‹ Le biscuit de Sevres au XVIIIe siecleChapitre 2 sur 8 · VASE OVOÏDE A PIED BAUSTBE · texte numérisé non relu

VASE OVOÏDE A PIED BAUSTBE

Porcelaine dure avec décor bleu et blanc, imitation de Wedgwood (1

(Musée de Serres)

alors « nouvelle » et qui nous paraît aujourd’hui bien vieillie, s’ajoutent, en 1786 et 1787, la Force, la Douceur.

Toute cette littérature en biscuit fait invinciblement penser aux Lettres à Emilie, à cette mythologie à l’usage des mondaines qui, en 1790, allait faire de Demoustiers 1 auteur à la mode, à la mode du faux antique, hélas ! Elle inspire quelque pitié pour l’artiste de Sèvres, supérieur après tout à cette tâche regrettable, et pourtant elle fait comprendre le mouvement d’art qui se prépare.

Faut-il des presse-papiers comme Sèvres en a toujours produit? Ce sera, d’une part, la Justice assise, couronne en tête, épée en main, ou, comme pendant, la Prudence. Ou bien deux autres figures adaptées à la forme antique, la Lectrice et le Philosophe, qu’on croirait modelées pour ces ameublements de style Empire, remis à la mode de nos jours.

Et puis encore ces trois grandes statuettes destinées à servir de portemontres, X Égyptienne, la Vestale et sa compagne Tucia, dans leur attitude raide et leurs robes flottantes et longues, dont l’antiquité et l’aspect vertueux ne faisaient rien gagner à l’art du biscuit.

Par cette discipline qui s’impose aux ouvriers de Sèvres comme à ceux des Gobelins , à laquelle M . d Angiviller tient pour abolir le « mauvais goût » de l’art Louis XV, les modèles d’autrefois se transforment, se plient aux exigences de l’art officiel. Il serait plus juste peut-être de dire qu’ils se raidissent à proportion.

Telle, cette série de Muses exécutées par Boizot, en -1785, pour le service du Roi ; ou les figures d 11 ébé et de Ganymède ; ou les quatre « Chasseuses », au chevreuil, au lapin, au sanglier, à la levrette, destinées, la même année, au surtout royal ; ou encore les quatre statuettes de quatorze pouces, les Saisons nouvelles avec leurs attributs. Combien différentes par la taille et la décoration des mignonnes silhouettes en pâte tendre qui ornèrent la table de Louis XV aux environs de 1760, et quelle préface intéressante à toutes ces pièces en pâte dure, surtouts olympiques, égyptiens, figures de Muses, de Saisons, de Vestales, véritables monuments et statues dignes de la table du grand Empereur !

Heureusement pour l’art Louis XVI, pour le biscuit qui, par la variété et

la vie, demeure encore jusqu’aux derniers jours de la monarchie une des formes les plus délicates de cet art très français, les artistes de Sèvres ne se laissèrent ni toujours, ni complètement entraîner. Leur goût, leur éducation les défendit. Leurs œuvres en porcelaine gardent de la grâce, des modelés charmants , des détails qui plaisent , malgré l’effort qui les tend, par ordre supérieur, vers un autre idéal et des règles de convention.

Lorsque, en 1782, la comtesse du Nord reçut l’hospitalité de la France, M. de Vergcnnes prépara un cadeau royal, une toilette dont les pièces avaient été commandées d’avance aux ateliers de Sèvres, et les modèles à Boizot. Le Conseil du Roi avait ouvert dès le 10 janvier un crédit de 75,000 livres aux sculpteurs, aux ébénistes et aux ciseleurs. L’ensemble, en effet, devait se composer d’une table élégamment ornée d’émaux et de cuivres incrustés, d’un grand miroir encadré de sculptures en biscuit et d’une garniture de toilette complète, commandée à Boizot et à l’orfèvre Drais. En arrivant à Sèvres, Marie Feodorovna fut émerveillée : « C’est sans doute pour la Reine », dit-elle. Marie-Antoinette, qui la guidait, lui montra ses armes et son chiffre inscrits sur le miroir et les pièces de la garniture. L’attention avait été aussi délicate que le présent.

Lisons plutôt cette lettre, écrite au lendemain de la visite, par M. d’Angiviller au directeur de Sèvres, le 13 juin 1782 : « Le ministre apprend qu’on a communiqué une lettre dans la vue de la faire insérer dans le Journal de Paris. Il a pensé, ainsi que M. de Vergcnnes, qu’il n’était pas de la dignité du Roi qu’aussitôt qu’il vient de faire un présent à un prince étranger, il en soit fait annonce dans un journal. Cela pourrait donner lieu de penser qu’on donne un très grand prix à ce présent. »

La Toilette de la Comtesse du Nord était cependant un cadeau de très grand prix, qui avait demandé aux artistes français près de six mois de travail, et que depuis le château de Pavlosk a conservé religieusement.

Le miroir, d’un mètre de haut, semblait soutenu par une Nymphe accoudée sur un grand bouclier aux ax-mes du Wurtemberg, et par des Amours porteurs d’armoiries, qui, invitant la princesse à mirer sa beauté, s’empressaient à la célébrer. Il reposait en réalité sur une console garnie,

T, .-S. FjOIZOT. — - MIROIR DE LA TOILETTE DE VENUS (Offert par la reine Marie-Antoinette à ta grande-duchesse Marie-Feodorovna de Russie \ la Comtesse du Nord]

Pâte dure (1781)

(Palais de Pavlosk, Russie /

sur tout le pourtour, d’émaux de Cotteau et décorée, sur la porcelaine, de bleu lapis et d’or. Et sur cette console, deux Nymphes, parmi les plus belles qu’eût modelées Boizot , s’appuyaient pour relever d’une main le grand manteau bleu et blanc surmonté des aigles et de la couronne impériales, pour dérouler de l’autre les guirlandes de roses, symbole de la puissance, hommage à la beauté.

Dans ce miroir, l’artiste qui présidait aux destinées de Sèvres, avait employé, avec son talent, toutes les ressources de la maison, biscuit, dorure et couleurs, émaux et ciselures, pour affirmer encore les qualités de l’art français, bientôt étouffées sous un style d’emprunt dont la menace paraissait dans les soixante-dix pièces de la garniture.

Si l’on regarde, par exemple, les deux grandes boîtes carrées et les petites boites semblables disposées à Pavlosk autour du miroir, le mélange des deux styles est frappant : sur le couvercle , des enfants enlacés , en biscuit, délicatement modelés; aux pieds, quatre Chimères, et, sur les côtés, trente figures étrusques, disposées au milieu d’émaux encadrés d’or massif. Devant la glace, une nef ovale couronnée par un groupe de cinq enfants en blanc, soutenue par d’autres et appuyée sur un grand plateau garni de guirlandes et cloisonnés d’émaux ; deux grandes aiguières et un pot à eau avec leurs cuvettes à forme antique, dont le décor était directement emprunté aux peintures de Pompéi ; une boite à poudre, ornée de médaillons en grisaille ; des flambeaux et des vases où se sent la même inspiration, indiquaient assez l’influence des ordres de M. d’Angiviller.

Mais quelle variété encore et quel esprit, en dépit des ordres reçus, dans ces menus bibelots, boite à mouches, pots à rouge, à pommade, à pâte, gobelets et leurs soucoupes, crachoir, sonnette, brosse à peigne, mouchette, vergette et gratte-langue, l’arsenal obligatoire d’une grande dame, pour laquelle Sèvres n’oubliait rien !

Le Roi et son ministre accordèrent à Boizot, après s’être fait un peu prier d’ailleurs, une gratification de 1,200 livres. C’était peu, quoiqu’il leur parût, pour reconnaître l’habileté et le goût avec lesquels le sculpteur, dans cette œuvre maîtresse, avait soutenu et défendu l’honneur et les traditions de

l’art de son pays. Et pour nous, il y a, en dehors du mérite de ce travail exceptionnel, comme un charme analogue à celui d’un jour qui s’achève, à voir ce crépuscule du biscuit, où se retrouvent les dernières lueurs du génie de Falconet et les grâces expirantes de la sculpture du xviii' siècle.

Ainsi, à ce moment même, l’imitation de l’antique mettait à la mode les bas-reliefs. Pour être distingué de la direction des Beaux-Arts, un jeune sculpteur ne manquait pas de faire sa cour par ce moyen. Sèvres commandait des bas-reliefs à ses artistes ou à des artistes du dehors.

Ce fut, à partir de 1787, un des genres les plus en honneur dans les ateliers du biscuit, parce qu’il était aussi l’un des moins coûteux. Il servit chaque jour davantage à l’ornementation des meubles, tables, secrétaires, bandeaux de cheminées ; il devenait, par la résistance de la pâte dure , un élément aussi utile que le camée pour donner à la décoration moderne l’esprit et les apparences d’objets trouvés à Herculanum ou à Pompéi. « Voici, disait le 28 avril 1785, M. d’Angiviller, toute une collection de vases grecs et étrusques qu’il faut envoyer à Sèvres pour lui pi’ocurer des modèles et formes d’un style pur, dans laquelle on voudrait voir cette manufacture s’exercer. »

Le ministre, d’ailleurs, était encore moins responsable que le goût de l’époque en général. N’avait-on pas vu, en Angleterre, Wedgwood, lettré, chimiste et artiste, renouveler depuis vingt ans la céramique anglaise par l’imitation des poteries antiques , créer le genre spécial qui a gardé son nom et se fabrique encore, de biscuits bleus ou teintés de vert pâle ou de violet, sur lesquels des motifs blancs s’enlèvent en relief comme des camées ? Longtemps indifférents à ce procédé de biscuit blanc et bleu que 1 Angleterre avait mis à la mode et qui commençait à se répandre dans les fabriques parisiennes, les chefs de la Manufacture de France, à la fin, se décidèrent à l’appliquer aux médaillons et aux bas-reliefs.

Ce fut encore une des inventions de l’époque Louis XVI, destinée, quelques années plus tard, a une véritable fortune, que cette transformation du biscuit en camée blanc sur fond bleu. Sous le Directoire et l’Empire surtout, le médaillon bleu et blanc des souverains va même devenir, avec

la production des bustes officiels ou des statuettes de grands hommes, l’occupation officielle de la fabrique d’Etat.

Nous avons conservé l’un des premiers types de cette nouvelle manière dans le médaillon, ciselé par Boizot, du sous-directeur de la maison Hettlinger ; on rencontre fréquemment la médaille de Louis XVI et de Marie- Antoinette, exécutée par Duvivier pour la Monnaie, reproduite à Sèvres en biscuit à deux couleurs.

Mais les plus beaux morceaux que ce procédé nous ait laissés sont assurément, avec F oeuvre si connue de Clodion, les Nymphes redressant la statue du dieu Pan, les deux bas-reliefs modelés par Boizot en 1784 : le Triomphe d'Amphitrite, la Toilette de Vénus. Bien peu de biscuits nous font mieux comprendre le style de ces sculpteurs pénétrés encore de l’éducation et des leçons du xviii' siècle, leur effort pour accorder les grâces et la liberté de leur ciseau avec les exigences d’un goût et d’un art officiels réglés par l’imitation de l’antique.

Boizot, en particulier, a produit de nombreux bas-reliefs, depuis celui qu’il sculptait, en 1781, pour la chapelle des Fonts à Saint-Sulpice, jusqu’à ceux qu’il fit pour le monument de Hoche, et, plus tard, en pleine période impériale, pour la colonne du Châtelet. Ceux de Sèvres méritent un examen particulier : l’ensemble est d’un art qui tend, par la composition régulière et les formes plus droites, à réaliser l’idéal de la beauté antique. Aux deux déesses, Vénus assise sur un nuage, Amphitrite sur les flots, le sculpteur a donné sensiblement la même attitude un peu apprêtée d’un corps qui ne s’abandonne pas.

Mais, en revanche, quelle souplesse et quelle liberté dans les personnages de second plan, ces Nymphes au service de Vénus, la coiffeuse dont le dos et la nuque ont été modelés avec tant de goût ; la baigneuse agenouillée si gracieusement, ces Nymphes de la mer, ces Sirènes empressées autour d’Amphitrite, proclamant sa gloire à son de trompe, admiratrices de sa beauté; ces Amours enfin, dont le plus spirituel est l’automédon attentif à l’allure des dragons, attelage marin de la déesse ! Par ces contrastes autant que par la matière, les deux bas-reliefs constituent,

dans l’œuvre de Boizot et la série du biscuit, des œuvres qui font époque.

Ils ont d’ailleurs leur histoire. Quand l’artiste les modela, c’était pour répondre à une commande royale dont la Manufacture se fit, après la Toilette de la Comtesse du Nord, un véritable point d’honneur. L’administration et les artistes de Sèvres avaient entrepris, en 1783, de montrer ce que la pâte dure et leur art étaient capables de produire en fait d’objets d’une dimension inusitée.

Ils conçurent deux grands vases Médicis bleu de roi, ornés sur le pourtour de bas-reliefs en biscuit blanc, richement garnis d’anses et

de motifs ciselés. L’un de ces vases, le premier achevé, est venu de

Saint-Cloud au Mobilier national, puis au musée du Louvre. C’est une

très belle pièce, haute de plus de deux mètres, qu’on admirerait sans réserve si l’on n’était tenté de critiquer, en principe, ce premier type d’une série de grands vases bleus si nuisibles plus tard à Sèvres.

Pour plaire et pour obéir à M. d’Angiviller, responsable encore de cette initiative, les ateliers de Sèvres prodiguèrent leur peine et leur soin. On mit au feu d’abord le collet du vase et un premier bas-relief qui

représentait Diane surprise au bain par Actc'on. On s’y reprit à trois fois, du mois de septembre au mois de novembre 1783, pour obtenir un biscuit sans cassures et sans défauts. Le défournement constitua un véritable événement dans la maison : le directeur llegnier, Boizot et le chimiste Darcet y présidaient. Le comte d’Angiviller vint assister, de Versailles, à l’opération, qui se termina par la cuisson heureuse de l’immense culot du vase et d’un second bas-relief, Diane donnant le prix de la chasse.

Dans l’intervalle, on avait commandé au ciseleur Thomire des garnitures de bronze doré, guirlandes, feuilles d’acanthe, et deux cariatides modelées par Boizot, pour servir d’anses ; on avait même mis à sa disposition des ouvriers extraordinaires, recrutés de force et par ordre chez les fabricants de Paris, pour que le vase fût prêt au moment de l’exposition de Noël 1783, à Versailles.

Inutile de dire qu’on ne regardait point à la dépense. Rien qu’en ciselures, le vase de 1783 avait coûté 50,000 livres et 13,000 livres à la Manu-

facture. Boizot réclama des honoraires supplémentaires, « étant chargé de famille, d’un enfant très malade qu’il ne peut que craindre de perdre et travaillant avec assiduité ».

Le mélange heureux de cet or élégamment fouillé, de ce bleu moins sec et plus profond que les couleurs semblables appliquées plus tard aux vases de Sèvres, de ce biscuit d’un ton chaud qui donnait la sensation de la pâte tendre, fut considéré par la Cour comme une véritable trouvaille. Et Sèvres immédiatement se mit, en 1784, à la confection d’un second vase qui n’est pas , malheureusement , demeuré dans nos collections nationales. Les deux bas-reliefs de face et de revers représentaient la Toilette de Vénus et le Triomphe d’ Amphitrite , répliques des précédents. Nous les connaissons par les modèles gardés à Sèvres et par deux vases au Louvre, exécutés en réduction quelques années plus tard.

Ces bas-reliefs des grands vases ayant plu à la clientèle royale, Boizot eut l’idée aussitôt de les employer à d’autres usages. Il les utilisa en 1784 pour orner les piédestaux de deux figures de grandeur naturelle encadrées d’ornements en bronze doré. On mit en vente enfin, par paire de plaques, les sujets de Diane et de Vénus, pour la décoration du mobilier et des cheminées. Grands vases et bas-reliefs en bleu et blanc, dont les types et les dessins se multiplieront au siècle suivant, presque tous conservés parmi les modèles de Sèvres, sont les témoins d’une même histoire, d’une lutte vraiment émouvante entre les ordres d’une administration officielle qui prétend au grandiose, et l’effort de ses artistes qui gardent à l’art Louis XVI et à la porcelaine les mérites essentiels des œuvres françaises, l’élégance, la variété et la vie.

Si, indirectement, une autre commande de biscuit arrivait, en 1784, aux ateliers de Sèvres, c’était toujours le même spectacle. Paris alors et la Cour se passionnaient pour l’invention des ballons, pour les expériences qu'Etienne Montgolfier et Pilatte du Rozier firent devant les savants , le Roi et le Dauphin, de septembre à novembre 1783, à Versailles, à Paris, à la Muette. Au mois de décembre, M. d’Angiviller demandait à l’Académie des Beaux- Arts le plan d’un monument à élever aux Tuileries pour consacrer la

découverte de M. de Montgolfier. Une terre cuite de Clodion, qui a figuré à l’Exposition rétrospective de 1889, fut une réponse à cet appel.

La Manufacture de Sèvres y répondit à son tour par un groupe qui a successivement porté le nom de « Groupe de l’Aérostat, du Génie ou de la Physique ».

Rien de plus dangereux en général pour l’art, et en particulier pour la sculpture en porcelaine , que ces compositions commémoratives d’un grand événement scientifique ; rien de plus élégant et cependant de plus habile que le biscuit offert au Roi à la fin de 1784. Sur un piédestal en forme de ballon, dont le sommet flotte au milieu des nuages, un Génie ailé s’élance et passe le flambeau de vérité et de lumière à la Physique, désormais capable de scruter le ciel, tandis qu’un Amour proclame à l’Humanité ses découvertes.

Quand un artiste a su manier et traduire une formule officielle avec cette grâce et cette verve, éviter la sécheresse ou la déclamation, il a réalisé vraiment une œuvre de maître. Le Groupe de l’Aérostat méritait mieux que le demi-oubli où il est resté. La Révolution, évidemment, a fait tort à ces dernières productions de l’art Louis XVI, exécutées ou sur l’ordre de la monarchie qu’elle a renversée, ou pour les besoins d’une société qu’elle a bouleversée .

Cependant, outre les travaux extraordinaires que le gouvernement prescrivait, la fabrique de Sèvres poursuivit jusqu’au dernier jour sa tâche annuelle, sans se soucier de l’avenir. L’œuvre de Boizot, en particulier, n’a jamais été plus féconde, ni plus variée : groupes allégoriques, dont l’Amour demeurait le protagoniste consacré, scènes de mythologie parfois reproduites d’après les tableaux du Roi, allusions au théâtre contemporain et figures d’artistes.

A la fin de 1780, le Roi se fit ainsi présenter, à Versailles, le charmant petit groupe de Y Amour sans quartier , mélange encore d’art antique et de goût moderne. Devant un trépied orné de têtes de bouc où brûle l’encens du sacrifice, un Amour , menu et guerrier, surgit, tricorne en tête, pistolet au poing, décidé à ne point épargner la psWvrette qui se

jette à ses pieds et lui demande grâce. Dans un autre style et sur un même thème, Boizot avait modelé le Jugement de Paris, de façon à marquer spirituellement le triomphe de Vénus, le dépit et le départ de Junon et de Minerve en courroux ; ou bien ce fut encore, par une tradition du biscuit, une bergerade qui rappelle, jusqu’à cette date, les souvenirs de Boucher : la petite dormeuse les cheveux épars, le chapeau de paille sur les genoux, après une dernière caresse à son chien fidèle, s’abandonne et se livre au dieu du rêve ; l’Amour profite de son sommeil pour lui montrer une paire de colombes et leurs tendresses.

En 1782, la reine Marie-Antoinette chargeait son intendant, M. Campan, de lui procurer encore deux nouveautés de l’année : la malicieuse Églé, qui vient en tapinois s’agenouiller auprès de l’Amour endormi, désarmé, et lui coupe les ailes avec attention, avec méthode ; et, comme pendant, la revanche du dieu, non moins malin, sur la Pauvre Colinette, tentée par la cueillette d’un beau raisin, inattentive à la piqûre du trait que l’Amour lui lance sans être vu : la Ruse d’Ègle, la Ruse de l’Amour, ces thèmes que l’imitation des motifs pompéiens et la sensibilité du temps multiplient.

Marie-Antoinette réclamait encore aux ateliers de Sèvres une anecdote en biscuit analogue, quand elle se fît livrer, en février 1782, la Rose enflammée, petit groupe voluptueux, sorte de sacrifice à l’amour. Devant l’autel, où elle vient de placer son bouquet, sa rose, une amoureuse s’abandonne aux Génies ailés. L’un allume d’une main la rose, de l’autre soutient la victime de cet incendie qui fait sourire son compagnon, heureux de leur commun triomphe : allusion fréquente dans la littérature d’alors à la rosière d’hier, qui s’est précisée parfois dans le titre donné par Sèvres à cette composition : la Rose perdue.

Notons encore deux groupes dont le thème se retrouvait, la même année, à l’Opéra Italien et en biscuit : V Amour et la Folie, sujet d’une comédie de Desfontaines, le bibliothécaire de Monsieur, adaptation singulière de la poésie alexandrine au Théâtre-Français. Pour avoir vendu à la Jeunesse un élixir trompeur, l’Amour est condamné par Desfontaines au joug de la Folie : Mercure le conduira aveugle et enchaîné. Boizot nous

l’a montré d’autre part le pauvre Cupidon, cheminant à tâtons sur un sentier de roses oii le guide à sa guise une femme qui agite son bâton de folie et secoue ses grelots. Qu’il choisisse, le petit dieu célébré par le biscuit en toutes occasions, entre cet esclavage ou le sort que Minerve lui réserve, déesse austère de la Sagesse, coiffée de son casque empanaché, armée du flambeau de la Science, et prête à le saisir par les ailes : Amour conduit par la Folie, Amour dompté par la Raison, voilà l’alternative que la double composition exécutée à Sèvres en 1782 nous représente sous une forme élégante, quoique un peu mièvre.

Le palais de Trianon conserve, de cette époque, un couple de biscuits charmants qu’on peut louer en revanche sans réserve : la Danse et la Musique du petit satyre. Les poses et le dessin gracieux de la Nymphe et de la Bacchante qui donnent à l’enfant ses premières leçons de flûte et de danse, font penser, quoique l’œuvre soit bien de Boizot, à des modèles de Clodion. Nulle composition n’est plus capable de faire apprécier le talent presque inconnu que l’artiste a dépensé aux ateliers de Sèvres ; rien ne fait mieux comprendre la puissance et la grâce de la tradition qu’il représente.

L’année suivante, en 1783, l’œuvre principale fut l’achèvement d’un surtout commencé en 1781, dont les motifs ont sans doute inspiré la décoration des grands vases préparés à cette date pour le Roi. Des deux pièces qui le composaient, l’une avait d’abord montré Diane au bain, la déesse revenant do la chasse avec ses Nymphes et ses chiens , laissant tomber ses voiles au moment où Actéon s’approche pour admirer sa beauté. L’autre, la Toilette de Vénus, formait nécessairement le pendant.

La décoration des tables en pièces de biscuit devenait plus que jamais la règle des ateliers de Sèvres et soutenait leur fortune. Banquiers, amateurs d'art, princes de la Cour, de la finance et de l’étranger, ne ménageaient pas les commandes, exigeaient parfois des morceaux uniques, comme cette vasque portée par des Naïades, exécutée pour Poissonnier par Boizot, dont le modèle, analogue à une œuvre de Faleonet, a été retrouvé récemment parmi les moules de la Manufacture.

Pour satisfaire à ces demandes, par des sujets et des formes variés,

il n’était pas rare que le sculpteur en porcelaine traduisit des cartons de tapisserie ou des modèles de peintres . Un groupe A’ Aurore et Céphale venait, en 1784, d’une esquisse que Belle, le premier peintre du Roi, avait fait passer, à la demande de M. d’Angiviller, des Gobelins à Sèvres. La plupart de ces cartons, nous en avons les preuves, rappelaient l’époque et la main de Boucher qui, vingt ans encore après sa mort, gardait ainsi son autorité sur le biscuit royal.

A la sculpture en porcelaine, le procédé parfois donnait, des allures d’estampe. C’est l’impression laissée par ce groupe d’Aurore s’enlevant au milieu des nuages, l’étoile au front, sur son char précédé de l’Amour, enlevant Céphale dont les bras se tordent dans une dernière résistance. La composition qui formait alors le pendant, sans être plus neuve par l’inspiration, était moins froide : Boizot avait su mettre un accent personnel dans cette figure de Diane descendue de l’éther sur un croissant, penchée, inclinée par la surprise et l’admiration, sur le corps du berger Endymion, si beau dans l’abandon de son sommeil.

Puis ce fut encore, la même année et probablement par la même origine, la Naissance de Bacchus, un grand biscuit destiné peut - être à former la pièce centrale de cette histoire allégorique : « Mercure, l’exécuteur fidèle des commissions délicates de Jupiter, apportant aux Nymphes de la montagne de Nysa le fils de Sémélé, poursuivi par la haine de Junon » , épisode de ces Amours des Dieux qui ont tant inspiré, et jusqu’à la fin, l’art du xvme siècle.

L’année suivante, les ateliers de Sèvres s’employaient à fournir à la clientèle des modèles de dimensions et de prix moins considérables. Il en fallait pour tous les goûts, pour toutes les bourses. Et l’on songea à multiplier de petits couples en biscuit qui se vendaient par paires, comme les deux tomes d’une même histoire, histoires menues sans doute, d’un style bien passé de mode, mais qui plaisaient. Et, toujours pour les mêmes raisons, rappels des sujets antiques, appels à la sensibilité du temps : \ Amour qui vend le plaisir, le marché galant entre Cupidon, vendeur de macarons et de plaisir, et la cliente curieuse qui, pour satisfaire son

caprice, n’a que sa rose à offrir ; le pendant, la fillette au Plaisir dérobé, qui a pris la friandise sans payer le prix convenu, et a grand’peur d’être obligée de s’acquitter. La Cruche cassée, Adieu paniers, deux répliques sous des dehors antiques, d’une aventure très courante, parurent la même année. « Comme en termes galants ces choses-là sont mises ! »

Il y eut aussi les Lutteurs, deux jeunes hommes, deux athlètes grecs, se disputant un cœur, le prix d’amour qui semblerait l’unique souci de cette société très moderne ; et la conclusion, V Amant couronné, qui va l’être au pied de la belle, dont l’attitude alanguie et voluptueuse ne dissimule guère les promesses prochaines. Conclusion banale encore, mais dont la manière fixe l’attention sur cet art de transition hésitant entre une figure de femme telle qu’en eût modelé Falconet et la silhouette de l'adolescent vêtu à l’antique.

Pour épuiser la liste de ce qu’en une seule année Boizot offrait au public en ce genre, il faudrait encore citer les groupes de la Reconnaissance, avec son pendant, la Curiosité dangereuse, qu’on appelait, pour la distinguer de celle de Falconet, nouvelle, la double histoire de Vénus avec l’Amour, deux petites compositions très classiques aussi, le bébé naissant nourri par sa mère, le dieu armé et vainqueur qui se glisse, déjà hardi, pour dénouer la ceinture de la déesse ; puis la suite, au début de 1786 : une grande figure de Vénus désarmant l’Amour, debout, la tête ceinte du diadème, refusant à Cupidon l’arc qu’elle lui a pris, tandis que, comme pendant, le sculpteur modelait une Diane chasseresse caressant sa biche familière.

Malgré les efforts de l’artiste, que M. d’Angiviller invitait à fournir vingt-cinq modèles chaque année, avec beaucoup d’allégories pour varier sinon ses thèmes, du moins ses formes, le public se fût peut-être lassé, si toujours le biscuit ne lui eût réservé la surprise de ses figures et de ses scènes de théâtre, dont il était demeuré friand. Nous devons à ce souci trois statuettes qui continuent la galerie si importante des comédiens français au xviii” siècle.

L’année i785 est une date dans l’histoire de la Comédie, et presque de la royauté françaises, l’époque où, au mois d’août, le Mariage de Figaro

et son auteur, après trois ans d’attente et six mois de prison, prenaient possession de la scène de Molière. Cette revanche, par un contre-coup imprévu , procurait au Barbier de Séville l’honneur d’être joué par la Reine à Trianon. Une figurine de Sèvres, qui ne paraît pas avoir été présentée au Roi comme les autres, a fixé le rôle, qui ne pouvait être joué comme il l’a été, disait Beaumarchais, « que par une jeune et très jolie femme », la charmante Olivier, première incarnation du Chérubin en page de cour, le léger manteau blanc sur l’épaule, le chapeau chargé de plumes. Avec le triomphe de Beaumarchais, la vogue revenait à la Comédie- Française, abandonnée souvent depuis Marivaux.

Une autre actrice, qui dut à la Folle Journée la révélation de son talent, pour le public et pour elle-même, Mademoiselle Contât, la Suzanne adroite, spirituelle et rieuse, mais non de « cette gaieté effrontée de nos soubrettes corruptrices » qu’avait rêvées Beaumarchais, parut digne à Boizot, en 1786, de paraître en biscuit sous les yeux du Roi, comme la Muse de la Comédie elle-même. A cette Thalie, armée de la trompette classique, vivante et vraie dans son costume grec, l’artiste donna pour pendant la Muse de la Tragédie, Mademoiselle Raucourt, son amie intime, la Melpomène consacrée par vingt ans bientôt de succès indiscutés. Ou encore, se souvenant des succès que leur rivale, Sophie Forest, avait remportés dans le proverbe de Lantel, Contentement passe richesse, Boizot la montrait refusant le trésor de Plutus pour confier sa destinée à l’Amour.

Entre temps, le biscuit de France trouvait une autre ressource, celle qui ne lui avait jamais fait défaut depuis l’origine, en revenant à l’inspiration de ses créateurs : pour éviter la monotonie, il lui suffisait d’un ou de deux modèles comme ceux qui furent présentés au Roi en 1785, fantaisies spontanées d’artistes pénétrés de la grâce du xvlue siècle.

Quand on a consulté la série des œuvres par lesquelles Boizot sacrifiait alors aux exigences de son temps, on demeure plutôt surpris en face de ce groupe de la Bacchante au tigre, si libre d’allures, si franc de mouvement, de cette Nymphe élégante qui porte et fait jouer le jeune dieu, tandis qu’un

enfant, à ses pieds, agace le tigre favori. Quel groupe paraît supérieur, dans l’oeuvre de Clodion, par la perfection de la forme, l’aisance et l’esprit de la facture, à ce cortège de joie qui entraîne sur les épaules d’un Faune Silène enfant, élevé, comme il éleva Bacehus, par les Nymphes, pour le rire et les jeux, modelé si allègrement par l’artiste infatigable ?

Et alors, sans se lasser et sans risque de se répéter, Boizot prescrivait pour la fin de 1786 à ses collaborateurs de Sèvres, interprètes dociles de sa pensée, de grands modèles de surtout qui vinrent s’ajouter à sa collection déjà si riche. C’était d’abord une composition harmonieuse et vivante sur Apollon et Daphné, dont le modèle heureusement est demeuré à Sèvres : au centre, la Nymphe malheureuse, poursuivie par le chasseur redoutable, tendant au ciel ses bras dans un beau geste de détresse, au moment où il veut la saisir et où son corps s’engage jusqu’à la ceinture dans le tronc du laurier ; sur le devant de la scène, Alphée, une figure de vieillard appuyé à l’urne d’où s’écoule le fleuve, qu’il ne faut pas oublier de rapprocher, pour suivre la carrière artistique de Boizot, de la figure de fleuve disposé et modelé sur la pendule de la collection Wallace, l’une de ses premières oeuvres.

C étaient aussi, par un effort pour se mesurer avec les maîtres de la sculpture française, les deux groupes achevés en 1786, l 'Enlèvement de Proserpine par Vulcain et celui d Orythie par Borée . Enfin, une composition dans le goût et le style de 1 époque, sujet classique et manière grecque, dont l’effet était moins heureux. Les littérateurs du temps ont peut-être applaudi cette visite d Alexandre chez Apelle, son peintre favori, surpris au moment où il s’éprend de Campaspe, la maîtresse royale, dont il a cherché à fixer la beauté sur la toile. Déjà Diderot avait félicité Falconet d avoir exprimé et traité en classique cette légende classique qui, de son temps, reparut plus d’une fois dans la littérature et dans l’art, le Peintre amoureux de son modèle, comme disait Anseaume, rimant, en 1763, un libretto pour le musicien Duni.

Quand ce biscuit parut, le triomphe des littérateurs était prochain, la Révolution s’annoncait dans l’Assemblée des notables, et l’on dirait, à le

voir, une œuvre inspirée même par l’art du Directoire. N’est-ce pas dans cette intention déjà que Boizot a célébré, dans un autre groupe, le Triomphe d’Apollon sur le Parnasse, ée rasant l’Ignorance ?

On en pourrait dire autant de certains sujets, figurines ou groupes, do moindre dimension qui complétèrent alors, suivant la coutume, la production du biscuit proportionnée à toutes les demandes : le groupe, par exemple, mis en vente à la fin de 1787, pour célébrer la vertu du travail intellectuel : Minerve protégeant l’Etude et foudroyant la Paresse. Le titre, qui est long, en dit long aussi sur les intentions qu’on voulait voir le biscuit alors réaliser. On se demande par quel tour de force l’artiste a suspendu, et quel équilibre tient en l’air cette Minerve casquée qui de son bouclier protège l’Etude, de sa lance va frapper la Paresse, deux écolières charmantes encore, il faut l’avouer.

Le titre donné au pendant n’est ni moins significatif, ni plus bref : V Amour protégeant la Fidélité et foudroyant l’Inconstance. Voilà bien « l’esprit », comme on disait alors, l’intention morale exigée de plus en plus des artistes : l’Amour sur son autel, aussi puissant que Minerve armée, tient d’une main une couronne pour récompenser la jeune femme dont le chien favori symbolise la constance et l’attachement, et de l’autre menace celle qui joue avec le papillon, emblème de la légèreté.

Sur ce même ton, Boizot modèle toutes sortes de menues allégories badines ou morales, en général présentées par couples au public, et qui répondent à l’état des mœurs et des esprits . C’est le Croc-enjambe ou la chute prochaine de la jeune femme en costume grec, guettée par l’Amour qui s’attache à sa robe et la fait trébucher, et le pendant, la Distraction dangereuse de la jeune Vestale qui s’attarde et s’oublie à la lecture sans prendre garde davantage à l’Amour, occupé à éteindre le feu de l’autel.

Ce sont, dans un style plus à la mode, la Bienfaisance et la Bonne Aventure , deux silhouettes de Françaises passionnées ou de bien, comme on le fut en 1784 et 1785, aux années de disette, ou d’amour, comme on le fut toujours. Voici encore l 'Amour caressant la Beauté, lui présentant

le miroir où elle se mire, l’Amour se jouant de la Fidélité, figurée par le petit chien, très en colère, qui jappe au pied des amants; et de la même année 1787, l’Inconstance fixée par la Fidélité.

Pour l’année suivante, autres allégories : YÉcolière d’amour, la gentille Française qui apprend à écrire avec une pointe de flèche en guise de plume sur le livre éclairé par son galant précepteur, et le pendant, Y Irrésolution, problème moral présenté dans un décor antique sur la valeur comparée de l’étude ou du plaisir, et, de nouveau, Vénus et l’Amour en deux petits groupes de forme ovale, dont l’un s’appelle le Baiser de Vénus, puis YExamen du portrait qui inspire à la jeune Grecque le goût du héros, dont l’Amour a lui-même tracé l'image.

Concluons par les deux épisodes d’une histoire très simple : Cupidon esclave de la Beauté, qui, fière de sa force, lui a mis les menottes aux mains, et le pendant, Cupidon allumant son flambeau au miroir de Vénus : scènes dont les acteurs ne sont plus que des figures empruntées à la Grèce. Puis, les deux amants qui se refusent d’abord et s’accordent très bien, le Refus et l’Accord, enfin Y Epreuve dangereuse aussi pour la jeune Grecque, qui ne se méfie point assez du trait de l’Amour.

A mesure que s’écoulent les dernières années de la monarchie, il semble que l’art du biscuit, indifférent à l’avenir, s’attache de plus en plus aux décors du passé le plus lointain . Si Boizot veut symboliser le mariage, c’est par un modèle qu’il appelle l’Hyménée, par un couple de fiancés romains qu’il amène devant l’autel des anciens dieux. A ses groupes, à ses figures présentés à Louis XVI, qui veut protéger Sèvres jusqu’à la fin, l’artiste donne l’attitude des héros antiques. Les images « nouvelles » d’Hébé et de Ganymède, exécutées peut-être d’après un marbre de Julien fort admiré au Salon de 1783, accusent cette tendance qui devint presque une règle.

Et cependant, prête à disparaître, la tradition de l’art gracieux et spirituel qui avait fait la fortune du biscuit , suscite encore certains modèles qui contrastent avec l’ensemble de cette sculpture , dernières étincelles charmantes d’un feu qui va s’éteindre.

D’abord le groupe exécuté à la fin de 1788, du Larcin de la rose, allusion plutôt légère, voilée par la grâce des acteurs auxquels l’artiste a su donner, avec le costume grec de rigueur, l’élégance et l’esprit ; et surtout deux figurines qui évoquent le souvenir lointain des enfants Falconet, le Mangeur de cerises et sa compagne, qu’il agace en la visant avec des noyaux, reliefs de sa gourmandise. Enfin, en 1789, la brusque réapparition de groupes empruntés aux fables ou aux contes de La Fontaine : l’Homme entre deux Ages et ses deux Maîtresses ; et le Frère Philippe. Le vieil ermite, retenant en vain l’éveil amoureux de son fils à la vue de deux « oiseaux » qui passent, groupe charmant des Demoiselles de la ville, habillées, par le sculpteur, de la robe et de la fanchon républicaines.

On s’arrête, comme l’enfant, devant les Oies du frère Philippe, mais avec un regret, pour songer à ce que les artistes de Sèvres, sincères et spirituels, au lieu des allégories imposées par les ordres de l’État et la mode de l’antique, auraient pu nous donner de bibelots délicats, témoins aussi fidèles que les statuettes de Tanagra l’ont été pour la véritable antiquité, de la vie et des allures françaises.

Bibelot, le biscuit de Sèvres l’avait été depuis l’origine, bijou d’art et de luxe : c’était la destinée de la sculpture en porcelaine que la Révolution interrompit, sinon brusquement, du moins très vite. Nous avons gardé la correspondance curieuse échangée, au mois d août 1793, entre les directeurs de la Manufacture et Garat, le ministre, qui avait signifié à Louis XVI les arrêts de la Convention et poursuivait à Sèvres l’exécution du Roi même en effigie : « Le chef de la troisième division de mes bureaux, citoyen, vous a invité à retirer des magasins et à briser tous les moules creux, biscuits et porcelaines décorées ou peintes qui pouvaient retracer l’image de nos cy-devant tyrans, des personnes de leur famille ou des hommes qui, tels que les Dumouriez, La Fayette ou autres, se sont rendus coupables de trahison envers leur pays.

« J’apprends avec peine et surprise que vous n en avez rien fait. Je vous enjoins de procéder sur-le-champ et de la manière la plus complète à l’exécution de cette mesure, et je ne puis que vous exprimer mon mécon-

tentement qu’un ordre de moi ait été nécessaire pour un pareil objet. » Le directeur de Sèvres dut s’incliner, non sans avoir donné ses raisons. te Comme ces objets sont de très grande valeur, j’ai prié qu’on me donnât un ordre écrit . Sept personnes sont occupées sans relâche, depuis quatre heures, tant à casser qu’à briser, et j’espère que, demain matin, après avoir fait la plus scrupuleuse recherche avec les chefs des ateliers, il ne restera rien. »

De tous les rois et seigneurs ainsi exécutés, Frédéric II seul échappa au massacre, parce qu’il avait été un prince philosophe et citoyen, ami de Voltaire, dont l’image, avec celles de Diderot, Rousseau , Brutus et Socrate, demeurait seule digne du biscuit révolutionnaire.

Si regrettable qu’ait été cette exécution en masse , elle ne fut pas cependant la cause principale de l’atteinte portée à la fortune de Sèvres par les événements politiques. Manufacture de luxe, Sèvres souffrit surtout et immédiatement des embarras financiers qui suspendirent les commandes de ses clients, de la royauté surtout. « Elle ne fleurissait pas, écrivait l’un de ses directeurs, par le débit multiplié d’objets usuels et de prix modique, mais d’ouvrages riches, consacrés à l’opulente vanité, qui souvent étaient payés cinq ou six fois au delà des frais de fabrique. Ce débit est anéanti pour la majeure partie, ou du moins suspendu pour longtemps. » Dès le mois de septembre 1789, le premier commis de M. d’Angiviller annonçait la crise en ces termes piquants : « Tout ce qui tient au luxe est sabré pour quelques années. Paris s’anéantit peu à peu. Tous les gens opulents vont planter des choux dans leurs terres. Voilà la maison d’Artois flambée pour longtemps. Il y aura de fortes réformes chez le Roi, chez la Reine, chez Monsieur; les seigneurs et la Cour sont ruinés. »

Au moment où les réformes prédites s’accomplirent, la fabrique de Sèvres, que Louis XVI ne voulait pas malgré tout abandonner, fut rattachée à la liste civile. L’intendant bien connu qui l’administrait, Laporte, s’efforça en vain d’attirer et de ressaisir une clientèle introuvable, soit par l’appât du bon marché et la réduction des prix, soit par des liquidations ou des ventes à l’étranger. Il avouait, le 15 novembre 1790, son insuccès.

L.-S. B01Z0T. — LA NAISSANCE DT 1)1 C DE NORMANDIE LE FUTUR LOTIS XVII i Groupe offert pur tu Manufacture de Sèvres à la reine Marie-Antoinette)

Pâte dure (1785)

/ Manufacture de Séries. — Modèle i

« J ai été instruit que la sculpture, qui faisait tant d’honneur autrefois à la Manufacture, n a plus la même faveur, et que cette branche, autrefois si précieuse par son débit, est presque anéantie. » L’atelier de sculpteurs se trouva réduit à sept ouvriers . L’administration royale aux abois signifiait au biscuit français son arrêt de mort.

L arrêt, il est vrai, n’était pas définitif. La fabrique de Sèvres et le biscuit devaient reparaître, comme la royauté, au xix" siècle en France, mais dans des conditions et avec des caractères que les révolutions de l’art et de la société avaient profondément transformés.

Avec la monarchie française et l’ancien régime, cependant, le biscuit du xvme siècle avait vécu.

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