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Le biscuit de Sèvres

| ISCUIT DE SÈVRES, sont deux termes qui n’ont guère besoin d’être définis ni expliqués. Depuis deux siècles D bientôt qu'auprès du château de Bellevue et par la faveur de Mm° de Pompadour, les créateurs de la

porcelaine de France, Baïleau et Bachelier, ont proposé aux sculpteurs de notre pays et fait accepter aux © amateurs et au public l'emploi du biscuit de porcelaine, à côté du marbre, du bronze ou de la terre cuite, cette matière pure et plastique est devenue d'un usage courant dans l’art ou dans l'industrie. Les fabriques de Niderwiler, de Limoges ou de Paris, les manufactures étrangères de Berlin, de Vienne et de Saxe, sans se gêner parfois pour copier Îles modèles même de Sèvres, ont disputé à la vieille et glorieuse maison, malgré le monopole dont elle a joui longtemps, la faveur du public. Cette concurrence n’a pu faire que la manufacture, nationale aujourd’hui, des porcelaines de France ne restât, en dépit de tout, la terre d'origine et d'élection de la sculpture en biscuit.

Cet art, quand il s’est créé au milieu du XVII siècle, pour plaire à une société luxueuse, élégante et raffinée, n’aspirait qu’au bibelot précieux, rare et spirituel. Aux jolies femmes de Îa société française, qui avaient l’adoration des figurines de Saxe, qui les recherchaient pour orner leurs pendules, leurs candélabres, leurs commodes ou leurs encoignures, aux amateurs passionnés de magotïs et de vases de Chine, de mythologies ou de pastorales en porcelaines, il voulut offrir des œuvres françaises, des objets délicats, légers, dont la devise fût « gentillesse, nouveauté, varièté », dont l'esprit et la forme fussent riants et agréables, « des riens semblables à des éternuements de jolies femmes ».

Confié à des artistes qui avaient à la fois le sens de leur temps et l'inspiration du génie français de tous les temps, ce programme s'est exécuté fidèlement, mais non servilement. Boucher donnait le branle, apportant cartons et dessins dans le goût du public. Un maître, comme Falconet, ne dédaignait pas plus que ses confrères non académiciens, Suzanne, Fernex, La Rue, de traduire dans les modèles en terre cuite, que Sèvres a conservés après les avoir reproduits en biscuit bien des fois, les leçons de Boucher. Il fournissait aussi des œuvres personnelles, son Amour, si célèbre,

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la Baigneuse, l'Amitié, portrait de la Pompadour, protectrice de son génie et de Sèvres. Quand un artiste comme lui a donné dix ans de sa vie presque entière à une œuvre, il n’a pu que l'élargir ei la consacrer. Le Biscuit de Sèvres lui a dû sa destinée qui s’est déterminée par des chefs-d'œuvre tels que la Pêche et la Chasse ou le Pygmalion, pour lequel Diderot égalait Falconet aux artistes grecs.

Quand le maître s’éloigna, à l'appel de Catherine II, la Manufacture ne le perdit pas tout entier. Il lui laissait ses ouvrages et des ouvriers d'art qu'il avait formés et qu'absent il inspira encore : La Riche, Duru, Perrotin. Son héritage même, l'héritage de sa manière, de sa grâce et de sa science était recueilli par un jeune académicien que la faveur de la Dubarry installait à la tête des ateliers de biscuit en 1773, L. Simon Boizot, un artiste de la famille des Pajou, des Clodion, des Houdon, digne d'être mieux connu et qui l'eût été davantage si tout son effort n'avait été prodigué à la sculpture de Sèvres, à raison de vingt modèles par an et pendant trente ans. Par cette collaboration assidue des maîtres et petits maîtres du XVIII° siècle, le biscuit fut pour l'art français ce que la terre cuite de Tanagra a été pour l'art grec. Il reproduisit encore à Sèvres, qui les ajoutait aux modèles de ses sculpteurs attitrés, les meilleures œuvres de Lemoyne, de Bouchardon, de Pigalle, de Pajou, d'Allegrain, de Cafjieri, faisant l'office des gravures délicates de Moreau, d'Eisen, au service des tableaux de maître.

La sculpture en porcelaine, aÿant reçu de ses créateurs et de ses artistes la mission et le don de plaire aux Français, aux Françaises surtout, a dû tout de suite s'adapter à leurs goûts, à leurs mœurs. Et par là, elle est demeurée un témoin fidèle et précieux des habitudes, des plaisirs, des sentiments même de la société du XVIII* siècle, dans ses incessantes et charmantes évolutions. Les figurines et les groupes de Sèvres, ce sont les statues que la Pompadour commandait aux sculpteurs pour ses châteaux de Crécy, de Bellevue et de Choisy, les portraits d'artistes, de M°° Favart et de tant d’autres, qui se sont disputés pendant quarante ans les faveurs du public à l'Opéra-Comique, à la Comédie- Française, ou même au théâtre de la Foire, de Préville à Volanges; ce sont successivement les dialogues et les chansons, les ariettes et refrains fxés par la porcelaine royale, à la date même où nos pères se pressaient dans les salles à la mode pour les entendre, les fredonnaient entre eux, les redisaient sur leurs scènes mondaines, dans leurs salons, à la

Cour, à Versailles, à Bellevue, à Trianon, à Louveciennes.

Point de théâtre alors, ni de comédie, ni d'opéra, même au Théâtre-Français, sans l’intermède de danse et de ballet obligé. Dans les plaisirs d'alors, la danse figure au premier rang. Elle a ses héros, ses héroïnes : Nouerre, Vestris, la Guimard, à qui le public fait fête, dont il s’arrache les portraits et célèbre les grâces et les inventions. Le biscuit de Sèvres a tout noté, figures de ballets et de ballerines, et jusqu'à ces contredanses importées d'Allemagne et de Suisse, au grand scandale d'une société qui, sans être précisément farouche, s’indignait de l'invasion des quadrilles. A cette société qui, en effet, eut ses accès de vertu dans l'intervalle de ses plaisirs, qui, au milieu de son luxe, célébrait

l'honnêteté des champs avec Marmontel, qui couronnaïit, avec M. de Montyon, les rosières, exaltait la candeur des amours campagnardes, la Manufacture s’est empressée de présenter ses pastorales, ses types et scènes de la vie au village, ses groupes de la Rosière et du Bon Vieillard, qui font penser aux estampes vertueuses inspirées de Greuze. Elle a eu, vingt ans avant la Révolution, sa galerie de philosophes : Voltaire, Diderot, Rousseau. Sur l’ordre de M. d'Angjiviller, elle s’est constitué une galerie nationale de grands Français, écrivains, guerriers, hommes d'Etat; tandis que, maison royale, elle continuait d'offrir à l'amour des courtisans et des sujets de Louis XV et de Louis XVI les bustes et médaillons des souverains, de leurs femmes, de leurs enfants, de s'associer avec eux à toutes les fêtes de la famille et de la monarchie : sacre, mariages, naissances. Enfant gâtée de la monarchie, la porcelaine de France a été si constamment inspirée du goût, des mœurs des Français, que la nation l'adopta d'instinct, quand la monarchie eut disparu. On disait déjà, autour de Louis XVI, que « pour être bon citoyen, il fallait acheter du Sèvres ».

Au public de notre temps, le Musée photographique des œuvres éditées par la Manufacture depuis ses origines, que nous lui présentons, fera aussi bien sentir, nous l’espérons, les liens étroits de l’art du biscuit avec l’art français en général et l’histoire de la nation.

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