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CHAPITRE XII

Les « Cartells » agricoles et la hausse du prix

des grains

On sait, du reste, que la mode est aux « Trusts^», aux « Cartells », en un mot, aux groupements destinés à agir, tout à La fois, sur 1rs conditions de la production et sur Jcs prix des services ou des denrées. C'est une forme spéciale de la lutte économique entre des parties contractantes, entre le vendeur et l'acheteur le plus souvent. Les groupements ayant uniquement pour but l'amélioration des procédés techniques de la production n'ont point éveillé au même degré la curiosité du public et fixé l'attention des intéressés.

Cela se comprend. On agit lentement et difficilement sur les méthodes de production et sur les prix de revient. Il semble, au contraire, qu il soit beaucoup plus aisé d'agir sur les prix de vente à la condition de restreindre les offres, d'être maître du marché, au moins en partie et momentanément. Les bénéfices des producteu rs peuvent être ainsi augmentés rapidemen t sans autre effort que ceux d'une entente complète entre détenteurs ou fabricants disposant de capitaux

suffisants. Ces bénéfices, réservés à un groupe, se voient ou s'escomptent du moins el se calculent facilement; ils séduisent e1 frappent l'imaginât ion. Quant au consommateur, quant à l'acheteur des denrées ou des services don t le prix se trouverait rehaussé, on ne sVn inquiète pas; c'est une quantité négligeable. On fait, d'ailleurs, remarquer qu'une hausse résultant d'une coalition, d'un groupement économique de producteurs, correspond à une très faible élévation de prix pour chaque unité vendue et que l'acheteur s'en aperçoit à peine. 11 ne saurait donc s'inquiéter ou résister. Comment , du reste, l'acheteur isolé lutterait-il ; com m en l s'unirait-il à tous les aut res acheteu rs qu'il ne connaît pas et qui sont légion? Les producteurs, au contraire, sont peu nombreux, ils peuvent donc se connaître et associer leurs efforts.

Il est très naturel que le public agricole ait songé, lni aussi, aux avantages économique s résultant de l'union et du groupement des forces. Les Syndicats ont été la première forme de ces associations d'inté*rêts. Les Syndicats ont cependant eu pour but exclusif l'amélioration des conditions techniques de la production, notamment par l'achat en commun d'engrais de bonne qualité, d'instruments, de semences, d'animaux reproducteurs, etc., etc.

( Test la première période.

On songe, aujourd'hui, à leur faire jouer un tout autre rôle. Il s'agirait de grouper les producteurs en associations qui s'agrégeraient elles-mêmes les unes aux autres pour former des unions puissantes, capables d'agir sur les prix, de les fixer à leur gré et de les rehausser au profit des producteurs.

Nous allons étudier, tout à L'heure, cette question et discuter La valeur des arguments produits par les partisans des « Trusts > agricoles m France. Disons,

tout de suite, (pie cette conception du rôle des Asso

dations agricoles nous est commune avec certains A llemands.

Dans un livre récemment publié, M. Souchon* indique clairement le but que poursuivent les promoteurs du mouvement coopératif agricole de L'autre cote du Rhin.

a En 1895, dit-il, les chefs du mouvement coopératif en Allemagne entrevoyaient des résultats plus considérables encore, qui sont dans L'idée de Cartel!. En se multipliant, les Kornhaeuser finiront, pensaient-ils, par couvrir L'Allemagne de tout un réseau serré de coopératives. Ces associations se groupant en régionales et en centrales arriveront à être maîtresses de régulariser les cours, et peut-être même, de 1<** hausser. C'est un résultat qui serait facile à obtenir du jour où presque tous Les producteurs allemands seraient embrigadés dans le cadre des coopératives. Us auraient alors un véritable monopole: et rien ne les empêcherait de surélever le prix intérieur de presque toute la hauteur des droits protecteurs contre les importations étrangères. Quelques audacieux estimaient même que le futur cartel 1 ferait mieux que régulariser et hausser les prix par des opérations commerciales. Après avoir agi sur la ([milité de la production, par des ventes de semailles, pourquoi ne limiterait-il pas ses excès de quantité,

1 Les Cartells de l'Agriculture en Allemagne, Paris, Colin, 1903

par exemple en n'acceptani qu'un certain nombre d'hectolitrès par hectare d'exploitation? »

Tout cela est clair. Il ne s'agit pas de progrès techniqties, mais d'une action concertée des producteurs sur 1rs cours, et, au bésoin, d'une Limitation de La production pour assurer l'élévation des prix sans aucun souci des intérêts du consommateur dont personne ne s'inquiète.

Ce rêve, ce projet bizarre inspiré par des préoccupations égoïs les, nous pa rai t exl reniement dangereux. Il est donc bon de Le signaler.

Nous allons montrer, maintenant, quels arguments invoquent quelques personnes dans notre pays pour justifier la constitution decartells agricoles.

Voici ee que nous disions, à ce propos, dans notre ouvrage sur « Les questions agricoles »' :

Quelques personnalités du parti agrarien ont pensé qifil était possible d'utiliser 1rs groupements professionnels agricoles en vue (Tune action concertée relative à la fixation d'un prix de vente minimum pour une denrée déterminée, le blé par exemple. Elles ont supposé qu'une entente était possible entre les producteurs groupés et que cette entente pourrait servir à fixer le prix courant du froment dans notre pays. Ce projet est basé sur la nécessité de relever les prix, et c'est en s'appuyani sur une théorie économique que l'on prétend démontrer La légitimité d une action commune ayant pour objet le relèvement des

1 Paris, Colin, icjc/j.

cours. Cette théorie économique es1 bien connue. Il s'agit du coût de production dans ses rapports avec le prix courant. C'est Le coût de production qui règle le prix courant des marchandises. Ce prix ne saurai! rester trop longtemps ni au-dessus ni au-dessous du prix de revient. S'il le dépasse largement, l'appât d'un gain considérable provoque une augmentation de la production et un avilissement ultérieur des marchandises jetées sur le marché \ si le prix courant est inférieur, au contraire, à l'ensemble des frais, on cessera de fabriquer, les marchandises deviendront rares et les cours s'élèveront jusqu'à ce qu'ils aient dépasse précisément le montant des dépenses de production. Ainsi la valeur d'échange d'une marchandise et son prix de revient tendent toujours à se rapprocher, — sous le régime de la libre concurrence, bien entendu .

C'est là : en réalité, une conception purement théorique. On suppose implicitement la réalisation d'une foule de conditions; et, notamment, l'existence d'un pri x de revient unique, aisé à calculer avec précision, Pabsence de toute concurrence ét ràngère agissant sur les cours d'une façon prolongée, parce que les prix de revient de ces rivaux ne sont pas semblables aux nô1 res, etc.

Admettons, cependant, pour un instant, que cette théorie économique ne soit pas en contradiction avec les faits. Voici à quel raisonnement ont recours les représentants du parti agrârien :

« Lé prix courant du blé dans notre 4 pays devrait être fixe par son prix de revient. Il n'en est rien pourtant. La concurrence étrangère n'agit pas, puisque les

importations de blé sont très faibles, mais, en revanche, la spéculation fausse les cours, les déprime et les fait tomber au-dessous du coût normal dé production. Il faut donc arriver à élever les prix de vente en conseillant aux producteurs de se refusera vendre Jeu r blé au-dessous d'un cours qui leur assure le remboursement de leurs frais et un bénéfice légitime.

a C'est par une entente des cultivateurs groupés que Ton arrivera à Imposer aux spéculateurs des cours rémunérateurs en rapport avec les frais de production, »

Cette démonstration repose sur deux affirmations présentées comme l'énoncé de vérités déjà établies ou évidentes par elles-mêmes : 1° le prix de vente du blé est inférieur, en ce moment, à son prix de revient; 2° c'est la spéculation qui fausse les cours.

Chose curieuse, personne ne sait quel est le prix de revient du blé en France; les calculs les plus bizarres, les affirmations les plus contradictoires ont été produits à cet égard * .

Et cela se comprend aisément quand on réfléchit sans parti pris. La culture du blé n'est jamais isolée; il n'existe pas de ferme où Ton cultive exclusivement du froment, La succession des récoltes sur un menu» sol est la règle, et, d'autre part, les diverses opérations culturales dépendent les unes des autres.

Pour faire des betteraves à sucre, il faut utiliser la terre l'année suivante en cultivant une céréale* Supprimer la culture du blé, de Pavoine, des fourrai ges, c'est rendre impossible la nourriture des ani-

1 Voir, à cet égard, ch. vm, p. io3.

maux, la fabrication du fumier, el La production d'une plante industrielle comme la betterave.

Le calcul d'un prix de revient suppose, en outre, l'évaluation exacte des dépenses el des recettes. Or, le compte Blé ne saurait être établi avec cette précision. Parmi les frais de production figurent des éléments qui ne peuvent pas être évalués avec exactitude; Le travail des animaux de Irait a Une valeur qui varie avec le prix de revienl des aliments; ces derniers eux-mêmes étant produits sur l'exploitation, leur coût de production nVsi pas connu exactement. Le fumier de ferniê, qui est le principal engrais, n'a pas de prix (•(Mirant puisque le cultivateur ne le vend pas. Parmi 1rs recettes du compte Blé, nous trouvons la valeur des pailles et des déchets; mais ces denrées ne sont pas vendues. La paille sert à la nourriture 4 des animaux ou à la fabrication du fumier. Pour fixer la valeur des divers éléments d'un pareil compte, il faut donc procéder par évaluations arbitraires, par comparaisons, et lr calcul d'un prix de revient n'a plus rien de la sincérité et de la précision qui seraient i nd ispensables pour autoriser une conclusion.

Mais ce nVst pas tout. Le prix de revient varie encore avec l'abondance des récoltes, qui dépend elle-même des circonstances atmosphériques. Les rendements sont encore liés à la fertilité du sol et à Ses aptitudes cultu raies. Avec les mêmes dépenses ? on n'obtient pas les mêmes récoltes en Beauce et en Sologne*

Le prix de revient du blé varie donc dans une même ferme avec les années : il dépend des évaluations arbitraires du comptable. De ferme à ferme, de

champ à champ, e<> prix de revient varie encore avec la nature et la richesse du sol, la succession des récoltes 3 etc.

Comment dire, après cela, que le coût du froment <>st <le 20 fr. par hèctoiitrç dans notre pays?

Admettons même qu'on soit arrivé à établir une moyenne, un maximum, un minimum. Ce calcul, exact aujourd'hui, cessera de l'être demain. Un prix de revient nVsi pas immuable; tous les efforts de Vagricutteur et de l 'agronome tendent , on contraire, à le modifier. Les progrès techniques introduits depuis cinquante ans dans la culture du sol n'ont pas d'autre objet.

L'usage des instruments mécaniques, dès charrues perfectionnées , semoirs, moissonneuses, batteuses, a modifié les dépenses.

L'emploi des engrais minéraux accroît les rendements, et, par suite, fait varier le coût de production.

L'usage des aliments achetés au dehors réduit les irais d'entretien des animaux: la valeur de leur travail, celle du fumier, etc.

Enfin, la terre elle-même, dont le loyer constitue un (dément de prix de revient, est de valeur variable.

En résumé, prétendre d'une façon générale que le prix courant du blé est en ce moment inférieur à son prix de revient, c'est visiblement commettre une erreur; l'expérience le démontre^ (Tailleurs, avec une clarté qui devrait 'cpn vaincre les plus incrédules. Il y a vingt ans que Ton répète chaque jour : « le prix du blé est devenu inférieur à son prix de produe-

tion ! p Or, jamais on n'a produit, plus de blé que depuis quelques années

()n ignore, à la vérité, quel est le prix de revient du blé- Gé qui est exact, c'est que le cours actuel est assez élevé pour permettre La culture du froment quand çlle rst associée à celle des autres produits.

La première affirmation des représentants du parti agrarien, nous paraît donc singulièrement aventurée, fl reste maintenant à savoir si la seconde n'est pas téméraire. < C'est la spéculation, disent-ils, qui fausse 1rs cours. > Rien de moins certain, croyons-nous* On ne voit pas pourquoi les spéculateurs, c'est-à <dire les acheteurs à terme, auraient intérêt à faire baisser le prix du blé. On ne conçoit pas davantage, comment ils auraient pu agir sur les cours dans Jr même sens depuis une vingtaine d'années.

Les spéculateurs existaient et spéculaient aussi de 1850 à 1875, alors que 1rs cours s'élevaient. Pourquoi la spéculation aurait-elle obtenu des résultats si différents ? Toute spéculation à la baisse suppose une contre-partie à la hausse organisée par d'autres groupes. Est-il admissible que ce duel ait duré vingl ans ?

A quoi bon, d'ailleurs, aller chercher bien loin une explication aussi étrange de la baisse du froment ou des autres produits agricoles quand des faits bien connus ont visiblement provoqué une dépression des cours ?

L'accroissement de la production dans le monde, la facilité el le bon marché des transports sont les

1 Voir notre chapitre H, page 19.

causes visibles de la baisse des céréales. Nous l'avons nous-mêmes provoquée et maintenue en développant notre production à tel point que nos récoltes de blé suffisent dans les bonnes années aux besoins de notre consommation.

La seconde affirmation dont nous parlions plus haut, en résumant les arguments du parti agrairieû, ne nous paraît pas plus acceptable que la première.

On a soutenu également que les agriculteu rs étaient forcés de vendre; leurs grains à l'automne ; i'afïluence des vendeurs sur les marchés provoquerait, dit-on, une baisse, et les spéculateurs, achetant à bas prix, accumuleraient des stocks qu'ils écouleraient ensuite à des prix plus élevés. Dans cette hypothèse, le cours des céréales subirait des alternatives régulières dè baisse et de hausse, selon les périodes de L'année. Ces! à L'automne que les prix fléchiraient habituelle-» ment, tandis qu'ils se relèveraient ensui te de façon à constituer une marge de profil en faveur des spécula leurs avisés et tout-puissants.

En réalité, ce n'est là qu'une hypothèse contredite par les faits. En 1901, par exemple, les cours se relèvent à la suite de la récolte, au lieu de s'abaisser.

La hausse du troisième I ri mes I re est due à l'annonce d'une récolte médiocre.

Il n'est pas vrai, d'ailleurs, qu'à d'autres moments, le cours du blé fléchisse à L'automne pour subir une hausse de janvier à juillet.

En voici la preuve :

Les écarts sont très faibles d'un trimjestre à L'autre, et no tam m (Mit du premier au quatrième. La différence La plus notable est celle que Ton constate de 1890 à

1895, mais elle tient à une baisse brusque survenue en 1894, àla suited\inerécoltemagni(ique de 122 millions d'hectolitres. Il s'était, au contraire-, produit une hausse (1rs les premiers mois de 1891, parce que la gelée avait compromis la récolte ( .

11 nous semble, en résumé, bien imprudent de parler toujours de spéculation à la baisse, d'agiotage effréné, <*f d<* considérer 1<* commerçanl comme l'ennemi né du cultivateur, La hausse en 1891 et 1901 prouve .clairement que le négociant est obligé de subir les hauts cours quand la récolte est médiocre.

Et maintenant comment serait-il possible de grouper tous les producteurs de grains, ou le plus grand nombre d'entre eux toul au moins, pour imposer aux acheteurs un prixfixé arbitrairement.

Cette coalition gigantesque et sans precédenl risque fort d'échouer. Admettons que Ton réussisse à grouper plusieurs centaines de milliers d'adhérents, liicn ne prouve que l< k s cours s'élèveraient assez rapidément pour leu? donner satisfaction d une façon immédiate.

Si les agriculteurs ont besoin de Tonds quelques mois après la récolte, il^st nécessaire de leur en procurer^ sous. peine de voir les adhérents porter leurs blés ou Leurs grains au marché. On a songé à desprêts sur gages et notamment au warrantage des céréales, tri qu'il est prévu par la loi du 18 juillet 1808. Os opérations ne son 1 pas malheu reusemen l très con nues; les prêteurs sont rares. En ouftre, le warrantage n'est pas autre chose, dans ces conditions, qu'une spècu

1 86 millions d'hectolitres contre 128 millions en i8ij8 et 1899.

iation à ht hausse. L'agriculteur emprunte sur sa récolté parce qu'il espère vendre à plus haut prix quelques semaines ou quelques mois après. Cette opération de Crédit < k st encore pleine de périls* Si les cours restent stationnai res, s'ils baissent même à la suite d'une belle récolte, soit en France, soit àl'étranger, L'emprunteur liquide son opération et vend effectivement en subissant une perte à laquelle s'ajoutent les frais de l'emprunt. Pour agir sur 1rs cours il faudrait cependant faire le vide sur l# marché pendant quelque temps el fournir des avances à un très grand Nombre de producteurs. Il s'agit donc d'une opératiôn de crédit se chiffrant par des ( (Mitaines de millions !

Pourquoi 5 (railleurs, se contenterait-on de protéger avec tant de sollicitude 1rs producteurs de froment, d'avoine ou de seigle? Les intérêts des viticulteurs ne seraient-ils pas aussi respectables, et, en s'appuyant sur les mêmes raisons, ne va-t-on pas rechercher le^ prix de revient du vin pour le comparer à son prix de vente ?

Conseillerait-on aux vignerons dç fixer des prix minima, au-dessous desquels personne ne pourra acheter ou vendre du vin ?

Ce que nous disons iei à propos des vignerons et du vin reste vrai pour tous les produçteuys agricoles

sans exception et pour tous les produits.

L'acheteur accablé ou révolté uè constituerart-il pas à son tour des Associations capables de lutter contre 1rs prétentions des producteurs groupés?

En vérité, il est inutile de se préoccuper outre mesure de toutes ees hypothèses.

Jusqu'ici les groijpements professionnels agricoles ont joue un rôle éminemment utile et fécond, 1rs résultats obtenus ont été excellents. C'est âvec la plus sincère estime et la j)lus respectueuse admiration qu'il convient de constater le zèle de tant d'hommes dévoués qui ont dirige ce mouvement en France depuis qui nze ans.

Leur bon sms etleur clairvoyance les mettront en

garde contre les dangers de certaines tendances actuelles, et ils renonceront, nous en sommes persuades, à l'intervention des Associations agricoles dans la fixation des cours. Leurs efforts tendront à

réduire les prix de revient, et non à rehausser lesprix do vente.

Ce prix de vente a. d'ailleurs, depuis quelques années, une tendance marquée à s'élever malgré l'accroissement de la production.

En voici la preuve :

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