‹ Le biscuit de Sevres au XVIIIe siecle (volume 2)Chapitre 13 sur 17 · ET DE LA PATE DURE · texte numérisé non relu

ET DE LA PATE DURE

triomphe, avait donné l’accolade de la France à l’Amérique. Le patriarche de Ferney et le bonhomme Richard, en 1778, étaient des idoles, qui valaient bien, après tout, les magots et les figurines de Chine et de Saxe. Les médaillons en pâte dure, que la fabrique royale fournissait moins cher que des bustes et que les terres cuites de Nini, aux dévots de ces « grands citoyens » , trouvaient leur place , sans le moindre conflit , à côté des médaillons de Louis XYL dans les intérieurs les plus modestes.

Certes, devant ces images fragiles dont elle avait provoqué et soutenu la naissance et les progrès, la royauté ne pouvait s’imaginer qu’elles

auraient peut-être leur rôle et leur action dans la propagande des idées et la poussée des passions , ouvrières menues et inconscientes des révolutions prochaines. Rapprochées des remarques de Tocqueville sur la puissance des écrivains et la contagion de la liberté américaine à la fin de l’ancien régime, ces figurines légères prennent une portée qu’on ne s’attendait pas à trouver au biscuit. Dans le grand drame de la fin du xvm° siècle, le sculpteur de Sèvres devient un témoin et un acteur.

C'est l’époque où la bienfaisance, comme la philosophie et la liberté, est à la mode. D’accord avec le théâtre, dont il fixe les scènes et les

échos, le biscuit aussitôt se met au ton de la vertu et de la charité. Et, mieux que Greuze, Boizot y rencontre des inspirations délicates et

des motifs ingénieux. L’un de scs plus jolis groupes, présenté en 1776

à Louis XVI , fut la Rosière de Salency. Le nouveau règne a vu naître

ou renaître la coutume des prix Montyon ou des rosières. Dès 176A,

le sceptique Grimm écrivait : « La rosière de Salency est une des personnes à qui je dois le plus d’ennui. Je ne sais comment elle a fait pour

se tirer tout d’un coup et avec tant d’éclat de l’obscurité dans laquelle elle est restée ensevelie pendant douze cents ans. »

Un intendant, Lepeletier de Morfontaine, avait imaginé, vers 1764, de rappeler qu’à Salency, petit village des environs du Soissonnais, un seigneur du moyen âge avait fondé un prix d’argent pour la fille la plus sage. 11 s’était fait féliciter dans les journaux d’avoir remis la vertu des premiers temps en honneur, il avait lui-même couronné de roses l’héroïne.

Cette vertueuse initiative eut un succès qui, jusqu’à nos jours, a dépassé les espérances de son auteur. Favart mit au théâtre, en 1769, devant Louis XV, contraste plutôt piquant, le couronnement de la rosière en vaudeville. Monsigny, Philidor, en firent des opéras-comiques. Le théâtre avait, comme toujours, été précédé du conte, ouvrage patriotique et agréable de M. Sauvigny, « l’Innocence du Premier Age en France », orné d’une estampe, patriotique aussi, de Moreau, d’après un dessin original et patriotique également, de Greuze.

Cinq ans après, malgré tant d’ouvrages divers en prose, en vers, en musique et en gravure, le thème n’était pas épuisé. Grétry, en 1774, s’en ht un succès avec l’opéra-comique qui eut, plus tard, les honneurs du Théâtre royal cle Trianon. Tout Paris voulut voir la jolie Madame Trial, concurrente au prix, dont les mines disaient « l’embarras d’une fille qui voudrait bien ne pas être ce qu’elle est », et sa rivale, Madame Laruette, cette actrice capable d’avoir, dit Madame d’Houdetot , « de la pudeur jusque

dans le dos ». Ce fut un des derniers triomphes de Jean-Louis Laruette, facteur depuis vingt ans célèbre par son talent musical, inimitable dans les rôles de baillis bourrus et ridicules.

Boizot et le biscuit ont chanté leur couplet « à la vertu récompensée ». C'est le titre du médaillon qui, auprès du drapeau, symbole patriotique, à côté du musicien de village, occupe le fond du tableau. La scène même est le dénouement moral, le couronnement de la vertueuse Cécile par le seigneur, plus galant et plus juste que son intraitable bailli, trop longtemps obstiné à refuser à l’héroïne la palme de la sagesse; derrière, une pauvrette qui pleure d’avoir manqué le prix. Le motif, comme on voit, n’était pas neuf : il est aujourd'hui bien vieux. Mais l’artiste a su donner aux personnages de la pièce, comédie ou morale en action, comme on voudra, des gestes si gracieux et si vrais qu'elle n’ennuie, ni ne lasse. 11 nous plaît de retrouver en ces acteurs nos ancêtres au naturel : la jeune fille rougissante, le galant seigneur, la peti te bouquetière et le joueur de musette, la suite d’un cortège qui se déroule en biscuit, de Madame de Pompadour à Marie-Antoinette.

Avec la rosière, les prix Montyon. On assiste, avec Greuze, au plein triomphe de la vertu. Le mérite de Boizot est d’avoir su rendre aimable ce triomphe. Son groupe du Bon Vieillard, comme on l’appelle à Sèvres, rappelle Y Heureux Père, dont la gravure a figuré jusqu’au xix® siècle dans tous les intérieurs bourgeois. Il a son histoire, qui vaut d’être contée. Car cette histoire restitue leurs véritables titres aux inventeurs des prix de vertu, dont tout l’honneur est demeuré par la suite à M. de Montyon.

Il y avait alors, en Basse-Normandie, à Canon cl à Bricqucbec, près de Coutances, un seigneur dont le nom a fait fortune par la science plus que par la noblesse, Elie de Beaumont. C’était, comme Montyon, un avocat, célèbre à Paris pour sa défense de Calas qui lui valut l’amitié de Voltaire, pour son dévouement à toutes les nobles causes aussi bien que pour ses saillies gauloises. Dans ses terres de Normandie, où il allait avec sa femme Anne-Morice Dumesnil, femme de lettres et de bien aussi, faire figure de châtelain, il institua en 1775, parmi ses paysans, la Fête des bonnes gens. Si, à Bricqucbec, il couronnait des rosières, à Canon il faisait célébrer, dans une cérémonie champêtre, la vieillesse laborieuse, la gloire des laboureurs, la vertu obscure et patiente. Grande joie encore parmi les artistes, qui ne laissèrent pas échapper le thème à la mode : le sculpteur Gatteaux, (pii cisèle une aimable médaille, le graveur Moreau, qui, en juin 1777, compose un de ses chefs-d’œuvre, en frontispice du livre de l’abbé Lemonnier sur les fêtes de Canon et de Bricqucbec vendu au profit des rosières ; le musicien Gossec, l’auteur des hymnes de la Révolution, rival alors de Grétry dans sa Fête du Village.

A ce mouvement de philanthropie et d’art, qui accuse si bien les goûts et les impulsions de cette société élégante et sensible, le sculpteur de Sèvres a participé. C’est, comme toujours, la leçon et la raison d’être du biscuit. En 1777, au moment où les fondations académiques de M. de Montyon vont à la fois consacrer et célébrer l’initiative de l’avocat normand, Boizot lui a décerné, en porcelaine, un brevet d’auteur, un diplôme d honneur. Deux actes en un tableau, avec les deux parties du groupe : sur le médaillon dressé par la rosière pimpante,

pour (jui s’apprêtent les roses du couronnement, on lisait : Sagesse et vertu ont ici même prix qu'à Salenci. La sagesse de la jeune fille a pour pendant la Vertu de l'Aïeul : entouré de sa compagne, de ses petitsenfants, il reçoit modestement, avec les témoignages de leur gratitude, le prix institué par le seigneur. L’ensemble est harmonieux et juste ; il ne nous attendrit plus, comme le public qui allait voir couronner la Vertu aux opéras-comiques de Sedaine et de Grétry : il nous charme encore par le parfum du passé, la note d’art, le sens de la vie d’autrefois qu’il dégage et traduit.

« Quelle entreprise, écrivait alors Grimm , à propos des estampes de Moreau, de vouloir fixer par le burin des objets d’une nature aussi inconstante, aussi légère, aussi fugitive que le sont nos modes ! Gomment se llattcr de pouvoir suivre l’extrême rapidité de toutes leurs vicissitudes, de toutes leurs révolutions ? Gomment espérer de donner quelque idée de cette multitude infinie de nuances imperceptibles qui les préparent, les développent, qui les éloignent et les effacent? » Avec Boizot et ses auxiliaires, le biscuit de Sèvres ne se lasse pas de cette entreprise. Il note tout, ligures de souverains et d’hommes célèbres, vertus et plaisanteries à la mode, larmes et rires.

La même société, dont il suit les caprices imprévus et contradictoires, qui va célébrer la bienfaisance et la sagesse à la Comédie et à l’Académie, court aux spectacles de la Foire et du Boulevard, pantomimes, féeries, pièces poissardes. Sans cesse les théâtres forains retrouvent la vogue, au moment où leur succès même paraît l’avoir épuisée. Vers la fin du règne de Louis XV, les Grands Danseurs du Boi , la troupe de Nicolet, les Comédiens de bois ou les marionnettes d’Audinot, après avoir fait capituler l’Opéra lui-même et l’étiquette devant l’opéra-bouffon, en 17b9, commencent à souffrir de l’humeur changeante des Parisiens.

Un dieu protecteur, le lieutenant de police Lenoir, qui tenait à sa popularité, veillait à la fortune de la Foire. Et des rameaux nouveaux étaient encore prêts à se développer, par la sève et la verve de la gaieté populaire, sur le tronc vivace et toujours vert qui avait porté, malgré toutes les

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LE REGNE DU BISCUIT LOUIS XVI ET DE LA PATE DURE

entraves, les pièces de Lesage, de Piron, de Favart, de Vadé, de Taconet. A la prière de Lenoir, les forains firent un nouvel effort pour attirer la foule par le luxe de leur théâtre du boulevard, l’Ambigu-Comique restauré en 1778, par l’éclat de leurs pantomimes et de leurs ballets. Un ancien acteur de l’Opéra-Comique, de l’Ecluse, ouvrit pour plus d’un siècle les Variétés amusantes à l’opéra-comique , aux vaudevilles , aux comédies poissardes.

Ce fut, en 1779, un triomphe qui les paya de leur peine pendant près de dix ans, triomphe d’une farce grossière et libertine, inventée pour la joie de tous, par l’émule et le successeur de Vadé, Dorvigny, acteur et auteur, qu’on disait fils de Louis XV, bon vivant plein d’esprit, sans scrupule, amateur de la bouteille et des grasses plaisanteries : les Battus paient l'amende. Toute la pièce tenait dans un rôle et surtout une scène : le rôle de Janot , le valet niais et bafoué, avec un acteur fait exprès pour le jouer, l’inimitable Volanges, que les comédiens français et italiens allaient se disputer; la scène, une grosse bouffonnerie qui eut cinq cents représentations, sans compter celle que Louis XVI s’en fit donner à Versailles : Janot, dans l’obscurité, s’en vient avec sa lanterne supplier sa bonne amie de lui jeter la clef du nid et reçoit, du père irrité, au lieu de clef, une averse imprévue dont l’odeur l’inquiète. C’était un succès extraordinaire quand il s’écriait, flairant sa manche , le C'en est ! devenu légendaire. « Non seulement le peuple voulait l’entendre, mais la ville et la Cour, les plus grands en sont fous ; les graves magistrats, les évêques y vont en loge grillée ; les ministres y ont assisté, le comte de Maurepas surtout, grand amateur de farces. Oh! Athéniens, Athéniens! », disait Grimm mélancoliquement.

Le biscuit de Sèvres , comme toujours , suivit et servit le succès de l'homme qu’on pouvait appeler « l'homme de la nation » , nota la scène inoubliable et la fixa sur toutes les étagères de la ville et de la Cour : ce fut l’étrenne à la mode, à Versailles même, chez le Roi et la Reine, « qui en prirent plusieurs pour les distribuer à leurs favoris et favorites ». Le Riche a immortalisé Volanges, son falot à la main, dans sa

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posture d’amoureux transi, le nez au vent, sans üair. « On ne peut avoir un masque, observait Grimm, plus mobile et plus vrai, un jeu plus simple et plus naturel, une gaieté plus franche et plus naïve. » La silhouette de porcelaine n’a pu traduire toute cette mimique. Mais elle la fait entendre.

Une autre figurine, en pendant, du même artiste, salua les charmes de Venus Pèlerine. C’était l’héroïne d’une pièce (pic Nicolet, furieux du succès des janoteries, avait demandée à l’ahhé galant, faiseur de petits vers et quêteur de bonnes espèces sonnantes, Robineau de Beaunoir. A la galanterie salée, l’auteur réussit à opposer le badinage d’amour et la beauté à la farce : Vénus délaissant Cythère pour fuir la rage de son vilain époux, s’est déguisée en pèlerine et vient faire la conquête d’un peuple qui méconnaissait sa puissance. Heureuse trouvaille (pie ce déguisement, revanche peut-être de l’auteur, affublant Vénus du froc (pie l’archevêque de Paris l'avait obligé de quitter l’année précédente, pour faire valoir les charmes de Sophie Forest, « le physique d une Vénus, un air minutieux et à prétention, des bras superbes » ! Comme Volanges, pendant six ans, Sophie Forest fut l'idole de Paris, et refit la fortune des Grands Danseurs du Roi, de Nicolet et de son auteur amoureux et heureux.

Le Riche nous a conservé d’elle un portrait charmant dans le costume qu'elle avait mis à la mode, en Pèlerine toute moderne coiffée d’un mignon chapeau de paille en guise de capuchon, son bâton à gourde sur l’épaule, svelte et pimpante.

Et, pour (pic personne enfin ne fût oublié dans cette galerie de théâtre, une autre Vénus (pii venait d’être admise aux Italiens pour soutenir et relever leur crédit ébranlé par le succès de la Foire, la naïve et piquante Dugazon, parut en biscuit de Sèvres, de la main de Boizot :

Un jour la reine de Cythère, Quittant le séjour immortel, Voulut se fixer sur la terre,

Et se lit, au village, ériger un autel,

disait le poète obscur qui chanta les débuts de Dugazon dans le rôle d’IIébé du Prix de Cythère. L’autel est là, sur la scène, orné de guir-

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landes et d’un médaillon Louis XVI, <|ui porte un cœur pour emblème ; au pied de l’autel, un panier de roses et des colombes qui se becquètent. Et c’est le dialogue charmant entre Cupidon et la déesse de la jeunesse qui nous ramène de la comédie poissarde aux allusions pimpantes de la mythologie amoureuse.

Tout est contraste, vraiment, dans cette production de sculptures en porcelaine que surveille, de 177b à 1780, aux ateliers de Sèvres, l’académicien, tout entier à celte tâche : portraits, philosophie, scènes de mœurs, de comédie, farces et histoire des dieux. Le contraste s’accuse par la série des saintes, qui se poursuit par les ligures de sainte Claire et de sainte Thérèse, et l’image du Christ lui-même. On inaugure alors à grands frais une galerie de statuettes en grand format que permet la pâte dure, un Olympe philosophique et moral. C’est la Méditation ou son pendant la Mélancolie, drapées à l’antique, qui pensent et ne prient plus. Ce scia bientôt V Innocence, déroulant sa guirlande de roses, (pic Boizot modelait alors pour les fonts baptismaux de Saint-Sulpice, à la demande de Chalgrin.

Et pour nous ramener enfin du ciel sur la terre, on vient à la réalité et à la vie, avec le grand Surtout ries chasses royales, commandé à Blondeau, d'après les tapisseries d’Oudry, en 1776, la châsse du cerf au centre, celles du loup et du sanglier sur lès côtés, avec les ligures complémentaires des valets de chiens, des chasseurs qui tirent et sonnent du cor, demeurées classiques à la Manufacture de Sèvres.

Cette variété d’inspirations et de formes rappelait, avec la différence des styles si caractéristique, les beaux jours du biscuit, le temps où Falconet lui donnait la légèreté, la grâce et l’esprit. 11 n’y a pas de meilleur éloge à faire de Boizot, oublié, parce que, comme Falconet, il n’a pas signé ce second livre de Y Histoire de la Sculpture française à Sèvres. Catherine II, après avoir fait la gloire et la fortune de l’un, réclamait à Louis XVI, par son ambassadeur, les biscuits de l’autre. Ce fut une commande plus que royale, impériale, dont fut chargé le prince Bariatinski, en 1779.

Parmi les quarante biscuits expédiés de Sèvres en juin 1779, figurait une

pièce magistrale du prix de 8,000 livres, spécialement exécutée par Boizot pour le service et à la gloire de l’Impératrice : l’ Apothéose de Catherine II. L’original a-t-il été conservé en Russie, auprès du beau groupe de bronze modelé par Falconet, ciselé par Gouthière, qui porte le même nom, dans les collections de l’Ermitage? Le modèle en plâtre, du moins, gardé à Sèvres sous le titre de Groupe du Parnasse ou de Parnasse de Hussie, est, de toutes les œuvres qu’on doit restituer à Boizot , l’une des plus dignes, des plus capables de lui assurer une place d’honneur dans l’art de son temps. L’artiste qui, sur un thème de commande, sur un motif officiel, a su modeler avec harmonie et délicatesse, non pas un, mais dix groupes, leur donner le mouvement et la vie, a presque accompli un tour de force.

Pour l’apprécier, il suffit de relire les grandes lignes du programme proposé, ou plutôt imposé à son talent. Le document (pii nous a été conservé est curieux à plus d’un titre. Il explique l’origine et la portée de ce monument en biscuit. Il montre la part d’influence qu’il convient d’attrihuer à la littérature sur l’art Louis XVI et la nature de cette influence, mélange singulier d’esprit encyclopédique et d inspiration antique, d’érudition parfois naïve et de sensibilité.

« La paix étant rendue aux Etats de l’Impératrice, après le succès de ses armes, les Arts, les Sciences, les Lettres s’empressent de lui rendre hommage.

« A cet effet, on élèvera, au-dessus d’un tertre ou d’un rocher qui puisse être aperçu de loin par les peuples de cet empire, un monument simple et noble en même temps, un cippe ou une colonne comme celle de Trajan ou d’Antonin à Rome : au haut de cette colonne sera le buste de l’Impératrice.

« On montera quelques marches au pied de la colonne, à laquelle on arrivera par des sentiers pratiqués dans la roche. »

Boizot a exécuté le plan presque à la lettre : son Parnasse fut le rocher demandé sur lequel reposait une colonne antique, surmontée d’un buste de Minerve casquée, drapée, image symbolique de la souveraine. Sur les marches

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du piédestal ; à travers les sentes de la terrasse, le cortège des Sciences, des Arts et des Lettres.

La place d’honneur, sur le devant du monument, fut attribuée par l’artiste aux Arts. 11 n’avait pas besoin d’excuse pour asseoir à la première place la muse de la Peinture qui, montrant sa palette d’un geste enthousiaste, saluait l’impératrice, et sa sœur la Sculpture, le ciseau en main, gracieusement empressée à célébrer aussi les faveurs accordées en Russie aux peintres et aux sculpteurs. « La Sculpture et la Peinture, disait son programme, servirent toujours de concert à célébrer les actions des héros. » Tout près d’elles, un peu en arrière, la déesse de la Musique, touchant de la lyre et donnant le branle à un orchestre de jeunes musiciens flûteurs et tambourins, à la danse d’un couple d’Amours. Et plus haut, sur l’autre face, le groupe de l’Architecture, deux Muses associées à l’étude d’un plan qui se déroule et se décide.

L’hommage de l’assemblée, la dédicace du monument étaient confiés à la Vérité, le témoin sincère et charmant qui, debout, la main sur les registres de l’Histoire, portés par le Temps d’un geste solennel, attestait les bienfaits de Catherine II, aussitôt inscrits au livre de mémoire par les secrétaires, deux jeunes Amours attentifs. L’Agriculture, « le premier de tous les arts », sous la figure de Cérès, assise majestueusement à l’angle de la terrasse, fière et consciente du rôle que les hommes du xviii® siècle lui assignaient dans la création de la richesse, soutien des empires, ne se détournait pas, même pour saluer l'impératrice, de l’œuvre féconde que le petit laboureur, le pied sur la bêche, à ses côtés, poursuivait. Plus attentive encore à sa tâche, Uranie, la muse de l’Astronomie, appuyée sur la sphère céleste et les livres de science, ne voyant rien en dehors des astres que lui révélait sa lunette. A ses pieds, sur la terre, la leçon de géographie enfin donnée à un dernier Amour par la Muse qui mesurait les méridiens et les cartes.

« Tels étaient, disait le programme, les principaux acteurs qui devaient présenter leur hommage autour du monument. Chacun d’eux aura les attributs qui les caractérisent. Et chacun doit se retrouver dans des positions

relatives au génie qui lui est propre, mais toujours avec cette noble simplicité que l’on remarque dans les ouvrages des Grecs. »

L’esquisse de Boizot, qui lui fut comptée trois cents livres, rien de plus, risquait de n’être qu’une allégorie officielle, une froide copie de l’art antique. Les commandes de Catherine II, dont ce surtout représentait à peine le vingtième, le service de Russie de huit cents pièces, d’autres plats et tasses qui devaient s’exécuter à Sèvres en bleu turquoise, « sans aucun chantournement, sur des modèles antiques avec des reproductions de camées », poussaient les ateliers de la Porcelaine royale à un genre académique qui sera, vingt ans plus tard, celui de l'Empire.

Entre les exigences du goût nouveau et la vraie tradition de l’art français, le sculpteur du Parnasse a su garder une juste mesure. Il a fait à l’allégorie, au costume antique leur part. Mais si l’on veut jnger de son effort pour conserver à ses figures, qui ne sont point des figurantes, l’originalité et la vie, pour animer son tableau, pour le varier, il suffit de regarder cette muse de la Peinture, une contemporaine, qui offre au pied du monument les grâces de son visage fin, spirituel, de sa gorge aux contours délicats, de sa robe aux plis souples et savants, au revers, la pose et le vêtement de l’Architecture, le groupe des enfants musiciens, et surtout le chef de ce choeur en biscuit, la Vérité dans l’élan de son geste large et charmant.

Vraiment, ne faut-il pas souscrire au jugement du directeur de Sèvres, Parent : « De l’aveu des artistes et des connaisseurs, c’est le chef-d’œuvre le plus rare que l’on ait vu à la Manufacture ? » Cette œuvre, « digne du souverain auquel la fabrique devait son existence et de la souveraine à qui le monument était destiné », consacrait à la fois le biscuit Louis XVI, l'invention de la pâte dure et la collaboration de Boizot avec les artistes de Sèvres.

Quand l’esquisse eut été établie par l’académicien, le chef des sculpteurs Le Riche et, sous sa direction, quatre sculpteurs de première classe, Duru, Perrotin, Leduc, Mathias travaillèrent quatre mois au modèle définitif dont Boizot se réserva les principales figures. Pour le mouler, les

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ateliers exécutèrent plus de cent cinquante moules différents. Tandis qu’aux groupes ordinaires en biscuit, une cuisson suffisait, la pâte dure, ici, fut soumise quatre fois au feu. Aucun soin ne fut épargné pour donner à ce surtout, qui demanda six mois d’effort, une façon achevée, la qualité la plus parfaite de matière et de forme.

Lorsque, en 17G7, l’impératrice, de Russie avait appelé à elle Falconet, le vrai créateur de la sculpture en porcelaine, elle avait consacré la réputation tic l’artiste et de la maison, mais fait tort, malgré tout, aux ateliers privés de leur guide. Cette fois, c’était non seulement Boizot, mais toute la fabrique tic Sèvres qu’elle invitait à célébrer sa gloire, bn sorte tjue l’apothéose de Catherine fut, en 1 77‘) , l’apothéose du biscuit même.

Il y eut bien un revers à la médaille, un lendemain à la fête, le moment oii Sèvres demanda à l’auguste impératrice le prix de son travail et de ses avances, le joli denier, pour le service de table, de- trois cent mille livres et pour le surtout, de vingt-deux mille livres. Le directeur n’avait même pu attendre le règlement qui se fit attendre et se discuta jusqu’à donner lieu à une véritable négociation diplomatique. Le 25 août 1778, il touchait un acompte de trente mille livres; le 28 septembre, il en réclamait un nouveau. Obligé, deux mois après, de déposer son bilan, il était arrêté et déclaré solidairement responsable avec son caissier, le sieur Roger, d’un déficit de plus de deux cent mille livres. Le grand travail d’art qui venait de consacrer la réputation de la maison semblait avoir précipité sa ruine matérielle.

En réalité, ce n’étaient ni le désordre de l’administration, ni les dépenses des ateliers et des artistes qui avaient suffi à provoquer cette nouvelle crise, maladie presque périodique d’un organisme fondé sur le monopole d’Etat, dans un temps où les théories et les mœurs tendaient à substituer au monopole la liberté absolue de l’industrie et du commerce.

Depuis surtout que la précieuse matière à porcelaine avait été découverte, les fabriques particulières pullulaient à Paris ou dans les provinces. On les trouvait à Paris, faubourg Saint-Denis, où Ilannong vint s’établir en

1771; rue Fontaine- au -Roi, où se fabriquait depuis 1771 la porcelaine allemande de la basse Courtille par les soins de Locré et de Russinger ; à Clignancourt , propriété des sieurs Deruelle qui faisaient travailler des artistes comme Lecomte; au Gros-Caillou, chez Advenir et chez Lamarre; rue de la Roquette, aux Trois Levrettes, chez Vincent Dubois, depuis 1773 et 1774; au faubourg Saint-Antoine, chez Morelle et à la fabrique que fonda rue de Reuilly l’Alsacien Lassia ; chaussée d’Antin , chez André- Marie Leboeuf établi en 1775. C’étaient aussi, dans la banlieue, la porcelaine dure de Vincennes qu’après Hannong continua Seguin ; la pâte travaillée depuis 1778 à l’ile Saint-Denis par un ouvrier allemand, le sieur Grosse ; les porcelaines enfin de Châtillon et d’Etiolles.

Des fabriques plus célèbres, qui échappaient mieux au monopole, prospéraient en province à Niederwiller, propriété de Beyerlé, de Custine et de Lanfrey ; à Lunéville, qui rappelle le sculpteur lorrain Cyfflé ; à Orléans, manufacture du sieur Gérault d’Areaulbert ; à Aprey, en Bourgogne, où M. de Villehault soignait surtout les sculptures; à Marseille depuis 1775, et surtout à Limoges, où la fabrique des frères Grellet, fondée en 1773, s’éleva dix ans après au rang de fabrique royale.

En vain le roi de France avait interdit son royaume aux porcelaines fabriquées dans les manufactures des princes allemands. Il ne réussissait pas à le fermer aux ouvriers allemands eux-mêmes qui venaient, avec le kaolin de France, faire concurrence à Sèvres.

Cette concurrence se généralisa d’autant mieux que les seigneurs de la Cour, les princes du sang mettaient leur point d’honneur à protéger ouvriers et fabricants pour avoir leur marque particulière qui achalandait les dépôts privés. Le comte de Provence, en 1775, accordait ses faveurs à la fabrique de Clignancourt; le duc de Penthièvre à celle de Sceaux; le comte d’Artois à la manufacture de Limoges; le duc d’Orléans à celle de Boissette près Melun ; le duc de Chartres à Vincennes ; Custine à Niederwiller. La Reine elle-même, contre les officiers de son mari, autorisait le fabricant de la rue Thiroux, Lebœuf, à marquer toutes les pièces d’un A couronné : la porcelaine de France aux deux L enlacés eut désormais pour rivale la

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porcelaine à la Reine. La plupart de ces ateliers, appuyés sur de nombreux dépôts de vente en France et à l’étranger, malgré les arrêts du Roi, jetaient sur le marché des porcelaines dorées, des biscuits, groupes, figures ou médaillons. Le directeur de Sèvres se plaignait en 1777 qu’ « on vit dans ses magasins pour près d’un million en pièces de porcelaine, sculpture et biscuit, dont le débit se trouvait arrêté par la concurrence d’objets d’art coûtant moins cher parce que moins parfaits ».

Si, pour relever la vente du biscuit de Sèvres, les officiers du Roi sévissaient, les ouvriers eux-mêmes, excités par les fabricants, menaçaient jusque dans leur maison les directeurs et les artistes de la Manufacture royale. Le monopole ne s’exercait qu’avec peine : le Roi pouvait-il persister à se faire fabricant et marchand aux dépens de ses sujets? La porcelaine et l’art du biscuit n’étaient-ils pas le bien commun d’un peuple industrieux ?

Ce qu’on ne disait pas en attaquant le privilège, c’étaient les procédés employés par ses adversaires. Les fabricants particuliers n’hésitaient pas à débaucher les artistes au moment où, après une éducation longue et coûteuse, l’Etat avait le droit d’escompter les profits de leur talent. On • les soudoyait même pour se faire livrer par eux les modèles de Roizot avant leur exécution et leur mise en vente : six modèles passèrent ainsi en 1776 aux ateliers privés. Locré, à la Courtille, était coutumier du fait. Grosse, à file Saint-Denis, reproduisait, sans rien y changer, les bustes du Roi et de la Reine de Boizot, qui sont conservés, avec sa marque, au musée de Versailles. C’était assurément de la concurrence, mais déloyale. 11 n’y avait donc pas que du gaspillage à la Manufacture royale, mais un pillage organisé.

Dans cette crise, produite, comme on dirait, par la mévente du biscuit royal, le recours fut ainsi que dans le passé une action de la Royauté. Louis XVI tenait, comme à une maison de famille, à sa fabrique, «à ses bonnes gens de Sèvres. Pour les sauver, il les plaça d’abord, en décembre 1778, sous l'administration directe de M. d’Angiviller, homme de savoir et de goût, qu’il avait depuis son avènement chargé de la

surintendance des Bâtiments et de la direction des Beaux-Arts. Le comte prit cette charge en mains avec son premier commis, M. de Montucla, comme il prenait toutes celles que lui confiait le Boi , vivement, activement.

Le Trésor royal pourvut aux besoins les plus pressants. Des économies furent réalisées dans le personnel de la maison, sur les indications d’un nouveau directeur, Régnier, attaché déjà depuis quelques années comme sousdirecteur à la fabrique, homme d’ordre et de sens. Engagé dans la guerre coûteuse qu’il avait déclarée à l’Angleterre, le Roi ne pouvait plus promettre à sa manufacture une subvention régulière. Il voulut du moins qu'une bonne administration surveillée de près lui permît de se soutenir et de vivre.

D’autre part, sur son invitation, le lieutenant de police de Paris, Lenoir, malgré la faveur secrète qu’il accordait aux industriels parisiens, dut sévir en I77f) contre ceux qui se permettaient de faire, avec les groupes et les figures en biscuit, une concurrence illégale aux ateliers de Sèvres. Le ministre d’Etat Bertin, qui veillait depuis longtemps sur les destinées et le monopole de la Manufacture, s’efforça aussi d’obtenir un nouvel arrêt royal qui confirmât ses droits. Quand il prit sa retraite au mois de mai 1780, l’affaire n’était pas réglée, et Neckcr, en sa qualité de ministre libéral, hésitait à proclamer la ruine de la libre concurrence dans l'industrie du biscuit. Il essaya bien, comme il le fit plus tard, d’établir une entente entre les droits du Roi et ceux de scs sujets et réunit, au mois de septembre avec l’espoir d’une conciliation, les directeurs de Sèvres et des fabriques particulières, mais il prit sa retraite le 21 septembre 1781 sans avoir réussi encore, ni rien décidé.

L obstination de M. d’Angiviller, dévoué à l’œuvre que le Roi lui avait confiée, triompha de la résistance que le maintien du monopole rencontrait dans un public épris de liberté et chez les ministres même. Mais il lui fallut attendre la chute d’un troisième ministre, Joly de Fleury, qui, pendant deux ans, renvoya aux calendes grecques toute mesure, tout nouvel arrêt favorable au privilège exclusif de Sèvres. Il y avait derrière

IX C O N N l . — i o i i s \ \ i

Mt'diiillon biscuit (fnij.'-incMl <1 un Viisc n ul pùlc dure , 1777 (Manufacture ele Séries. — Modèle)

LE REGNE DU BISCUIT LOUIS XVI ET DE LA PATE DURE

lui, disait-on, des personnes puissantes, des princes du sang, la Reine peut-être, intéressées au succès des petites manufactures-

« Service du Roi », dit enfin, par un édit du 16 mai 1784, le fameux contrôleur des Finances, M. de Calonne. Encore une fois, les ouvrages de sculpture, vases, figures de plus de 18 pouces de hauteur, ouvrages de grand luxe, étaient réservés à la fabrique d’Etat.

Biscuit de France, biscuit royal, sculpture de Sèvres, trois termes toujours inséparables, de par ordre du roi Louis XVI. Dans ce combat si disputé, l’avantage restait à M. d’Angiviller qui, pour soutenir et sauver du désastre la fabrique de Sèvres, avait dit à son maître : « Elle ne peut pas faire toujours du magnifique. Il lui faut de la solidité et du gain. »

Ij.-S. B01Z0T. LA TOILETTE UE VENUS

( Has-reliefy d'après un rase exécuté pour U roi Louis XV/ Pâte dure (1 7M7) blanc sur bleu (Collection de .17. Iluhert IVcndc/l

-15. CLODION. — MADAME ROYALE PREMIÈRE A [.'.ACE d'u.N AN

Pâte dure (1*7!))

! Musée de Sèvres)

LE GOUVERNEMENT DE M. d’aNGIVILLER

Comme son aïeul, Louis XVI a décidé, entre 1780 et 1784, de la fortune du biscuit royal. Dans sa toute-puissance, qui n’est encore contestée par personne, il a, pour dix ans encore, assuré le travail de ses sculpteurs en porcelaine. Il sait, comme le dit alors M. d’Angiviller, que « la porcelaine s’est fait sa place à côté de la bijouterie, des glaces et des autres ouvrages d’art qui distinguent, dans toutes les cours de l’Europe, ce qui sort de la main des Français ». Il en est fier : c’est un héritage de gloire artistique qu’il n’entend point laisser s’amoindrir.

L’avenir cache encore au roi de Fiance les destinées de sa Maison. Une guerre heureuse, servie par une politique qui fait honneur à ses ministres et à ses sujets, efface les taches du règne précédent. La maternité de la Heine, longtemps souhaitée et attendue, l’a guérie des enfantillages et de la frivolité des premières années, l'a rapprochée de son mari; Louis XVI ne doute ni de son bonheur, ni même de sa grandeur. « Ce fut, dit un contemporain qui pouvait comparer le déclin de l’aïeul au gouvernement du petit-fils, la belle époque du règne. » Ce fut aussi l’époque où Marie- Antoinette, aux côtés de Louis XVI, cessa d’être une femme enfant pour devenir une mère et une reine. « Elle dominait entièrement, écrit encore le prince de Croy : le Roi en était fort amoureux. »

Si le biscuit de Sèvres a profité de ce dernier éclat de la puissance monarchique, il en a été aussi le témoin fidèle et élégant . C’est un fait curieux que, de toutes les figures de la malheureuse Reine destinée à une fin tragique, les images en biscuit, les plus fragiles aient été presque uniquement conservées. On ne connaît en France de Marie-Antoinette reine, d’autre buste en marbre que celui du musée de Versailles, exécuté par Lecomte en 1783 et reconnaissable au grand médaillon de Louis XVI suspendu à son cou. L’honneur de modeler les traits de la Reine ne fut point accordé à Pajou, sans cesse occupé à reproduire ceux du Roi, par ordre de M. d’Angiviller. Le musée de Saint-Pétersbourg a conservé une image en bronze attribuée, sans preuve, à Houdon , qui nous a laissé de Louis XVI, drapé dans son manteau royal, un buste admirable. Faut-il voir une intention, une préférence, comme pour le choix presque exclusif de Madame Vigée-Le Brun, dans le privilège des bustes de la Reine à peu près réservé aux artistes de Sèvres, à Boizot surtout? Le biscuit et ses sculpteurs ont-ils paru mieux préparés à cette tâche par la grâce de leur esprit ?

Un fait certain, c’est qu’en 178*2, les amis de Marie-Antoinette se procuraient à Sèvres et connaissaient de leur souveraine deux bustes en biscuit, de sculpteurs et de formats différents. « Ma belle-fille, écrivait à Sèvres le beau-père de Madame Campan, dit que, pour avoir vu chez une personne de sa connaissance deux bustes de la Reine en biscuit, elle est certaine

DUPLESSIS. — 1.1; comte » ’ an r; i v i l i.e ii

Directeur général .les IhHinienls du R..i et chargé (1778) de la Manufacture, ravale de Sèvres

(Musée de Versailles)

qu'il en existe deux : l'un, plus petit, qui est le plus ancien; l’autre, plus» grand, qui est le plus récent. Sans désigner de quel sculpteur est chaque buste, c’est du plus grand et du plus récent qu elle a voulu parler dans sa lettre. »

Le premier buste de Marie - Antoinette , en biscuit, qui nous ait été conservé à Trianon, par miracle, avec son piédestal en pâte tendre et la marque du répareur, était une œuvre tic 1771, antérieure à l’avènement, livrée par la Manufacture en deux grandeurs, dont la plus haute ne dépassait pas trente-trois centimètres. J’ai dit que, bien plus tard, on se plut à l'attribuer à Pajou , sur les indications de M . Feuillet de Conciles qui s’en lit faire, par le sculpteur Pascal, une reproduction en marbre, exposée au Salon de 1864. Et je me demande encore comment les exemplaires couramment exécutés de notre temps à Sèvres portent la signature de Pajou, que l’œuvre originale, conservée à Versailles, ne donne point.

Par sa facture, qui rappelle le buste de Madame Du Barry, par l’analogie entre le biscuit et le marbre de Lemoyne demeuré à Vienne; par la ressemblance enfin de ce buste et du médaillon de la même date gardé à Sèvres, cette image en porcelaine de Marie-Antoinette dauphine, la plus ancienne, doit être restituée à son véritable auteur. Ce fut le maître et non l’élève, J.-B. Lemoyne et non Pajou, que la future reine eut pour premier sculpteur à Sèvres.

Le second, après l’avènement, fut Boi/.ot. Nous le savions par les registres de la Manufacture. Mais cette image de la souveraine, dont les exemplaires ont sans doute disparu pendant la tourmente révolutionnaire, nous semblait perdue, quand il nous a été permis de retrouver en Russie, comme nous l'avons dit, deux bustes offerts en 1782 aux grands seigneurs de la suite de Paul Ier, deux biscuits en pâte dure, de quarante-deux centimètres de hauteur, image élégante et vraie de la Reine, plus grande que les précédentes, celle que réclamait à cette date Madame Campan, la plus récente : Marie-Antoinette à l'avènement.

Cinq ans après, un des meilleurs ouvriers du biscuit, Le Riche, sous forme allégorique, modelait de nouveau les traits de la Reine. Il la repré-

sentait en pied, et comme cette Minerve délicate que Bcrtin avait exécutée pour les jardins de Versailles, casquée, cuirassée, appuyée sur un grand bouclier, enveloppée d’un manteau qui laisse voir la cuirasse.

Peut-être l’artiste expert en figurines gracieuses avait-il pris, avec la vérité, trop de liberté en donnant les traits de la déesse de la Sagesse à la Heine qui, en 1779, avouait à sa mère les torts de son enfance et de sa légèreté. La maternité sans doute avait commencé de la rendre plus raisonnable : Joseph II, revenant en France en 1781, notait chez elle un changement en mieux considérable. Il n’est pas vraisemblable pourtant qu’un artiste en biscuit se fût permis une allusion à la conversion de la Heine. La coïncidence seulement est piquante, et la statuette en biscuit demeure l’un des plus jolis hommages de Sèvres à Marie-Antoinette.

A partir de cette époque, la Manufacture n’a plus négligé une occasion de célébrer la souveraine dans sa nouvelle dignité de mère, celle qui lui donnait le plus de fierté et des joies sans mélange.

La naissance d’un premier dauphin fut, plus que de coutume encore, un grand événement pour le Hoi et le royaume, parce qu’il avait été très attendu. Paris offrit en 1782 de très belles fêtes, banquets, feux d’artifice, bals masqués qui durèrent plusieurs jours. Versailles et la Cour se mirent en frais. Sèvres, pour ne point se laisser distancer dans cette circonstance unique, demanda cette fois le concours d’un artiste qualifié et étranger û la Manufacture, de Pajou.

En principe, il est vrai, l’œuvre que M. d’Angivillcr invita le sculpteur à modeler pour la Noël de 1781 ne devait pas être un portrait, ni une figure, mais un groupe allégorique : Venus sortant de l'onde portée par des dauphins et tenant l'Amour dans ses bras. L’allégorie étant destinée à symboliser la naissance du Dauphin, Pajou se crut permis de donner à la déesse sortant de l’onde, dans le simple appareil d’une baigneuse qu’un grand manteau couvrait seulement à la ceinture, les traits de la Heine, à l’Amour ceux du Dauphin. 11 marqua la draperie de fleurs de lis. On le rappela à l’ordre. Nous avons conservé la jolie lettre que M. d’Angiviller fit écrire, le 21 janvier 1782, par son premier commis : «. Il est

question de changer la physionomie de la tête de Vénus de M. Pajou, et en lui conservant une très belle figure de femme, de faire en sorte qu’elle ne ressemble point à la Heine. Vous lui avez dit, ce me semble, qu’on pourrait pousser une tête dans cette partie du moule et la remettre à M. Pajou, qui y ferait ce changement, et que apparemment ensuite, on changerait sur cette partie du modèle la partie du moule qui y correspond.

« M. le comte voudrait aussi faire faire, s’il est possible, un changement à la draperie, qui consisterait principalement à supprimer les fleurs de lis. »

Et le post-scriptum surtout, qui a sa saveur : « Avant tous ces changements, M. le comte voudrait que vous fassiez tirer les deux figures qui seraient pour lui seul, et qu’il vous recommande de mettre à part. »

Plus docile que M. d’Angiviller n’était lui -même observateur de ses propres ordres, Pajou fit au visage de la Reine, sur la pâte fraîchement sortie du moule, les corrections nécessaires. Les fleurs de lis furent effacées; un nouveau modèle en plâtre fut exécuté dans les ateliers pour faire oublier le premier. Je ne sais si l’un des exemplaires réservés pour le ministre a été conservé, si ce fut un de ceux-là qui passa, en 1890, à la vente San Donato. Heureusement, les deux modèles en plâtre sont demeurés jusqu’à nos jours à la Manufacture, témoins curieux de cette anecdote, qui vaut de n’être pas oubliée dans l’histoire générale du biscuit de Sèvres.

Il faut avouer qu’on compterait les reines de France dont les artistes se sont permis de modeler l’image dans ce costume, ou avec ce défaut de costume. Allégorie, dira-t-on : Vénus sortant de l’onde, après Minerve déesse de la sagesse ; fantaisie d’artiste si l’on veut, mais audacieuse, puisqu’on le sentit et le fit sentir à Pajou.

Peu de temps avant, un autre sculpteur en biscuit avait pris la même liberté avec la fille de la Heine, celle qu’on appelait depuis sa naissance (décembre 1778) Madame Royale, la future duchesse d’Angoulême. Mais il ne s’agissait que d’un bébé, d’une fillette d’un an : l’œuvre date de 1779.

Et puis, ce fut une œuvre exquise de grâce et de naturel. Le geste de la petite princesse qui, toute nue, assise, et fortement appuyée du

bras gauche sur les coussins pour rester droite, joue de l'autre main avec son pied libre de toute entrave, l’éveil de cette physionomie tpi i laisse deviner les premières paroles bégayées, le modelé souple et gras de ces chairs enfantines, font de ce groupe un des biscuits les plus délicats que Sèvres ait alors produits. Peut-être le mérite singulier de cette composition autoriserait-il à y voir le portrait que Clodion avait fait, dans sa jeunesse, de Madame Royale, et dont, après sa mort, on retrouva le modèle dans son atelier.

Tout autre assurément est le groupe des enfants royaux, que Boizot vint exécuter à Versailles en décembre 178^. Moins la Reine, qui s’est plu, dans

son propre portrait, ce biscuit est le pendant du tableau de famille exécuté trois ans plus tard par Madame Vigée-Le Brun, et rappelle le groupe des enfants royaux exécuté en !78/i par la même artiste.

C’était un des moyens les plus sûrs de faire sa cour à Marie-Antoinette que de présenter à son affection maternelle les scènes de la vie intime où, pour éviter les calomnies et les jalousies, elle se renferme, à partir de I78'i, à Versailles ou à Trianon. L’image de scs enfants devant être associée à la sienne, comme leurs existences se trouvaient entièrement mêlées, Boizot a fait un joli tableau de famille, « dont la maquette plut fort à d’Angiviller » : la fillette, tenant maternellement son petit frère debout sur le coussin où elle est assise, le Dauphin, un bambin de trois ans, en culotte longue, avec son grand cordon en sautoir, à qui peut-être la mort fut clémente, en l’enlevant à la veille de la Révolution.

Auprès de ce nid, Boizot a disposé, en 178.7, revenant après dix ans au portrait de Marie- Antoinette, la figure de la mère, plus reine encore ('I plus fière de l’être depuis qu’au roi de France elle avait donné un fils, et un prince au royaume. La commande lui avait été faite par M. de Vergenncs, pour le ministère des Affaires étrangères, de deux bustes en marbre, un peu plus grands que nature, du Roi et de la Reine. Ni l’un ni l'autre n’ont résisté à l’épreuve de la Révolution.

Mais, dès 178.7, le comte d’Angiviller avait fait exécuter une réduction en

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