Le biscuit de Sevres au XVIIIe siecle
Uns-relief, d'après un rase exécuté pour le roi Louis -V VI PA le dure (1787) blanc sur bleu ( Colieelion de M. Ilaberl Wcndrll
J. -B. O LO Dl ON. — MADAME ROYALE PREMIÈRE X I.ACE oYn AN Pâle dure (1779)
( M us ce de Sèmes)
LE GOUVERNEMENT DE M. d’aNGIVILLER
Comme son aïeul, Louis XVI a décidé, entre 1780 et 1784, de la fortune du biscuit royal. Dans sa toute-puissance, qui n’est encore contestée par personne, il a, pour dix ans encore, assuré le travail de ses sculpteurs en porcelaine. Il sait, comme le dit alors M. d’Angiviller, que « la porcelaine s’est fait sa place à côté de la bijouterie, des glaces et des autres ouvrages d’art qui distinguent, dans toutes les cours de l’Europe, ce qui sort de la main des Français ». Il en est fier : c’est un héritage de gloire artistique qu’il n’entend point laisser s’amoindrir.
L’avenir cache encore au roi de France les destinées de sa Maison. Une guerre heureuse, servie par une politique qui fait honneur à ses ministres et à ses sujets, efface les taches du règne précédent. La maternité de la Reine, longtemps souhaitée et attendue, l’a guérie des enfantillages et de la frivolité des premières années, l’a rapprochée de son mari ; Louis XVI ne doute ni de son bonheur, ni même de sa grandeur. « Ce fut, dit un contemporain qui pouvait comparer le déclin de l’aïeul au gouvernement du petit-fds, la belle époque du règne. » Ce fut aussi l’époque où Marie-Antoinette, aux côtés de Louis XVI, cessa d’être une femme enfant pour devenir une mère et une reine. « Elle dominait entièrement, écrit encore le prince de Croy : le Roi en était fort amoureux. »
Si le biscuit de Sèvres a profité de ce dernier éclat de la puissance monarchique, il en a été aussi le témoin fidèle et élégant. C’est un fait curieux que, de toutes les figures de la malheureuse Reine destinée à une fin tragique, les images en biscuit, les plus fragiles aient été presque uniquement conservées. On ne connaît en France de Marie-Antoinette reine, d’autre buste en marbre que celui du musée de Versailles, exécuté par Lecomte en 1783 et reconnaissable au grand médaillon de Louis XVI suspendu à son cou. L’honneur de modeler les traits de la Reine ne fut point accordé à Pajou, sans cesse occupé à reproduire ceux du Roi, par ordre de M. d’Angiviller. Le musée de Saint-Pétersbourg a conservé une image en bronze attribuée, sans preuve, à Houdon, qui nous a laissé de Louis XVI, drapé dans son manteau royal, un buste admirable. Faut-il voir une intention, une préférence, comme pour le choix presque exclusif de Madame Vigée-Le Rrun, dans le privilège des bustes de la Reine à peu près réservé aux artistes de Sèvres, à Roizot surtout ? Le biscuit et ses sculpteurs ont-ils paru mieux préparés à cette tâche par la grâce de leur esprit ?
Un fait certain, c’est qu’en 1782, les amis de Marie-Antoinette se procuraient à Sèvres et connaissaient de leur souveraine deux bustes en biscuit, de sculpteurs et de formats différents. « Ma belle-fdle, écrivait à Sèvres le beau-père de Madame Campan, dit que, pour avoir vu chez une personne de sa connaissance deux bustes de la Reine en biscuit, elle est certaine
DUPLESSIS. — LE COMTE D ANfilV ILLEI1 lierai des Bâtiments du Roi et chargé (1778) de - la Manufacture royale de Sèvres ( Musée de Versailles)
qu’il en existe deux : l’un, plus petit, qui est le plus ancien; l’autre, plus grand, qui est le plus récent. Sans désigner de quel sculpteur est chaque buste, c’est du plus grand et du plus récent qu’elle a voulu parler dans sa lettre. »
Le premier buste de Marie - Antoinette , en biscuit, qui nous ait été conservé à Trianon, par miracle, avec son piédestal en pâte tendre et la marque du répareur, était une œuvre de 1771, antérieure à l’avènement, livrée par la Manufacture en deux grandeurs, dont la plus haute ne dépassait pas trente-trois centimètres. J’ai dit que, bien plus tard, on se plut à l’attribuer à Pajou, sur les indications de M. Feuillet de Conches qui s’en fit faire, par le sculpteur Pascal, une reproduction en marbre, exposée au Salon de 1864. Et je me demande encore comment les exemplaires couramment exécutés de notre temps à Sèvres portent la signature de Pajou, que l’œuvre originale, conservée à Versailles, ne donne point.
Par sa facture, qui rappelle le buste de Madame Du Barry, par l’analogie entre le biscuit et le marbre de Lemoyne demeuré à Vienne ; par la ressemblance enfin de ce buste et du médaillon de la même date gardé à Sèvres, cette image en porcelaine de Marie-Antoinette dauphine, la plus ancienne, doit être restituée à son véritable auteur. Ce fut le maître et non l’élève, J. -B. Lemoyne et non Pajou, que la future reine eut pour premier sculpteur à Sèvres.
Le second, après l’avènement, fut Boizot. Nous le savions par les registres de la Manufacture. Mais cette image de la souveraine, dont les exemplaires ont sans doute disparu pendant la tourmente révolutionnaire, nous semblait perdue, quand il nous a été permis de retrouver en Russie, comme nous l’avons dit, deux bustes offerts en 1782 aux grands seigneurs de la suite de Paul Ier, deux biscuits en pâte dure, de quarante-deux centimètres de hauteur, image élégante et vraie de la Reine, plus grande que les précédentes, celle que réclamait à cette date Madame Campan, la plus récente : Marie- Antoinette à l’avènement.
Cinq ans après, un des meilleurs ouvriers du biscuit, Le Riche, sous forme allégorique, modelait de nouveau les traits de la Reine. Il la repré-
sentait en pied, et comme cette Minerve délicate que Bertin avait exécutée pour les jardins de Versailles, casquée, cuirassée, appuyée sur un grand bouclier, enveloppée d’un manteau qui laisse voir la cuirasse.
Peut-être l’artiste expert en figurines gracieuses avait-il pris, avec la vérité, trop de liberté en donnant les traits de la déesse de la Sagesse à la Reine qui, en 1779, avouait à sa mère les torts de son enfance et de sa légèreté. La maternité sans doute avait commencé de la rendre plus raisonnable : Joseph II, revenant en France en 1781, notait chez elle un changement en mieux considérable. Il n’est pas vraisemblable pourtant qu’un artiste en biscuit se fût permis une allusion à la conversion de la Reine. La coïncidence seulement est piquante , et la statuette en biscuit demeure l’un des plus jolis hommages de Sèvres à Marie-Antoinette.
A partir de cette époque, la Manufacture n’a plus négligé une occasion de célébrer la souveraine dans sa nouvelle dignité de mère, celle qui lui donnait le plus de fierté et des joies sans mélange.
La naissance d’un premier dauphin fut, plus que de coutume encore, un grand événement pour le Roi et le royaume, parce qu’il avait été très attendu. Paris offrit en 1782 de très belles fêtes, banquets, feux d’artifice, bals masqués qui durèrent plusieurs jours. Versailles et la Cour se mirent en frais. Sèvres, pour ne point se laisser distancer dans cette circonstance unique, demanda cette fois le concours d’un artiste qualifié et étranger à la Manufacture, de Pajou.
En principe, il est vrai, l’œuvre que M. d’Angiviller invita le sculpteur à modeler pour la Noël de 1781 ne devait pas être un portrait, ni une figure, mais un groupe allégorique : Vénus sortant de l’onde portée par des dauphins et tenant l’Amour dans ses bras. L’allégorie étant destinée à symboliser la naissance du Dauphin, Pajou se crut permis de donner à la déesse sortant de l’onde, dans le simple appareil d’une baigneuse qu’un grand manteau couvrait seulement à la ceinture, les traits de la Reine, à l’Amour ceux du Dauphin. Il marqua la draperie de fleurs de lis. On le rappela à l’ordre. Nous avons conservé la jolie lettre que M. d’Angiviller fit écrire, le 21 janvier 1782, par son premier commis : « Il est
question de changer la physionomie de la tête de Vénus de M. Pajou, et en lui conservant une très belle figure de femme, de faire en sorte qu’elle ne ressemble point à la Reine. Vous lui avez dit, ce me semble, qu’on pourrait pousser une tête dans cette partie du moule et la remettre à M. Pajou, qui y ferait ce changement, et que apparemment ensuite, on changerait sur cette partie du modèle la partie du moule qui y correspond.
« M. le comte voudrait aussi faire faire, s’il est possible, un changement à la draperie, qui consisterait principalement à suppi’imer les fleurs de lis. »
Et le post-scriptum surtout, qui a sa saveur : « Avant tous ces changements, M. le comte voudrait que vous fassiez tirer les deux figures qui seraient pour lui seul, et qu’il vous recommande de mettre à part. »
Plus docile que M. d’Angiviller n’était lui -même observateur de ses propres ordres, Pajou fit au visage de la Reine, sur la pâte fraîchement sortie du moule, les corrections nécessaires. Les fleurs de lis furent effacées; un nouveau modèle en plâtre fut exécuté dans les ateliers pour faire oublier le premier. Je ne sais si l’un des exemplaires réservés pour le ministre a été conservé, si ce fut un de ceux-là qui passa, en 1890, à la vente San Donato. Heureusement, les deux modèles en plâtre sont demeurés jusqu’à nos jours à la Manufacture, témoins curieux de cette anecdote, qui vaut de n’être pas oubliée dans l’histoire générale du biscuit de Sèvres.
Il faut avouer qu’on compterait les reines de France dont les artistes se sont permis de modeler l’image dans ce costume, ou avec ce défaut de costume. Allégorie, dira-t-on : Vénus sortant de l’onde, après Minerve déesse de la sagesse ; fantaisie d’artiste si l’on veut, mais audacieuse, puisqu’on le sentit et le fit sentir à Pajou.
Peu de temps avant, un autre sculpteur en biscuit avait pris la même liberté avec la fille de la Reine, celle qu’on appelait depuis sa naissance (décembre 1778) Madame Royale, la future duchesse d’Angoulême. Mais il ne s’agissait que d’un bébé, d’une fillette d’un an : l’œuvre date de 1779.
Et puis, ce fut une œuvre exquise de grâce et de naturel. Le geste de la petite princesse qui, toute nue, assise, et fortement appuyée du
bras gauche sur les coussins pour rester droite, joue de l’autre main avec son pied libre de toute entrave, l’éveil de cette physionomie qui laisse deviner les premières paroles bégayées, le modelé souple et gras de ces chairs enfantines, font de ce groupe un des biscuits les plus délicats que Sèvres ait alors produits. Peut-être le mérite singulier de cette composition autoriserait-il à y voir le portrait que Clodion avait fait, dans sa jeunesse, de Madame Royale, et dont, après sa mort, on retrouva le modèle dans son atelier.
Tout autre assurément est le groupe des enfants royaux, que Boizot vint exécuter à Versailles en décembre 1784. Moins la Reine, qui s’est plu, dans l’intimité des Cabinets, à voir travailler l’artiste à cette œuvre autant qu'à son propre portrait, ce biscuit est le pendant du tableau de famille exécuté trois ans plus tard par Madame Vigée-Le Brun, et rappelle le groupe des enfants royaux exécuté en 1784 par la même artiste.
C’était un des moyens les plus sûrs de faire sa cour à Marie-Antoinette que de présenter à son affection maternelle les scènes de la vie intime où, pour éviter les calomnies et les jalousies, elle se renferme, à partir de 1784, à Versailles ou à Trianon. L’image de ses enfants devant être associée à la sienne, comme leurs existences se trouvaient entièrement mêlées, Boizot a fait un joli tableau de famille, « dont la maquette plut fort à d’Angiviller » : la fdlette, tenant maternellement son petit frère debout sur le coussin où elle est assise, le Dauphin, un bambin de trois ans, en culotte longue, avec son grand cordon en sautoir, à qui peut-être la mort fut clémente, en l’enlevant à la veille de la Révolution.
Auprès de ce nid, Boizot a disposé, en 1785, revenant après dix ans au portrait de Marie-Antoinette, la figure de la mère , plus reine encore et plus fière de l’être depuis qu’au roi de France elle avait donné un fils, et un prince au royaume. La commande lui avait été faite par M. de Vergennes, pour le ministère des Affaires étrangères, de deux bustes en marbre, un peu plus grands que nature, du Roi et de la Reine. Ni l’un ni l’autre n’ont résisté à l’épreuve de la Révolution.
Mais, dès 1785, le comte d’Angiviller avait fait exécuter une réduction en
biscuit du buste de Louis XVI qui lui fut présenté à l’exposition de la Noël. De tous les bustes exécutés a Sèvres, c’était le plus grand qu’on eût encore tenté, au moyen d’une pâte inventée par un artiste de la maison, une espèce de ciment plus capable de résister au grand feu que la pâte de kaolin ordinaire. La tentative ayant réussi, on la renouvela pour le buste de la Reine, à la demande des gens de Sèvres. La Manufacture se procura le modèle en plâtre, plus facile à transporter que le marbre, par l’obligeance de M. de Lassone, médecin de Marie-Antoinette. Trois ans après la Révolution, ce fut une dernière figure de la souveraine, dont Boizot demeurait le sculpteur attitré : et, de cette figure encore, la porcelaine a été plus fidèle gardienne que le marbre.
Si jusqu’ici, en effet, nous connaissions ce biscuit seulement par la reproduction ou plutôt la copie d’un artiste allemand, Wengmuller, exécuté à la fabrique de Rudolstadt et conservé au musée de Versailles, la bienveillance de la baronne Philippe de Bourgoing nous a permis de retrouver dans ses collections deux très beaux exemplaires du couple royal, et de connaître ce dernier hommage de Boizot et de Sèvres à leur souveraine.
Plus majestueux et moins gracieux que le buste de 1775, ce buste, exécuté dans les dernières années du règne, n’est pas, en effet, un hommage à la femme, mais à la Reine. C’est une figure plutôt sévère que l’artiste a modelée cette fois : tête haute, coiffée du diadème fleurdelisé, visage inégal et dédaigneux où s’accentue la saillie de la lèvre inférieure propre aux Habsbourg, physionomie plus préoccupée de commander que de plaire. Sans égaler le buste de Louis XVI par Houdon , qui est un chef-d’œuvre, il en rappelle la facture large, avec moins de puissance. Du manteau jeté en plis souples et harmonieux sur les épaules de la Reine, du nœud qui attache à sa gorge le fichu d’étoffe soyeuse, du semis de perles qui se mêle aux boucles et au nuage de la chevelure, le sculpteur a su, comme son illustre contemporain, tirer un parti heureux. Ce qui fixe surtout à sa date cette figure modelée au moment de l’Affaire du Collier, c’est d’y pouvoir découvrir, sous l’allure du commandement, comme
un pli d’amertume. Dans les Cabinets de Versailles, Boizot aurait-il entendu l’entretien de Marie - Antoinette et de Madame Vigée - Le Brun , qui lui faisait compliments de ses airs de tête nobles et imposants : « Si je n’étais pas reine, on dirait que j’ai l’air insolent, n’est-il pas vrai ? » S’il n’a pas été admis à cette confidence, l’artiste n’en a eu que plus de mérite à la laisser deviner.
Quels chapitres de la vie d’une reine que ces biscuits dont la destinée semblait plus fragile que la sienne : l’image modelée par Lemoyne pour la mère inquiète et triste d’avoir vu partir sa fillette à quatorze ans pour cette cour de Versailles où régnait Madame Du Barry; l’effigie de la Reine à dix-huit ans, grisée par les hommages d’une société avide de plaisirs, dans laquelle elle brille et s’amuse uniquement; et plus tard, au milieu des silhouettes d’enfants qui lui ont donné l’autorité avec la joie, le buste de la souveraine puissante, heureuse encore, mais déjà menacée.
Il n’est pas jusqu’au groupe allégorique de Boizot, offert en présent au début de 1785 par la Manufacture, pour la naissance du duc de Normandie, le futur Louis XVII, qui ne soit une page de cette histoire. A la veille de l’orage qui allait emporter la royauté française, quelle valeur prend le sujet recommandé au talent de l’artiste : « La monarchie française, sur laquelle le génie de la fécondité place un troisième rejeton ! » Une estampe dessinée par la sœur du sculpteur, et un modèle conservé à Sèvres nous ont conservé cette composition lourde et assez froide, qui n’est pas parmi les meilleures de Boizot. Comme si son talent se fût refusé à cette apothéose qui devait avoir de tristes lendemains !
Si intéressante d’ailleurs qu’elle fût pour l’histoire, cette pratique de l’iconographie officielle s’annonçait comme un danger sérieux pour l’art du biscuit . On peut compter le nombre des bustes exécutés à Sèvres de 1756 à 1775. C’est la plus belle période de la Manufacture. Par la suite, ils ne se compteront plus. Au xix" siècle, la production des bustes officiels deviendra un des emplois principaux, comme la raison d’être et la fonction de cette fabrique d’Etat.
Entre ces deux époques, la tendance s’accuse avec les ordres et sous
1 influence de M. dAngiviller, à partir de 1780 : pour la fortune de Sèvres, ce fut sans doute un événement heureux que son rattachement à cette direction . L’événement fut moins favorable aux destinées artistiques de la maison et de la sculpture en porcelaine. Il exposa ces formes légères au péril des ordres trop étroits, des commandes d’une administration qui, en toute matière et dans toutes les parties des beaux-arts, faisait prévaloir, avec une allure bureaucratique très caractérisée, des tendances et des préoccupations nuisibles à la liberté des artistes, contraires à l’esprit même du biscuit.
Aussitôt que le fils de Catherine II a paru en France, le 20 mai 1782, avec sa femme la comtesse du Nord, née princesse de Wurtemberg, pour y être fêtés tout un mois par Louis XVI et Marie-Antoinette, traités tantôt en amis, tantôt en souverains, la visite à Sèvres provoqua le zèle des artistes et des directeurs. Boizot improvisa les bustes du comte du Nord et de la comtesse, pour qu’ils fussent prêts un mois après et susceptibles d’être passés au four immédiatement. La visite fut une grande fête pour la Manufacture : les salles avaient été repeintes à neuf, garnies de glaces, pourvues d’un cortège de gardes en grande livrée. Elle laissa d’aussi agréables souvenirs aux ouvriers qu’aux princes, flattés de l’hommage de Boizot, empressés à y répondre par une libéralité de plus de 5,000 francs.
Si l’on songe que la réputation justifiée du futur czar Paul I" était d’être fort laid, que sa femme était superbe, mais « dans le genre allemand », et hommasse, l’effort de Boizot, ce jour-là, fut doublement méritoire, un acte de dextérité et de courage, peut-être aussi une preuve d’adresse plutôt que de sincérité.
Il y a une comparaison assez piquante à faire entre le modèle de Sèvres et les portraits officiels qui nous ont été conservés de Paul Ier, soit par la tapisserie des Gobelins qui est au château de Pavlosk, -soit par la silhouette en pied, si vivante, du musée de Versailles. On peut constater avec quelle habileté Boizot a gardé les traits caractéristiques du personnage, le nez retroussé aux ailes larges et inégales, l’écart bizarre des sourcils et des yeux, la disproportion de la tête et du corps, comme il
a su atténuer et fondre presque dans l’ovale régulier du visage, dans la disposition du costume et des cheveux les saillies trop accentuées qui risquaient de paraître des grimaces.
Et de même, et à plus forte raison, eut-il soin d’accuser, jusque dans la coiffure, l’allure haute et pourtant agréable, le maintien noble de la grandeduchesse Marie Feodorovna, qui empêchaient, dit un contemporain, « qu’elle ne parût trop grosse, et, avec de beaux traits, trop large de visage ». C’était de la sculpture de commande, un mélange d’art et d’artifice.
Une tentative analogue, encore moins justifiée, puisqu’elle n’avait pas même l’excuse des circonstances et d’une galanterie , fut la statuette équestre modelée par Boizot en 1781, du Grand Frédéric. Cet hommage au vainqueur de Rosbach, qui pourrait nous étonner, n’était pas fait pour surprendre les sujets de Louis XVI, ceux surtout qui partageaient l’admiration du comte de Saint-Germain pour l’armée prussienne, et le culte des philosophes pour le souverain spirituel, fort et tolérant.
L’œuvre paraît avoir été commandée en mars 1781, par le comte d’Artois, qui fournit à Boizot le modèle, estampe ou peinture. Et, dès qu’elle fut achevée, elle trouva place dans le cabinet de travail du Roi à Versailles ; un bel exemplaire en a été conservé au musée, sur son socle bleu de roi garni de ciselures dorées aux initiales de Louis XVI, deux L enlacés.
Le biscuit n’est ni plus ni moins que la silhouette bien connue du vieux roi de Prusse, à cheval, passant la revue de ses troupes en costume de général, tenant la canne qui ne le quittait jamais, penchant, sous le tricorne aux grandes ailes, sa tête fine et nerveuse, pour mieux voir et juger. A l’exception du cheval royal, assez grossièrement modelé, comme toutes les œuvres de Boizot en ce genre, la statuette est délicatement sculptée. Il lui manque cependant l’intérêt essentiel d’un portrait d’après nature. Le mérite est plutôt dans la composition, dans l’appareil des instruments de guerre déposés sous une palme aux pieds du cheval, dans les ornements de cuivre ciselé, trophée aux feuilles de chêne et au bouclier portant une tête de Méduse, palmes et couronne encadrant le chiffre royal . « Connaissant vos talents et votre goût , Monseigneur
s’en rapporte à ce que vous ferez, écrivait de Choisy le secrétaire du comte d’Artois. Il approuve fort l’idée du trophée et est de votre avis pour le socle. »
De cette image qui risquait d’être une œuvre de convention, Boizot a trouvé le moyen de faire un petit monument en biscuit, un bibelot d’art curieux, et malgré tout original.
Dans cette galerie de figures officielles, la Prusse ne fut donc pas plus négligée que l’Autriche et la Russie. Quand le prince Henri, ami de la France, de ses mœurs et de ses arts, vint en visite au mois d’août 1784, à Paris, il eut les honneurs du ciseau de Houdon qui fit de lui un superbe buste conservé à Berlin. La Manufacture de Sèvres, qui le reçut et lui envoya deux services à thé et à dessert, cadeaux du Roi, exécuta à son intention son buste en biscuit. L’image du comte d’CEls (c’était le nom qu’il avait pris pour garder l’incognito) était achevée et livrée à Louis XVI à la fin de 1784.
Du voyage contemporain du roi de Suède, de son passage à Sèvres sous le nom de comte de Haga, en 1784, il n’est pas demeuré d’autre trace qu’un Amour de Julien, baptisé peut-être en son nom Y Amour suédois, et conservé en terre cuite parmi les modèles de la fabrique. En revanche, Washington, qui ne vint point en France, mais y comptait tant d’admirateurs, eut son buste en biscuit modelé probablement encore d’après une estampe.
Cela tendait à devenir à Sèvres la loi du genre et la règle des artistes aux dépens de l’art. Quand Boizot se vantait en 1789 d’avoir modelé de souvenir le buste de Necker, le ministre populaire de la Constituante, pour l’offrir, avec l’image du Roi exécutée dans la même intention, au public reconnaissant des libertés nouvelles, il dénonçait, sans le vouloir, l’abus de cette production facile, fâcheuse pour le biscuit. Il put sans doute faire mieux, le 30 septembre 1791, et, en des heures tragiques, sculpter comme Deseine d’après nature, aux Tuileries, le médaillon du petit dauphin, qui n’était plus alors le Dauphin, mais le Prince royal. L’heure aussi était proche où la Révolution exigea de Sèvres, avec plus de rigueur encore que M. d’Angiviller, des figurines à bon marché et réclama
des philosophes et des républicains, que le génie seul de Houdon a parfois sauvés du danger de ressembler à des estampes populaires.
Le culte des grands hommes, en biscuit, a été, comme l’iconographie officielle, une des coutumes de ce temps qui ont fait le plus de tort à la sculpture en porcelaine. Il s’accordait bien mal avec cet art, cette matière dont le bibelot avait provoqué la recherche et la fortune, avec ces bijoux créés pour plaire, non pour instruire. La Restauration fut à Sèvres le triomphe de cette manière fausse et froide, et, de même, les origines n’en doivent pas être attribuées à l’esprit de la Révolution seulement. La Royauté à son déclin, comme la Royauté restaurée à son retour, eut sa part de cet engouement, passion malheureuse dont M. d’Angiviller fut un des premiers atteints.
De cette déviation du biscuit, les hommes de lettres, Marmontel et Ducis, et les administrateurs qu’ils conseillaient furent plus coupables que les artistes. Il suffit de lire les légendes que Marmontel fit inscrire, en 1780, sur des groupes de Pygmalion et de Prométhée commandés à Sèvres pour le roi de Suède, qui les offrait à Catherine IL Ducis était le commensal et le principal conseiller de M. d’Angiviller quand il imagina, en 1776, pour encourager l’art et glorifier la nation, de faire exécuter, par les meilleurs sculpteurs, au prix de 10,000 livres chacune, des figures d’hommes célèbres par leurs vertus ou leur génie, destinées à la nouvelle galerie du Louvre.
On put voir déjà, au Salon de 1777, un Fénelon en pied, ordonné au sculpteur Lecomte, en raison de l’analogie du personnage avec le caractère et le talent de l’artiste ; un Descartes de même dimension, exécuté par Pajou ; un Michel l’Hôpital, dont Gois, aidé par l’historien de Foncemagne, retrouva le tombeau à Champmoteux et reprit l’effigie ancienne conservée sur ce tombeau ; un Sully enfin, confié à Mouchy, le neveu de Pigalle. Ces grandes statues sont la plupart aujourd’hui à l’Institut, quelques-unes en plâtre, à Versailles, à côté des bustes en marbre que les mêmes artistes exécutèrent en 1801, à la demande du Premier consul et de son frère Lucien, le d’Angiviller de cette monarchie de fortune.
En 1777, seconde série, dont les figurants illustres parurent au Salon
T,. -S. RO I/o T. — I, E (il! AND nii DI5RIC
PA le dure {1781), monté sur un socle l> Ion et blanc garni de bronzes ciselés pur Duplessis l Musée <!c Versailles)
Celle figure équestre fut exécutée à Sèvres à lu demande du comte d'Artois d'après un portrait peint et l’exemplaire reproduit fut offert au roi Louis XVI.
LE BISCUIT royal et classique a la fin de LA MONARCHIE 173
de 1779 : Pierre Corneille assis, une très belle œuvre de J. -J. Caffieri, exécutée d après un portrait de Charles Le Brun , dont la terre cuite est à llouen et le marbre à l’Institut ; un Bossuet haut de six pieds, œuvre de Pajou, deux fois admis ainsi à la répartition fructueuse de cette manne officielle. Aux grands écrivains on avait adjoint deux grands magistrats, le président Montesquieu, le chancelier d'Aguesseau. Pour mettre de la variété dans les figures, d Angiviller avait d’abord ordonné aux artistes de les représenter assis. Berruer fut chargé d exécuter le d' Aguesseau, dont l’original échappa, comme le l Hôpital de Gois, à la ruine des Tuileries, par son transfert en 1860 au palais de Compiègne. Le Montesquieu, demandé à un plus giand artiste, a Clodion, eut toutes sortes d infortunes : faute d’un marbre convenable, le sculpteur ne put 1 exposer qu’en plâtre. Sévèrement jugé par le public, il fut obligé de retoucher le personnage, actuellement conservé à l’Institut, et «vêtu en magistrat, du consentement de M. Secondât, son fils ».
Dès 1779, troisième série, commandée en vue du Salon de 1781, où, cette fois, allaient apparaître les hommes de guerre, « un général de mer illustre par ses victoires », le maréchal de Tourville . La guerre d’Amérique est commencée. Avec T ourville, « un général non moins recommandable par ses talents militaires que par son désintéressement, son humanité et son esprit philosophique », le maréchal de Catinat, ce type avant la lettre du guerrier citoyen, qui fit la fortune de La Fayette. La statue de Tourville inspira Houdon et consacra sa réputation. Le musée de Versailles l’a heureusement conservée. Celle de Catinat avait été donnée à un élève de Coustou, académicien tout récent, Dejoux, qui la traita dans le goût à la mode, avec talent et emphase.
Le couple destiné à compléter cette commande avait été choisi d’autre manière : « c’étaient Pascal, un philosophe qui a éclairé la nation et l’humanité par ses écrits ; » le duc de Montausier, « un homme de cour qui a donné l’exemple d’une vertu austère au milieu de la corruption », désignations peu aimables en somme pour le grand-aïeul de Louis XVI, mais faites par son ordre et bien significatives.
Pajou était décidément comblé : il fut pour la troisième fois chargé
d’une commande, son Pascal qui est à l’Institut. Mouchy, presque aussi bien en cour par la faveur et la réputation de son oncle Pigalle, après le Sully, obtint le Montausier. Pajou avait la spécialité des philosophes chrétiens; Mouchy, celle des hommes de cour et d’État vertueux.
Aux environs de 1780, lorsque le comte d’Angiviller , bienfaiteur des sculpteurs, reçut du Roi la direction suprême des ateliers de Sèvres, les figures des grands hommes qu’il avait ordonnées au nom du Roi, comme une institution d’art et d’État, s’élevaient à une bonne douzaine, qui avait coûté à Louis XVI, avec les marbres, près de 140,000 livres.
Par un sentiment d’économie bien entendue et pour répandre dans le public une idée dont il était plutôt fier, le Directeur général fit le dangereux honneur à la Manufacture, au début de 1782, de lui prescrire la reproduction, en biscuits de quinze à dix-huit pouces, des figures déjà exécutées ou à faire dans la série des Français illustres. « J’ai à cœur, écrivait-il, l’exécution de cette idée, qui ne peut manquer de former, pour la Manufacture des porcelaines de France, un objet intéressant de débit. »
Les sculpteurs reçurent l’ordre du premier peintre du Roi, Pierre, interprète auprès d’eux des volontés royales, de livrer à Sèvres de petits modèles en terre cuite qui leur valurent un gain supplémentaire de 600 à 1,000 livres. Des artistes spéciaux, élèves de Boizot, Roguier, Cottet et Bouvet, furent attachés à l’entreprise. Et bientôt, jusqu’à la fin de la monarchie, ce genre de reproductions devint une institution aussi, une des formes obligatoires du biscuit d’art.
A la fin de 1784, les ateliers de Sèvres pouvaient montrer à Louis XVI qu’il était obéi, et lui présenter les statuettes des douze Français célèbres que le public avait vus paraître successivement aux Salons. Bientôt après, le Roi recevait quatre nouvelles figures, exposées aux Salons de 1783 et 1787 : encore une œuvre de Pajou, un Turenne dont le marbre est à Versailles, inspiré de l’esquisse de Le Brun ; un Vauban, du sculpteur Bridan, qui s’était plaint d’être sans travail et négligé; les deux statuettes de Molière, par Caffieri, et de La Fontaine, par Julien, qui rappellent les marbres élégants et spirituels de l’Institut.
Pour l’année 1786, Sèvres continua la série par les sculptures exposées au Salon de 1785 : d’abord le Racine assis qui comptait parmi les meilleures œuvres de Boizot, son directeur d’art; le président Mole', le grand magistrat de la Fronde, seconde commande à Gois, également conservée à l’Institut, et les deux belles figures de Duquesne après le bombardement d’Alger, par Monnot; du grand Condé, jetant son bâton dans les retranchements des ennemis à Fribourg, par Philippe Roland, l’un des plus jeunes et des meilleurs parmi cette pléiade d’artistes.
A la fin de 1787, quelques mois après l’ouverture du Salon de cette année, on put compter presque les deux douzaines de cette collection en biscuit qui suivait les commandes royales : le président Rollin, de Lecomte, assis, « en habit de recteur, dans l’action de parler à la jeunesse » ; le chevalier Bayard, de Bridan, « parlant à son épée après avoir eu l’honneur d’armer son roi chevalier et la baisant » ; le maréchal de Luxembourg, de Mouchy, conservée, avec la précédente, à Versailles. Il ne manquait que le Duguesclin de Foucou : le modèle ne put en être livré au Roi qu’en 1789, et présenté en marbre, eomme il est à Versailles, qu’en 1799. Dès le début de la Révolution, la faillite de la Royauté interrompait les largesses de ses ministres, les commandes aux artistes, et précipitait la faillite de la porcelaine en France.
Le comte d’Angiviller s’était d’ailleurs grandement trompé , quand il s’imaginait servir, par cette collection de grands hommes, la fortune de Sèvres et du biscuit. La galerie de ces modèles, réduits pour la porcelaine par les artistes eux-mêmes d’après les œuvres commandées par le Roi, et depuis conservées à l’Institut, à Versailles ou à Compiègne, intéresse plus l’historien qu’elle n’intéressa les contemporains.
Quelque souci qu’aient eu ces sculpteurs de retrouver, pour s’en inspirer avec sincérité, la physionomie exacte de leurs modèles ; quelque talent qu’ils aient dépensé pour restituer la vie à ces grandes figures du passé et leur donner du relief, cette exposition rétrospective des gloires françaises ne présentait rien en effet de ce qu’on avait coutume et raison de demander au biscuit.
Aujourd’hui, nous ne sommes pas indifférents au plaisir de retrouver à Sèvres les terres cuites délicates modelées par Caffieri, par Pajou, par Bridan, par Clodion, par Boizot. L’ensemble de ces vingt-trois biscuits forme même, grâce à la variété, à la sincérité de ces factures diverses, une sorte de musée utile à la connaissance des artistes français de l’époque Louis XVI, supérieurs, après tout, aux exigences de leur temps.
Mais c’était un musée dont le public alors se détourna étonné, mécontent. Dès 1785, le ministre écrivait au directeur de Sèvres cette lettre mélancolique : « Vous m’exposez le peu de débit que vous avez des figures des grands hommes et la probabilité que, si le prix en était réduit de trente à dix louis, il en serait vendu un plus grand nombre. Je me prêterais volontiers à cette diminution, si je ne croyais qu’elle donnera trop à penser sur je gain de la Manufacture. Je serais d’avis de ne porter cette réduction qu’à quinze louis. Vous m’en marquerez l’effet. »
Malgré rabaissement du prix, le public ne se laissait ni convaincre ni tenter. A un étranger qui visitait la fabrique royale, le gardien de la salle de vente avouait avec quelque embarras que tous les guerriers, poètes et moralistes ensemble, ne représentaient pas, loin de là, le nombre d’exemplaires, demandés par les acheteurs du biscuit, de l’acteur Volanges en Janot.
Si 1 art spirituel et léger qui s’était réglé à Sèvres sur les mœurs et le goût du temps ne disparut pas alors immédiatement sous le poids des commandes officielles et des influences destinées à l’éteindre peu à peu, ce fut par l’heureuse résistance du public et l’empressement des artistes à lui plaire.
Janot avait eu tant de succès en biscuit comme au théâtre que Le Riche fut chargé, en 1781, de lui donner un vis-à-vis, une compagne. Elle était toute désignée : la demoiselle Jeannette, qui, depuis le mois de juin 1780, fit le charme et les délices de la France dans les Battus ne paient pas toujours l'amende et le Mariage de Janot.
Après avoir disputé à Dorvigny la clientèle de la Foire, l’ahbé de Beaunoir se fût bien gardé de ne point exploiter la veine de ces farces. Une vraie mine d’or que ces janoteries des Variétés amusantes ou de Nicolet! Sophie Forest, dont la grâce et le talent avaient rivalisé avec les cocas-
sériés de Volanges, était digne de lui donner la réplique. « La plus jolie créature qui se puisse voir, disait Bachaumont, rentrée depuis peu chez Nicolet pour en faire les beaux jours et exciter la verve des poètes. » On la trouva même supérieure à Janot dans la pièce de l’abbé Robineau, où le rôle lui avait été attribué d’une servante niaise, battue et chassée par sa maîtresse pour n’avoir pas balayé le devant de la porte et s’être attiré l’amende du commissaire, recueillie dans la rue et sauvée par tous les bons apôtres à l’affût de sa beauté, assez intelligente après tout pour ne pas payer l'amende et se faire épouser par le fds de la maison.
Le biscuit de Sèvres la montra à ses admirateurs dans la scène du début, en costume de paysanne, au moment où, revenant du marché, elle tendait à Madame du Hazard la lettre remise par le facteur et lui disait, à la grande joie de la salle : « De grâce, Madame, ne la déchirez pas. — Pourquoi?... — Je voudrais la remettre à ma mère, qui m’a fait promettre de lui écrire au pays. — Mais? — Qu’importe qu’elle ne soit pas pour elle? Ma mère ne sait point lire. »
Dans cette voie , plus fréquentée que les grandes avenues classiques, tracées, imposées par M. d’Angiviller à la sculpture en porcelaine, Sèvres trouva presque chaque année le moyen de plaire encore et de vendre.
Puisque l’abbé de Beaunoir avait décidément la vogue, le biscuit s’attacha à sa fortune, et fit bien. Le Riche nous a gardé le type d’une nouvelle incarnation de Volanges, le type du procureur niais et prétentieux, qui chasse son maître clerc, trop empressé auprès de sa cuisinière et assez hardi surtout pour faire les yeux doux à sa fille, et à son étude, Jérôme pointu, la dupe prédestinée, malgré ses colères, de tout son entourage.
Les Variétés amusantes avaient réussi à débaucher l’auteur de cette comédie à Nicolet, leur rival. L’écrivain et Facteur furent acclamés à la Foire, au courant de 1781. Ils eurent l’honneur de jouer et d’être joués devant Leurs Majestés. Et Volanges fut immortalisé, une fois encore, par le biscuit, — ce ne fut pas la dernière : pendant trois ans, il y eut des Pointu à la Foire comme il y avait eu des Janot.
En 1784, la veine n’était pas épuisée, et l’abbé de Beaunoir créait
pour l’acteur des Boulevards, qui faisait oublier les Comédiens français, Eustache Pointu, le bon bourgeois de Paris, laborieux et serviable, mais ivrogne, le marchand bon coeur et bon vivant, en Qui a bu boira. Le Riche ne perdit pas l’occasion d’un Eustache Pointu, d’un Volanges inimitable, bonhomme, acclamé quand il entrait en scène, trébuchant et dissimulant son état pour n’être pas gourmandé par sa servante.
Pour le biscuit, tout ce qui faisait rire était une aubaine. L’Opéra- Comique, pour se défendre contre les nouveaux théâtres , revenait alors au répertoire de Lesage, à ces pièces plus favorables encore à sa fortune que la protection royale, aux Eaux de Merlin, jouées pour la première fois à la Foire pendant la Régence. L’accueil fait, en 1779, aux deux principaux rôles du Nègre et de la Négresse encouragea Le Riche à composer deux charmantes figurines, les meilleures de son œuvre, silhouettes peutêtre d’artistes des Italiens.
C’était une reprise aussi, mais cette fois d’un opéra, qui lui suggérait le biscuit délicat de la Belle Provençale, la tambourinaire pimpante, coiffée de son chapeau et de sa fanchon, entraînant et guidant la farandole aux sons de son instrument. Le chef des chœurs de l’Opéra, excellent musicien, Candeille, avait rajeuni les airs de ce ballet célèbre déjà sous la Régence. Sa fille Julie, qui devait préférer, en 1785, la Comédie-Française à la musique, y avait remporté, avant de dire un adieu définitif à l’Opéra, un dernier succès par sa voix, par sa grâce. Les grandes dames de la cour, la comtesse d’Artois, fredonnaient ses refrains, copiaient son costume.
Pourquoi la fabrique de Sèvres eût-elle renoncé à ces figurines comiques qui, depuis ses débuts, avaient établi son crédit, qui réveillent pour nous les échos du rire de nos pères, qui nous ont gardé les traces de leurs plaisirs ? Un biscuit, alors, c’était, avec sa matière fine et fragile, sa tadle menue , l’équivalent d’un rire , d’une chanson, d’un geste , ce qui, avec chaque saison et la mode, dans une société d’hommes, naît et passe comme les comédies et les costumes .
Le ministre d’Angiviller, malgré ses théories sur l’art, était bien parfois obligé d’en convenir. L’année même où il donnait ses ordres pour la série
LE BISCUIT llOYAL ET CLASSIQUE A LA FIN DE LA MONARCHIE 179
des grands hommes, il priait Boizot, en avril 1784, de lui présenter aussi ses modèles les plus neufs, les plus piquants, les plus propres ainsi à réussir. En 1788, il réclamait encore à Boizot des figurines empruntées comme celles de Falconet à la galerie des métiers ambulants, des Cris de Paris : le Marchand de coco, le Marchand de tisane. Quand il n’y aurait pas pensé, le Roi lui-même le lui eût rappelé.
Pour Louis XVI, complètement étranger à l’art prétentieusement classique qui date cependant de son règne, le biscuit demeurait avant tout un bibelot amusant. Quand l’exposition annuelle de la Noël commençait au château, il avait hâte de déballer lui-même, de chercher parmi les envois de sa manufacture la pièce qui ferait sensation. « Il cassait même pas mal », disait le sous -directeur. Mais aussi comme il riait, quand il voyait apparaître la lourde et béate figure, modelée par ses bonnes gens, du Capitaine Laroche, le gouverneur de sa ménagerie, qui se croyait un très grand personnage ! Pour mieux accuser la ressemblance, les ateliers de Sèvres ne s’étaient pas contentés du biscuit ; ils avaient fait des exemplaires en couleur. « C’est, disait Grinim, un des plus fidèles, mais aussi des plus niais serviteurs du Boi. Il s’était avisé d acheter un grand tioupeau de dindons qui importunaient Sa Majesté toutes les fois quelle passait devant la ménagerie. « À qui tous ces dindons ? dit Louis XVI. — A moi,
Sire. Que je ne les retrouve plus, ou je vous fais casser à la tête de
votre compagnie. »
Ce fut à qui, de bon cœur ou pour faire sa cour, acheta à Versailles le portrait du brave capitaine. « Nous sommes rentrés les poches pleines », écrivait le sous-directeur, en frappant joyeusement sur son escarcelle. Le seul mécontent fut bien entendu la victime de cette plaisanterie en porcelaine. Quand il se vit sur la cheminée royale, servant de pendant à Janot : « Quel est le malheureux, s’écria-t-il furieux, qui a osé placer le buste d’un histrion à côté de celui d’un brave militaire décoré de vos ordres ? » Sa colère passa, et le biscuit demeura.
Un autre jour, ce qui ravit Louis XVI, ce furent des insectes ou des escargots au naturel, artificiellement conservés, et traînant de petits Amours
dans leurs chars, qu’on plaçait et présentait sous des globes de verre. Pour le coup, c’étaient des riens : mais le Roi fut ravi. « Il a ri beaucoup de mon invention, demanda comment j’élevais mes papillons, mes insectes. » Tous les courtisans se les disputèrent : l’approbation royale donnait de la valeur à ces escargots de biscuit. Le bon Suisse qui venait d’être attaché à la Manufacture de Sèvres , Hettlinger, n’en revenait pas de ce succès : « Mes escargots se vendirent aussi cher qu’une vache en Suisse. »
Et le bibelot, ainsi honoré de la faveur royale, ramenait Sèvres, par une pente naturelle, aux magots proposés à l’origine à l’émulation de ses artistes et de ses ouvriers. Au mois de mars 1787, la curiosité des Parisiens, toujours prête à s’éveiller au moindre appel, se porta vers les fils de l’empereur d’Annam, Gia-Long, que Mgr Pigneau de Béhaine, évêque d’Adran, amenait en France pour intéresser Louis XVI à leur destinée, à leur alliance. Leur costume étrange fit sensation à Paris, à la cour. « Comment pouvait-on être Cochinchinois ? » Sèvres, aussitôt, s’empara du jeune prince. Au mois de juin, Boizot proposait à M. d’Angiviller une figure en pied du prince de la Cochinchine. Il répondait du succès pour l’Exposition prochaine.
Le ministre approuva l’idée : « Surtout qu’on en fasse une figurine coloriée représentant les richesses de son habillement, qu’on en fasse même plusieurs, pour piquer la curiosité. » Et voilà comment la porcelaine de France, en dépit des fonctions plus hautes que trop souvent des amis maladroits lui assignaient, dans les derniers jours de l’ancienne monarchie, eut, ni plus ni moins que la Chine, ses pagodes.
Quel contraste pourtant entre ces bibelots créés par la mode et les figurines allégoriques que les lois de la sculpture française, prescrites ou appuyées par les pouvoirs publics, imposent aux ateliers du biscuit, déesses d’un culte auquel nous aurions peine à porter aujourd’hui nos hommages ! Le ciseau infatigable de Boizot, de 1782 à 1783, a modelé huit statuettes dont les noms, les attitudes, les attributs attestent l’influence de la réforme classique qui va définitivement triompher avec la Révolution et l’Empire : la Coquetterie, X Innocence, la Fidélité, la Santé, la Beauté, la Sagesse, la Sincérité, la Constance. A la galerie que, dans les catalogues, on appelle