Le bois de Boulogne histoire, types, moeurs
Le Premier «oleil à Péris. — Aspects divers. — Le Marronnier du *0 mars. — Une Vieille réputation. — Moineaui et Violettes. — Les Mensonges de février. — Les Hirondelles. — Effets de soleil. — Le Boulevart et les Champs-Elysées. — Balzac et son pantalon. — Bizarrerie des toilettes. — Un Habit couleur du temps. — Les Serre s-chaudes de Paris. — Les Papillons messagers. — Invitations du printemps. — Nous passons la barrière — daucho-Pança et les Almanachs.
La physionomie de Paris est mobile comme celle d’une jolie femme, a-t-on dit. Rien n’est plus vrai. Il n’est pas un observateur, connaissant quelque peu son Paris, qui n’ait été frappé des divers aspects que' sait prendre, selon les saisons ou le temps,
la pluie ou le soleil, le froid ou le chaud, cette ville originale et sans pareille. Il ne faut peutêtre pas attribuer à une autre cause le grand vide que nous éprouvons, le sentiment de profonde tristesse qui s’empare souvent de nous quand nous nous éloignons de Paris, et la joie intime que nous ressentons quand nous y revenons après une absence prolongée. Il n’y a qu’un Paris , dit-on aussi. Les étrangers le savent bien; car c’est leur ville de prédilection, leur patrie de cœur et d’esprit. L’homme riche qui se fait vieux, et qui, après de longs voyages, a regagné le foyer de ses jeunes ans, ne parle jamais de Paris sans une émotion que le souvenir des autres grandes villes qu’il à visitées ne lui inspire pas.
Il a tout vu : Pétersbourg, Vienne, Rome , Madrid, Londres ont été ses étapes ; il se les rappelle avec joie; mais écoutez-le, et dites-moi s’il ne paraît pas plus ému quand il parle de la France,
de Pai is ? Oui, l’étincelle de la jeunesse s’est rallu-
mée un instant dans ses yeux ; ses lèvres ont souri, sa voix est devenue plus sympathique.
C’est que Pétersbourg, Maürid, Rome et Londres lui ont paru monotones au bout de qùelques mois; c’est qu’il y a souffert du froid, du chaud ou des brouillards, tandis que Paris, avec son ciel tantôt bleu comme celui de l’Italie, tantôt gris comme celui de la Finlande , avec ses brumes d’automne qui ne durent pas, avec le jeu perpétuel de sa coquetterie charmante , ne lui a pas laissé le temps de s’ennuyer, ou bien ne l’a ennuyé que pour lui faire mieux goûter le plaisir qui devait suivre l’ennui. Cette coquetterie peut être comparée au manège d’une jolie femme qui, à l’aide d’une simple dentelle quelle met sur son visage ou qu’elle relève, sait se montrer à vous sous un aspect toujours nouveau et toujours plus attràyant.
Vivre à Paris, c’est voyager perpétuellement, car le monde entier est dans Paris ; c’est avoir sous les yeux un kaléidoscope toujours en mouvement, un panorama de toutes les heures. Là, non seulement les jours se suivent et ne se ressemblent pas, mais le moment qui suit diffère de celui qui l’aprécédé, . •.
L'inimitable talent de cette ville si bonne, si facile, si hospitalière,, consiste à ressembler à tout sans pouvoir être comparée à rien, à vous donner du chaud ou du froid, à vous faire rire ou pleurer, mais toujours sans excès et sans fatigue. Un homme d’esprit peut mourir du spleen sur les bords de la Tamise ; un imbécile seul peut mourir d’ennui sur les bords de la Seine. Paris est une fée dont la baguette est toujours prête à faire un nouveau prodige pour celui qui sait la prier. Tout le secret de V affaire consiste à ne pas se désespérer pour un mauvais jour, et à s’endormir dans la confiance qu’on aura du nouveau le lendemain.
Ne me taxez ni d’exagération, ni d’ enthousiasme! mes cheveux ont grisonné dans cette ville dont je vous fais un si riant tableau. Je la connais à - fond , dans ses moindres détails, comme on con^ naît une maîtresse de dix ans, et c’est pour cela que je me porte garant de ses charmes.
Je sais par cœur ses beautés, car je les ai cent fois vues sous cent aspects différents. Je vous dirais, par exemple, à quelle heure et par quel
temps il faut voir ses quais , ses boulevarts , la Cité ; je vous dirais quels jours il faut aller aux Tuileries, et quels jours au Marais; je vous indiquerais, au besoin, l’époque de l’année qui amène
les plus curieux nuages sur la portion du ciel qui s'étend de Notre-Dame au coteau de Meudon, et qu’il faut aller admirer du Pont-Neuf. Mais ce ne sont là que des faits généraux amendés sans cesse par la bizarrerie de l’imprévu. Ce sont les couleurs-mères de la palette que le hasard mélange pour varier à l’infini les teintes de toutes choses.
A-t-on vu les Tuileries pour s’y être promené bourgeoisement un dimanche? Non ; on connaît le cadre, mais on ignore les véritables beautés du tableau, car le tableau change sans cesse. Il est gai, triste ou mélancolique selon le temps; il est même quelquefois d’un excellent comique, les jours d’ondées, par exemple, lorsqu’on est au mois d’octobre, et qu’il ne reste plus dans l’allée de Diane qu’un seul arbre feuillé sous lequel toutes les dames cherchent un abri.
Ce. bienheureux arbre., qui connaît les hautes
destinées que l’automne lui réserve, ne manque pas de conserver ses feuilles bien longtemps après que tous les autres se sont dépouillés. C’est un
marronnier; mais plus sage que celui du 20 mars, il ne se hasarde jamais à crever ses bourgeons tant que l’hiver ne nous a pas dit un adieu définitif; aussi quels décamérons n’ a-t-on pas faits sous son abri tutélaire î
Me voici bien loin de mon sujet ; cependant , qu’il me soit permis de ne pas quitter les Tuileries sans dire en passant que l’arbre du 20 mars n’est plus qu’une réputation usurpée; que depuis cinq ans il est distancé de trois jours par un de ses confrères plus jeune que lui. Mais il a les bénéfices de la vieillesse et de la position acquise ; sa réputation est faite, et le public n’en démordra pas. L’autre pourrait mettre à l’air, au mois de février, ses belles pyramides blanches et roses, qu’on n’en jurerait pas moins par l’arbre du 20 mars, tant est grande et funeste au jeune mérite la force de l’habitude !
Puisqu’il est bien entendu, maintenant, que
Paris est la ville la plus curieuse du monde , une sorte de clavier dont les harmonies sont incessamment variées, introduisons le grand artiste qui nous a quittés depuis six mois ; soufflons sur les nuages, chassons les derniers brouillards, nous voici en avril, introduisons le soleil.
Le ciel est bleu, les bouquetières sont au coin de toutes les rues, les moineaux se poursuivent dans les lilas et viennent effrontément battre des ailes et se pâmer jusque sous la chaise où vous
êtes assis. C’est le moment où les arbres, long-
temps muets, s’illuminent soudainement de feuilles et de fleurs, où les orangers craintifs sont tirés de leurs serres; c’est le moment enfin nù l’artiste divin exécute à grand orchestre l’ouverture du printemps ! . ; •
Les premiers beaux jours sont attendus à Paris avec une impatience d’autant plus grande que février nous en donne souvent un avant-goût menteur, Le traître nous fait venir, comme ôn dit, l’eau à la bouche, avec les grandes éclaircies de son ciel bleu ; il dore les rues de ses chauds rayons
sous lesquels se dilatent et s’entr’ouvent les bourgeons imprudents ; la nature elle-même est trompée, et il lui arrive de payer cher sa confiance ; car le mensonge dure huit jours, quinze jours au plus, après lesquels février, se rappelant que le carême approche, quitte brusquement son masque et se montre à nous dans la triste réalité d’un mois d’hiver, c’est-à-dire froid, sombre et pluvieux. On a cru tenir le beau temps et l’on a ouvert sa fenêtre : il faut la fermer à la bise et aux giboulées, et renouveler, avec un gros serrement de cœur, sa provision de bois.
C’est ainsi qu’agissent les hommes d’expérience, ceux qui ne s’en rapportent pas à un premier sourire. D'autres persistent à dire, malgré les frimas, que l’hiver est bel et bien mort, et je puis citer l’exemple d’un de mes amis qui ne reprendrait pas pour une fortune son paletot quand il l’a une fois quitté,
C r est lorsque les hirondelles sont arrivées place Vendôme et à l’Institut qu’on peut être bien certain que l’on tient son printemps. Plus sages que
nous, plus intelligentes que les fleurs de i’ amandier, elles ne se trompent pas, et ne se mettent jamais dans le cas d’avoir à battre en retraite. Levez donc les yeux et soyez fiers quand vous passez près de la colonne, si vous voyez ces joyeux oiseaux s’ébattre dans l’air.
Le premier soleil, à Paris, a des effets miraculeux ; c’est comme un changement à vue opéré par la baguette d’un enchanteur; mais c’est surtout aux Champs-Élysées et au Boulevart qu’il faut l’étudier. Dans cette longue traînée de flamme, les promeneurs vont, viennent, s’arrêtent, fument et s’ébattent avec délices : on dirait des abeilles dans un rayon de soleil. C’est un échantillon complet de la société parisienne, car la vie de château n’a pas encore commencé. Allumez donc un bon cigare, marchez lentement comme un homme qui ne se meut que pour observer, et ouvrez les yeux.
Au temps où Balzac était encore garçon, le plus illustre de nos romanciers, — je ne dis pas le plus fécond pour ne pas offenser Dumas, — ne
manquait jamais d’inaugurer le printemps au boulevart. La foule l’avait perdu de vue depuis six mois; mais au premier beau jour, elle l’apercevait dans cette zone de lumière, où il se promenait seul, vêtu d’un paletot-sac, coiffé d’un chapeau gras, à bords impossibles, et chaussé de souliers à boucles.
La partie la plus pittoresque de son costume était un pantalon à pieds, à petits carreaux noirs et gris. La dernière fois que je vis cet éternel pantalon, il était rapiéceté dans le bas, à la façon des pantalons de cavalerie, et, quoique les pièces fussent de la même étoffe que le reste, la différence du vieux au neuf formait un contraste dont les passants ne manquaient pas de se divertir. C’est dans , cet appareil que se montrait au public l’écrivain qui sut le mieux habiller ses personnages, leur donner le plus grand air du monde et les douer de la distinction la plus exquise. 11 descendait de son appartement de la rue Richelieu, ou bien il revenait de Russie, car pour rien au monde il n’eût voulu manquer son printemps parisien.
Ce qui frappe tout d’abord à cette époque dé l’année, c’est l'étrangeté des costumes. On voit qu’on n’est pas encore en été, mais on sent qu’on n’est déjà plus en hiver. Les femmes portent leur manchon, les hommes ont leur paletot, mais on aperçoit des robes de barège et des chapeaux gris, ( des crêpes de Chine et des pantalons légers.
Juillet et décembre se donnent la main. C’est à ces époques ambiguës, qui tiennent du froid et du chaud, comme la chauve-souris tient de l’oiseau et du rat; c’est surtout dans ces jours de transition que la femme de goût et l’homme du monde se reconnaissent à leur toilette.
S’habiller avec élégance et simplicité est toujours un grave problème pour les Parisiens ; mais savoir éviter des disparates de toilettes choquantes dans les jours de passage d’une saison à l’autre, implique une finesse de tact peu commune. Il faut, comme disait une femme d’esprit, savoir se faire ces jours-là « un habit couleur du temps. »
Le côté droit du Boulevart, depuis la rue Drouot jusqu’à la Madeleine ; les Champs-Elysées depuis
la place de la Concorde jusqu’au Rond-point, ce sont les deux serres-chaudes de l’aristocratie parisienne. Tout ce qui bride de se montrer, tout ce qui aime à jouir du premier soleil va là. On s’y voit, on s’y connaît, la vie y est facile.
On peut passer dix ans dans les autres quartiers de Paris et ne pas y rencontrer une seule connaissance, un seul ami. Là, on les trouve tous, un jour ou l’autre. On y coudoie ce que l’on aime et ce que l’on hait, ce que l’on a et ce qu’on n’a plus. On y rencontre ses amours de la veille, ses amours oubliées et ses amours perdues. Tout cela vous saute aux yeux, vous frappe au cœur et réveille en vous des mondes de souvenirs.
C’est par ces temps de résurrection, par ces belles journées du mois d’avril qu’une nouvelle vie se manifeste en nous. La sève monte dans les arbres et le sang circule plus libre et plus frais dans nos artères. La campagne nous envoie ses premières invitations, sous la forme de papillons jaunes et blancs, qui pénètrent, confiants messagers, jusque dans nos. rues les plus humides. Le
Parisien , alléché par ces gracieuses avances , éprouve un irrésistible besoin de passer la barrière. Suivons la foule, descendons le Boulevart, traversons les Champs-Élysées, saluons l’Arc-de-Triomphe et entrons au Bois de Boulogne.
Ne nous livrons, cependant, à ces premiers soleils qu’avec prudence et précaution. Tous les almanachs le recommandent, et la sagesse est aujourd’hui dans les almanachs comme elle était dans les proverbes au temps de Sancho Pança.
LONGCHÀMPS
Cn Nid dp roulure. — Le Banquet des anciens. — La Fort! de Koùvray. — La Cbasse royale. — Paysage. — Louis XV et ses courtisans. — Gais - mystères. — Saints cantiques. — Longchamps. — Origine du monastère. — Isabelle et Saint-Louis. — Mort d’Isabelle. — Les Miracles. — Origine des pèlerinages à -Longchamps. — Amours de Henri IV et de Catherine de Verdun. — L'Opéra à Longehamps. — Une Aventure galante. — Luxe effréné. — Démolition du monastère.
Que d’épisodes, de comédies, de drames se sont accomplis, noués et dénoués depuis cinq siècles dans cette petite presqu’île formée par la Seine à l’ouest de Paris ! Dans ce nid de verdure, naguère si frais et si parfumé, ne vous attendez-vous pas à rencontrer du regard les ombres vénérées de nos grands hommes, à heurter du coude le coude d’un de nos rois ! En vérité, il serait beau de tirer de leur long sommeil toutes ces générations pieuses ou folles, sévères ou ^bigarrées, qui se sont elTa-
cées en laissant là des traditions qui rient, chantent ou prient encore ! Eh ! pourquoi ne le ferionsnous pas ? Serions-nous tellement déchus que nous ne pussions convier nos pères à un banquet digne d’eux?... Ah! nobles princes, il vous fallait des allées molles et sablonneuses, des chemins mystérieux et de somptueuses habitations ! Eh bien ! nous avons des avenues riantes comme de longs rubans, le mélèze et le sombre sapin abritent d’étroits sentiers, et nous possédons de charmantes villas ! Levez-vous donc et accourez ! accourez dans toute votre force et votre gloire, car vous fûtes forts et glorieux, accourez!...
Ou plutôt, demeurez ; que viendriez-vous faire ici ? à qui parleriez-vous ? dans quelles salles de marbre, immenses et sonores, vos éperons d’or pourraient-ils résonner? Et vous, belles dames, quel page, de nos jours, s’il est encore des pages, serait digne de porter votre queue de velours et votre missel enluminé ? Quelles mains sauraient tenir en laisse vos élégants lévriers ou lancer dans les airs vos courageux faucons ?
Reposez donc en paix, beaux sires', rien n’existe plus de tout ce que vous aimiez. La hache a depuis bien longtemps déjà abattu ces grands arbres, si grands qu’ils jetaient de l’ombre sur toute votre grandeur 1 L’antique Rouvray s’est resserrée, ses marges se sont rapprochées ; aujourd’hui ce n’est plus une forêt, c’est un bois.
Et pourtant, elle était bien belle et bien riche' cette petite presqu’île, quand les .ormes et les chênes la recouvraient de leur frais manteau; quand, sur son horizon bleu, se détachaient les flèches élancées et les coquettes tourelles de ses castels brodés à jour ! Quel magnifique panorama, quelle chatoyante ceinture de vertes collines et » d’habitations royales ! Voyez-vous la Seine roulant doucement ses flots et reflétant les richesses que la nature et l’homme lui ont prodiguées? Entendez-vous le bruissement de ces eaux s’unissant aux fanfares éclatantes des cors, aux cris des piqueurs,
aux hennissements des chevaux : Tahiaul tahiau! le cerf part, les chiens l’entourent et le pressent. . . Tahiauu ! tahiauuu ! le cerf s’est jeté dans le lac, il le
traverse, et sa sueur brûlante ruisselle encore sous les flots glacés... Halali! halali ! le cerf est mort; un roi et sa cour l’environnent; on devise, on crie, on rit, puis tout redevient silencieux : les carrosses se sont avancés, de petits pieds que le satin recouvre se pressent devant les voitures, les portières sont ouvertes et refermées, les chevaux partent au galop.
Et maintenant, voyez ! Le soleil se couche derrière les collines de Saint-Cloud. Les sommets des arbres, doucement agités par la tiède brise d’une belle soirée do juin, s’illuminent de ces reflets qui dessinent nettement les feuilles et les font britler comme de longues franges d’or. L’ombre des grands arbres se masse et s’étend dans la direction de Paris. L’oiseau prélude à ses chants. Le papillon ne vole pas, il s’attache amoureusement à la fleur perlée des bruyères et des héliotropes sauvages. Tout à coup, l’oiseau se tait et voltige effrayé de branche en branche. Qu’est-ce donc ? d’où partent ces voix ? d’où viennent ces bruits ?
La nuit est venue, les appartements de laMuette
se sont illuminés. Louis XV et ses courtisans s’attablent au château.
Plus tard, quand les fibres de toutes ces têtes se sont émues sous les vapeurs du festin, cette foule de grands seigneurs et de femmes aimables se répand dans la forêt, les groupes se forment, on s’isole, mais deux à deux, et sous ces arbres touffus, sur la mousse fleurie on devise d’amour, les mains se pressent, les lèvres se rapprochent... Quelle pastorale !
11 est nuit encore , le ciel est étoilé , écoutons : Quels sont ces chants de femmes, religieux et suaves comme les notes les plus aiguës de l’orgue? Avançons en silence, l’épaisseur de l’ombre nous protège , avançons* Des nonnes, une prière à la Vierge, des cierges, un grand Christ d’argent \ Oui, voilà Longchamps. Les cloches tintent à intervalles égaux, le chœur étincelle, des mains blanches et effilées, des mains de princesses effleurent l’eau du bénitier d’albâtre, les fronts se signent, s’inclinent vers les dalles glacées et les chants recommencent. Heureuses filles, pauvres
femmes, mortes si pures 1 combien de fois avezvous dû gémir sur celles qui, après vous, vinrent occuper les cellules que vous aviez habitées seules avec Jésus votre divin époux! elles aussi priaient et s’agenouillaient sur la pierre. A qui pensaientelles ? Dieu le sait !
Ce fut en 1260 qu’Isabelle, bile de Louis VI II-, dit Cœur-de-Lion, fit élever le monastère de Longchamps sur un terrain qui lui avait été donné par le roi saint Louis. Le couvent fut appelé le monastère de l’Humilité de Notre-Dame. Isabelle ne prit point l’habit de l’ordre. « Elle vivait saintement dans un hôtel voisin du monastère, dit un chroniqueur, et ce n’est qu après sa mort, en 1270, qu’on revêtit son corps de l’habit de saint François. Le roi saint Louis, qui était sur le point de partir pour la Terre-Sainte, voulut assister aux funérailles de sa sœur. Il y vint et se tint à la porte de l’église pour empêcher d'entrer toutes les personnes qui n étaient pas nécessaires. 11 prononça ensuite un petit discours plein d’onction pour consoler la communauté d’une perte si douloureuse. »
Isabelle fut inhumée dans l’église du couvent. Sœur Agnès d’Harcourt , troisième abbesse de Longchamps, qui a, écrit la vie de la fondatrice du monastère, raconte ; les nombreux miracles opérés par son intercession : « Les aveugles voient , les boiteux marchent droit, les malades sont gtléris , etc, etc. » Le bruit de ces cures extraordinaires attira la foule à Longchamps, et l’empressement grandit encore lorsque le pape Léon X eut déclaré Isabelle béate, par une bulle du 3 janvier 1521. Le corps fut exhumé, placé dans une châsse et exposé publiquement à la vénération des populations.
Telle est l’origine des pèlerinages à Longchamps. Les rois eux-mêmes s’y rendaient le jour de la fête de la pieuse Isabelle, et les chroniques du temps racontent que Philippe-le-Long y faisait de fréquentes visites.
Malheureusement, le mépris de la discipline religieuse et la démoralisation succédèrent à la piété et à la sévérité de la règle. L’exemple partait de trop haut pour qu’il ne fût pas suivi. Plusieurs
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pois eurent des relations intimes avec les religieuses de Longchamps. Les amours d’Henry IV et de Catherine de Verdun sont connues. Catherine reçut pour prix de ses complaisances l’abbaye da saint Louis de Vernon, et son frère devint président au Parlement de Paris... , . .
Ces désordres blessèrent les âmes pieuses. Peu à peu les rangs des fidèles s’éclaircirent et l’église devint déserte. Les religieuses imaginèrent alors, pour ramener l’affluence, de chanter les Ténèbres en musique, les mercredi, jeudi et vendredi de la Semaine-Sainte. Elles appelèrent même à leur se-» cours les premières cantatrices de l’Opéra, qui Vinrent mêler leurs voix profanes aux saints cantiques de la communauté. Ces solennités mondainés eurent tout le succès qu’on en attendait. La cour et la ville reparurent à Longchamps. Le scandale fut alors à son comble ; il fit invasion jusque dans le lieu saint, et il ne fallut rien moins que l’intervention de l’arehevêque de Paris pour le réfréner. La musique fut supprimée, les chants cessèrent et la foule n’entra plus dans le temple ;
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mais toutes les portes ne demeurèrent pas égalementfermées, . .
11 est minuit, le temps est sombre, il pleut.
Une porte s’ouvre : ,
• — Ah 1 c’est toi, ami, je t’attendais.
— Je suis transpercé.
— Viens, il fait chaud dans ma cellule.
— Que fait l’abbesse ?
— Elle dort. Viens.
Et le beau cavalier est introduit dans le sanctuaire, dont naguère un christ d’ivoire, un bénitier et un rosaire étaient les seuls ornements. Quelles transformations inouies ! quelles profanations ! Sur la cheminée brillent de lourds flambeaux, dont les bougies se réilètent en mourant dans une glace au cadre savamment sculpté. Les parfums les plus suaves s’échappent de grands vases pleins de fleurs, un riche tapis recouvre la dalle dans toute son étendue, les meubles sont incrustés, des tentures de velours ont remplacé le modeste rideau de la croisée en ogive. Une reste plus de la religieuse que aon habit, ou plutôt il n’en reste rien, car cet
habit est lui-même couvert de bijoux profanes.
Les noires moustaches du cavalier sont humide», une main tremblante les sèche avec un mouchoir armorié.
— Pauvre ami ! tu dois avoir froid ; mets-toi là,
près du feu. •
Le très-cher s’étend mollement dans un fauteuil 1 , ses éperons reluisent sur le tapis. Il laisse sa main errer dans sa barbe touffue, tandis que deux yeux pleins de douceur, je n’ose dire d’amour, se fixent sur lui,. - — - l’heureux fat!
— L’abbesse connaît tout, ma fchère, T archevêque est averti... ' '
— Je le sais. Mais vous n’avez pas peur, je pense ! Si l’un de nous deux doit trembler, ce n’est pas vous. Et d’ailleurs, que pourrions-nous craindre? Que dit-elle de la sœur Blanche, de la sœur Marie, qui, comme moi, ont leurs amis ?
— Leurs amis?
La pauvre petite rougit.
Le lendemain elle était pâle.
La pieuse fondation devint donc, à l’intérieur,
l’asile des plaisirs défendus. Elle fut plus tard, au dehors, le prétexte d’un luxe effréné. « En 1785, dit un auteur contemporain, un Anglais parut à Longchamps dans un carrosse d'argent, dont les roues étincelaient de pierres précieuses, qui était traîné par des chevaux ferrés d’ argents C’était à qui étalerait le plus de richesses dans les équipages, le plus d’élégance dans les attelages et le plus de faste dans leslivrées.On faisait assaut de fortune et de parure : la courtisane avec la duchesse, le financier avec le prince, et tout cela pêle-mêle, sans distiction d’état ni de rang ; c’étaient de véritables saturnales, présage, hélas 1 de celles qui devaient bientôt ensanglanter l’État. Des masques couraient dans les rangs. La Mode, du haut d’un char traîné par des papillons, dictait ses arrêts, et la foule s’empressait de les recueillir, pour les transmettre de province en province, jusqu’aux confins les plus reculés de l’empire. De chaque côté de l’avenue des Champs-Élysées, on voyait assises, sur plusieurs angsde chaises, des femmes rivalisant de parure, de fraîcheur et de beauté: elles préludaient au
printemps, Dana les cuntre-allées se promenaient les piétofts, et dans les intervalles circulaient les marchandes de plaisirs, les marchandes de coco, les joueurs de vielles et de triangles, les chanteurs italiens avec leurs harpes, leurs guitares et leurs
tympanons ; les colporteurs criant la liste des plus
jolies femmes de Paris : c’était une joie, une gaîté et un vacarme difficiles à peindre. Telle était la fête de Longchamps. »
On le voit, il n’y a que bien peu de chose à changer à ce tableau pour qu’il devienne le programme du Longchamps d’aujourd’hui. Nous sommes moins bruyants, moins expansifs, moins gais peut-être; mais nous avons autant de vanité, nous aimons autant le plaisir, et nous ne sommes pas moins jaloux de montrer en public nos belles femmes et nos chevaux de sang.
La Révolution , qui renversa tant de monuments remarquables, n’épargna pas Longchamps. Le monastère fut vendu et démoli. Les promenades dont l’abbaye avait été le prétexte, cessèrent alors pour ne reparaître que longtemps après, sous l’Empire.
Je reviendrai sur cette époque, origine de l'histoire contemporaine du Bois de Boulogne. D’autres ruines, d’autres souvenirs m’appellent. Oublions donc le Bois et recommençons nos excursions dans la forêt.