LE BISCUIT A VINCENNES
ES financiers, gens de goût, qui, à l’ombre du donjon royal de Vincennes, créaient en 1740 Ia porcelaine de France, en pâte tendre, s’étaient L proposés de disputer à la fabrique de Saxe, gardienne jalouse du secret de la pâte dure, du kaolin, la clientèle des amateurs, des belles dames et des marchands de bibelots précieux. Aux sculpteurs qu’ils employèrent d’abord, ouvriers d’art, copistes adroïts plus que créateurs, ils demandaient des figurines et groupes « façon de Saxe ». Il ne fut question, au début, que de faire surgir un petit Olympe en porcelaine, comme à Meissen : Minerves, Vénus, Lédas, Aurores, Andromèdes ou Naïades, Bacchus, Persées, Mars, Hercules, ou de garnir les objets de bronze décorés et fleuris d’un petit monde en miniature : petites bergères et soldats, chasseurs ou cavaliers, baigneuses et dormeuses, personnages de la comédie italienne, groupes enfin de figures mythologiques, allégoriques, ou d’animaux familiers et exotiques, riens fragiles et lègers où se plaisait le goût du temps.
Mais, en très peu d'années, la copie devait céder la place, à Vincennes, à un art original et charmant auquel la Dauphine de Saxe, toute fière pourtant de la manufacture paternelle, rendit, dès 1747, hommage. Les sculpteurs de l'Académie de Saint-Luc, ces petits maîtres d’un goût achevé et d’un talent très exercé, Blondeau, Hubert, Fournier, Suzanne, portèrent le biscuit de porcelaine à un niveau d’art supérieur. A l’appel de Mr° de Pompadour, protectrice du lieu depuis 1748, Boucher leur traçaït un programme, des esquisses dont ils s’inspirérent avec liberté et esprit. Cette collaboration donnait naissance à de vrais chefs-d'œuvre en leur genre : l’un des premiers, le groupe du dJaloux, les plus connus de tous, la Leçon de Flûte, le Mangeur de Raisins, scènes d’opéra-comique, toute la série charmante des Enfants dits de Vincennes ou de Boucher, jardiniers, galants bergers, tendres bergères, sculptés d’après les modèles du maître peintre par des artistes comme Fernex, Suzanne et Vandervorst. Pour n'être point de l’Académie, ces sculpteurs n’en classaient pas moins le biscuit de Vincennes au rang des plus délicates productions de l’art français, entre les terres cuites et les bronzes recherchés par les amateurs. L’un d’entre eux, La Rue, modelait des groupes d'enfants et d'animaux qui évoquaient la manière de François Flamant, dont il s’inspirait comme Bouchardon. D’autres répétaient, en biscuit encore, comme ce maître, les échos de la vie du peuple parisien, présentaient à la clientèle mondaine : la Blanchisseuse, le Tailleur de Pierres, l'Ecaillère. Les commandes de Vincennes commencèrent alors à tenter les académiciens. Au moment où M”° de Pompadour installaït à Sèvres la porcelaine de France, Falconet apportait à l’une et à l’autre le concours de son génie. Il modelaït pour la manufacture la réduction de la statue de la marquise sous la figure de l'Amifié et celle d’une charmante statuette destinée à la laiterie de Crécy. En 1755, le bibelot en biscuit a plus que rempli sa destinée : il l’a dépassée.
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