LES ORIGINES ET LA NAISSANCE
DU BISCUIT A VINCKNNKS
Meissen s’émancipèrent de cetlc imitation servile : la France et Watteau leur donnaient l’exemple d’un art qui n’était plus une contrefaçon seulement. Pastorales galantes, mythologies amoureuses, silhouettes de courtisans parés et de dames apprêtées dans leurs étoiles à ramages et leurs lourds paniers, de danseurs en posture pour le menuet, de soldats disposés pour la parade, décors et robes de la Comédie italienne, Arlequins et Colombines, apparurent sur les vases, les tasses, les pendules, les surtouts, se glissèrent entre les dieux et les grotesques de l’Orient, leur disputèrent une place chaque jour plus grande sur les consoles, les encoignures, dans tout l’ameublement des élégantes de Versailles et de Paris.
La porcelaine de Meissen était le cadeau royal que Marie Leczinska offrait à son mari infidèle au jour de l’an de 1746, deux belles terrines « qui ont été fort bien reçues », note le chroniqueur. La vertueuse reine recevait à son tour de son amie, Madame de Boufflers, un peu plus tard, un cadeau de saxe, la figure d'un sage de la Grèce. Dans les cabinets de ses filles, Louis XV installait, par les soins du joaillier Duvaux, quatre paires de girandoles en saxe sur des socles d’or à moulure, d’autres suides ligures et des oiseaux de la même fabrique. Toutes les grandes dames, Madame de Coigny, la comtesse d’Egmont, Madame Rouillé, pour leurs pots pourris, leurs pots à eau, leurs services à café, leurs théières, ne souhaitaient plus d'autre matière, d’autre décor.
Il leur fallait les bergers frêles et pimpants, les moutons enrubannés, ou les grotesques d’Europe et d’Asie, malabars, hollandais, chinois, des perroquets, éléphants, chiens, cygnes, toute la ménagerie sentimentale ou étrange du temps, les Polichinelles, joueurs de guitare, de vielle, de musette, qui leur rappelaient la comédie, les ballets et les pastorales de la cour, de la foire et des salons. Les reines de la mode, Madame île Pompadour et Madame de Lauraguais, la comtesse d’Egmont, la duchesse de Brancas, les rois de la finance, MM. de la Reynière et de Montmartel, de Julienne et de la Live, se disputaient à prix d’or ces bibelots agréables et riants, ces riens légers et coûteux.
« La France se ruine et s’humilie », devait dire de cette passion pour
la porcelaine allemande qui emplissait, en effet, les coffres de l’électeur de Saxe, un ministre du roi de France. C’était, depuis Colbert, une règle pour les financiers qui avaient à pourvoir aux grands besoins du trésor royal, au luxe de la première cour de l’Europe, de faire bénéficier au moins de ce luxe les industries françaises, les artisans et les artistes du royaume. Dentelles, tapisseries, orfèvreries, meubles incrustés et laqués, et bientôt toiles peintes et papiers décorés, glaces, attestaient, au xvme siècle, leurs efforts et l’utilité de leurs appels au goût et au génie français.
Seule la porcelaine de Saxe défiait la prévoyance du ministre économe que le vieux cardinal Fleury avait imposée pendant vingt ans au jeune roi, longtemps fidèle à ses leçons, Orry de Vignory. L’importation des belles pièces de Chine, qui d’abord avaient fait fureur, profitait du moins à la Compagnie des Indes, dont le ministre avait confié la direction à son frère, Orry de Fulvy.
A père prodigue, dit-on, fils avare. Le contraste était ici entre les deux frères, l’un qui, gardien des deniers de l’Etat, sévère pour lui et les autres, fut sacrifié par Madame de Pompadour aux gens de finances plus complaisants; l’autre, joueur effréné, chargé d’une dette de quatre cent mille livres par une perte d’une nuit au biribi, et toujours préoccupé de se refaire en compagnie des grands manieurs d’argent.
Ravir à la Chine et à la Saxe le secret de leurs trésors de porcelaine était le rêve de M. de Fulvy, plus vif, plus pressant encore que la sollicitude de son frère, le contrôleur pour le bien de l’Etat. On avait escompté en 1729 les relations de certains marchands de Paris, Lemaire et Huet, protégés du comte de Hoym avec la manufacture de Mcissen, pour surprendre ses recettes. La famille Orry, qui comptait parmi ses membres un jésuite, l’avait chargé d’interroger un de ses confrères, le père d Entrecolles, missionnaire en Chine, sur la matière de porcelaine.
De guerre lasse, les deux frères se persuadèrent, à partir de 1735, que la France, avec la pâte dont Chantilly avait le secret, pouvait entrer en lutte avec la Chine et la Saxe auprès des élégants et des curieux.
L’entreprise commença de 1738 à 1741, avec l’appui de financiers dont