SCENE II
T)0\1S, ZMV^tAZlLE.
Mnazile.
11 entre avec des bonds de chevreau, grimpe à un arbre, redescend,
et dit avec une expression joyeuse.
Bonjour , Jorèt! Bonjour, sentier Que fleurit le sauvage et vu\ice églantier!
Je m'éveille! vraiment, c'est qu'aujourd'hui la mousse Plus que tout autre jour était profonde et douce. Et j'ai laissé partir l'aurore, — paresseux! — Me vautrant dans mon lit parfumé, comme ceux De la ville, qui n'ont jamais vu la rosée Et inceler aux feux du matin irisée!
Ah! c'est mal! Allons boire à la source!
Il se couche à plat ventre, et se regarde dans l'eau.
Je ris Quand je vois dans ces Jlots transparents et chéris. Au fond, me regardant, ma figure cornue. Claire fontaine! Elle est de tout autre inconnue! Nul autre n'a trempé les lèvres dans ses Jlots Qui font sur les cailloux comme un bruit de grelots.
Dressant la tête.
Tiens! je ne suis pas seul.
11 s'approche de Doris, et la regarde curieusement. DoflSj avec un geste ennuyé.
Oh ! laisse-moi, de grâce!
Tais-toi !
Mnazile.
Je ne dis rien!
Doris.
Ces discours qu'on ressasse M'assomment !
Mnazile.
Quels discours encore
Doris.
lu vas aussi Me dire que ta vie esc toute à ma merci. N'est-ce pas? Que tu meurs, et mille autres paroles Aussi vaines, aussi mensongères et folles'!1 A quoi bon? Sous l'abri des arbres protecteurs J'étais venue, ami. fuir ces propos Jlatteurs Dont la banalité persistante m'irrite!
Oui . mes yeux ont brûlé ton cœur. Le beau mérite! Tu vois que je le sais. Ne me le dis donc pas. Je ne veux rien entendre. Adieu, faune.
Mnazile, ahuri.
Les bras Me tombent. Moi, je veux mourir? quelle folie! Et pourquoi, s'il te plaît? La forêt } embellie Par le retour d'Avril, éclate en jloraisons, Et les taillis charmants ne sont plus que chansons! Et je voudrais mourir, moi, quand V immense joie Du soleil sur mon front enchanté se déploie! Qui t'a conté ce conte? ô nymphe? dis-le-nous. Mourir! ce bois est-il donc la maison des fous?
io Le Bois.
Doris.
Quoi! tu ne venais pas à moi, tremblant et blême. Me dire ton martyre amoureux, la suprême Angoisse où t'a jeté mon visage, et tous ces Propos dont tes pareils m'obsèdent?
Mnazile.
Je passais.
J'allais boire à la source; alors, dressant la tête A tes pas. je t'ai vue...
Doris.
Et j'ai fait ta conquête.
C'est bon!
Mnazile.
Mais non. je n'ai pas dit cela.
Doris.
Comment/
Mnazile.
Je jus surpris, c'est vrai. Le plus communément . A cette heure du jour, je suis tout seul sous l'ombre Heureuse de ce bois mystérieux et sombie. Ou nul mil jaloux ne me vient espionner ; J'iillats tranquillement me mettre à déjeuner. Comme chaque matin, de figues et de mûres .
Le Rois. ii
Et puis dormir sur l'herbe abondante^ aux murmures De ce ruisseau Jaseur. Tu me gènes; va-t'en.
DOTIS, a part.
Que dit-il?
Haut.
Est-ce vrai?
Mnazile.
Que m'emporte l'autan Si je...
Le rustre!
Alnazile.
/ oit ces fruits vermeils, ces baies Rouges comme le sang divin tombé des plaies Du chasseur Adonis.
Sans s'occuper de Doris.
J'en vais cueillir encor.
A Doris.
Adieu.
Doris.
Mna\ile} adieu.
i2 Le Bois.
Mnazile.
Les beaux fruits !
Doris.
Le butor!
Donc, tu me laisseras partir ainsi'?
Mnazile.
Sans doute.
Pourquoi te retiendrais-je'f
Doris.
Indique-moi ma route.
Je crains de m' égarer.
Mnazile.
Suis ce bois de lauriers Et de Jasmins en fleurs aux myrtes mariés.
Adieu. M.na\ile.
M nazi le.
Adieu.
Il s'.\sml\I .m foml du tlK.itrcct mange.
DoriSj seule, à l'avant-scène .
C'est trop fort! Il me laisse Partir sans un seul mot d'amour. Oh! cela blesse Mon orgueil, et je dois, — non pas certes, ô dieux! Que je tienne à l'amour d'un satyre odieux, Brute à demi, sauvage, horrible à voir, stupide, Et dont l'esprit vainqueur gît dans le pied rapide. Oh! non; mais je me dois, je dois à ma fierté De troubler quelque peu cette tranquillité Offensante, après tout, pour qui porte une jupe.
Avec résolution.
C'est dit! il m'aimera! Je rirai quand ma dupe, Se traînant à mes pieds, me suppliera.
Avec une rage enfantine.
Tu veux La lutte? Eh bien! soit! Par C y pris aux blonds cheveux! Il faut qu avant ce soir , pleurant dans les broussailles, Cherchant l'horreur des nuits, 6 sylvain! tu tressailles, En proie à l'épouvante auguste de V amour! Tu m'as humiliée! Oh! prends garde! A mon tour!
Revenant sur ses pas, avec une voix douce.
Mnaiile!
M nazi le.
7m n'es point partie encor't
Dor ls.
Je reste.
Ce bois est ravissant!
Mnazile.
Oui. pour faire la sieste On est bien. Les oiseaux volent sur votre front; Le nuage, qu'en l'air d'autres bientôt suivront. Se livre à des {igl^gs amusants. Sans secousse Le sommai vient aux yeux par une pente douer. On rêve, on est heureux.
11 ferme les veux.
Doris.
Mnajile!
Mnazile.
Qu'est-ce encor'/
Doris.
Et cela te suffit, cet agreste décor Solitaire, muet et tapisse de lierre.
Que n'éveilla jamais une voix familière?
M n a z i 1 c Parfaitement.
Doris.
Tu vis heureux'
Mnazile.
Parfaitement.
Tu ne désires rien'!
Mnazile.
Rien du tout.
Do r is.
Ah! vraiment!
Tu m' étonnes! Ton cœur est donc mort?
Mnazile, la main Jnr la poitrine.
// palpite.
Doris.
Ce tranquille bonheur, dont rien ne précipite
La marche, emplit asse\ ton à/ne'/ Allons! tu ris!
Quoi! les hivers glacés et les printemps fleuris.
Le même rossignol et la même romance
Qui chaque soir, à la même heure, recommence.
i6 Le Bois.
Ne te fatiguent pas? Tu mens! Tu mens, Sylvain. Ou l'existence alors est un mot creux et vain, Ou bloc grossier, pareil à l'inerte matière. . . Mais non! tu vis! tu sens! tu n'es pas une pierre, Et tu vois au delà de ce que nous voyons Avec nos yeux mortels qu'aveuglent les rayons! N'est-ce pas? et quand Juin circule, ivre de Jiainme Dans le ciel ébloui, quelque chose à ton âme, 0 faune! dit qu'en nous, et près de nous, autour De nous, frémit un dieu dont le nom est Amour !
L'amour!
Mnazile.
Doris.
Mnazile.
C'est vrai! Quand Jîeurissent les roses, 0 nymphe! J'ai pensé bien souvent à ces choses. Oui, J'aime! Oui, mon cœur est un brasier vivant! Aies secrètes amours, Je les confie au vent, A l'air qui passe!
Doris.
Ami, dis-les-moi?
Le Bois. ij
Mnazile.
Tu vas rire De moi, sans doute, gauche et malheureux satyre.
Do FIS, triomphante, a part.
Enfin!
Haut.
Non ! parle !
Mnazile, aulx*.
Eh bien! mes amours, connais-les !
C'est là, dans ce terrible et farouche palais. Abri mystérieux de la grande Cybtle, Où la nature abrupte, effrayante, rebelle, Semble se souvenir encore des Titans; C'est là que je me sens tressaillir, que j'entends Les invisibles voix qui soulèvent mon à/ne! Oui, quand tombe la nuit morne, quand le cerj brame. Lorsque la lune est rouge et luit sinistre, moi . Pâle, muet, je viens ramper , tremblant d'effroi, Dans la broussaille épaisse et la frondaison noire. Et la forêt alors m' apparaît dans sa gloire! Mes amours, les voilà ! C'est le bois vaste et sourd, Immense, fourmillant ; la fontaine qui sourd
Du fianc vertigineux de la terre; c'est l'antre Où l'ombre formidable et grave se concentre; C'est le sommet neigeux du Cnémis ; le, torrent Ecumeux; la tempête horrible s' engouffrant Dans les branches avec le fracas du tonnerre Et faisant reculer l'aigle au fond de son aire! Oui, nymphe, tu dis vrai! J'aime ce bois sacré. Auguste, frissonnant , palpitant, effaré!
Oh! que de fois, songeur, quand les hivers moroses Fuyaient, j'ai contemplé le doux réveil des roses. Et vu la violette ouvrir ses yeux charmants Dans le ga^on semé de mille diamants!
Ces taillis sont peuplés ! ils sont vivants! Le chêne Sait quel charme ineffable auprès de lui m'enchaîne. Tout m'aime ici. Le soir, dans les halliers jaloux. J'assiste aux jeux sanglants des grands ours et des loups. Et l'âme du vieux Pan, père de toutes choses. M'enivre, et vous emplit, asiles grandioses. Antres voilés, rochers moussus, jourrés épais. D'amour et de bonté, de fraîcheur et de paix!
Doris.
Et c'est tout? Et jamais, animant ces proj'ondes Solitudes, mêlant aux brises vagabondes- Son souffle pur. tu n'as rivé, jeune et marchant A tes cotes, heureuse, émue et te cherchant Dans tes yeux où les siens se plongent, une amie Qui repose le soir dans tes bras endormie,
Et te dise, tout bas, les secrets de son cœur D'une voix dont l'amour a rhythmé la langueur?
Non; Jamais .
Mnazile.
Doris.
Je te plains ! Eh ! quoi donc! quand la chasse De la blanche Art émis dans la clairière passe, Et que. se mariant aux sons mâles du cor. Sonne le cliquetis conjus des carquois d'or Sur l'épaule de lis des sveltes chasseresses . Tu n'as rêvé jamais la saveur des caresses Et le feu des baisers se mêlant aux aveux. Une taille serrée entre tes bras nerveux'/. . .
Mnazile, troublé.
Non. Jamais. Cependant. .
Doris.
Mais cette forêt même.
Palpitante d'amour, commande et veut qu'on aime!
Le regardant avec tendresse.
Dis-moi, si tu voyais, penchée auprès de toi, Une femme tremblant et frissonnant d'émoi,
Te regarder ainsi, laisser sa chevelure Parfumée effleurer en jouant ta figure?.
Mais...
Réponds?...
M nazi le.
Doris.
Mnazile.
0 Doris!
Doris.
Tu n'aimerais donc pas A voir s'incliner l'herbe et les fleurs sous les pas De quelque bien-aimée aux beaux yeux, dont les voiles. Glissant sous la feuillée aux lueurs des étoiles. Feraient battre ton cœur délicieusement?
Tu le hais donc, enfin, l'adorable tourment De vivre dans un autre, et de sentir son âme Monter, en un baiser, aux livres d'une femme ? Tu n'as donc jamais vu, dans tes songes Jlottants. Passer une ingénue aux rires éclatants, Cheveux blonds, sein de neige et visage d'aurore, Eveillant dans ton emur l'échu frais et sonore
Des souvenirs heureux, des claires visions
Dont le vol. dans l'air pur, trace de bleus sillons?
M nazi le.
Oui. nymphe!
L/OMSj moqueuse.
Adieu. Alnajile!
Mnazile fait un geste désespéré, comme pour retenir Doris, et s'arrête, muet et cor.
L/OTlSj avec une joie sourde, à part.
A présent je te brave!
A mon tour! Viens ramper à mes pieds, lâche esclave! Je suis vengée!
lille sort, en jetant un regard dédaigneux sur Mnazile.