ceau d’Audran et de Watteau et par le ciseau des sculpteurs sur bois et des orfèvres, de la vie légère, spirituelle que les silhouettes esquissées sur les étoffes et les meubles de l’Orient avaient fait aimer à la société de la Régence. Les frères Marlin inventaient un vernis qui pouvait donner l’illusion du laque, et servit aux belles ébénisteries de Cressent et de ses émules, Bernard Oeben, Coulon, Mijeon. D’Angleterre, par les soins du graveur Iluquier qui demandait à Boucher le dessin de ses figures chinoises, les papiers peints commençaient à se répandre en France, à l’imitation des tentures de Chine et du Japon. Pour ses tapisseries, Beauvais, où le directeur Oudry introduisait Boucher à son tour, sollicitait des scènes d’Orient, des arabesques destinées à orner les canapés et les fauteuils dans les salons de la Muette ou de Chantilly, décorés des chinoiseries de Watteau, des singeries de Christophe Huet.
Tout un art, et dans tous les genres, ce qu’il y eut de plus élégant et de plus durable dans cette production charmante du xvin* siècle, était né ainsi, à l’honneur des artistes français, par le contact des curiosités de l’Extrême-Orient et des peintres, ciseleurs, sculpteurs, qui empruntaient et imposaient tour à tour à la mode, les formes et les motifs de leur inspiration éveillée et comme rajeunie dans cette rivalité féconde.
Ce fut là le secret de la vogue durable que, dans toute cette période, acquit la porcelaine de Saxe. La matière manquait aux ouvriers français, qui s’efforcaient, depuis la fin du xvnc siècle, de trouver et d’orner une pâte capable de remplacer le kaolin, la terre à porcelaine de Chine. Tandis qu’à Rouen, d’abord, puis autour de Paris, par la protection des princes du sang, du duc d’Orléans à Saint-Cloud, des Coudé à Chantilly, des Villeroy à Mennecy, des fabriques s’installaient pour produire la porcelaine française, sans la ressource de la matière dont disposait le potier chinois, les Allemands de Meissen, mieux pourvus, en possession de la précieuse terre dont ils gardaient le secret jalousement, prenaient l’avance.
Grâce à eux et à leur profit, l’Europe eut sa porcelaine, que d’abord elle se plut à décorer à limitation de la Chine. Elle fabriqua ellemême ses magots, ses perroquets, scs pagodes. Bientôt les artistes de