MADRID - BAGATELLE - LA MUETTE
Le Château de Faïenae. — Le Chevalier roi. ** Le Prisonnier de Parie. — Les émaux de Bernard Palissy. — Un Mot galant de François I«. — Henri U et la duchesse de Valentihois. Doux téte-à-tét*. — Charles IX et de la Bérsudière. — Une Ménagerie à Madrid. — Le Rêve d’un roi. -*■ Lé Chenil. — Henri IV et la religieuse de Longcbamps. — Marguerite de Valois. —Plaisir et dévotion. — Opinion de Méxerav. — Saint Vincent de Paul. — Louis XTII an château de Mâdrid.— Lotus XV y fonde une chapelle. — Vandalisme révolutionnaire. — Bagatelle et MH* de Gharofois. — Vers de Voltaire. — La Falie-d’ Artois. — Mauvais vers de Delille. — Origine du château de la Muette. — Les Chasses du Charles IX. — Le Château cesse d'appartenir au domaine royal. Il f fait retour. — La Duchesse de Berry, fille du Régent. — Ses désordre- .
Sa mort au milieu des plaisirs. — Louis XV reconstruit le chiletfr . — Le baron de Gonesse. — Une Cour licencieuse. — Scandales et piété.
Une anecdote Sur le Dauphin. — Marie-Antoinette et le Dauphin â la Muette. — Premier édit de Louis XVI. — Le château est délaissé pour Verssilles. — La Revue des gardes françaises. — Pilatre-Durosier. — Le Grand Banquet de la Fédération. — Démolition du château.
Voyez-Youâ se dessiner , derrière les arbres de cette immense avenue, ce magnifique château qui étincelle au soleil comme un énorme bloc de diamant ? Quel enchantement, quelle richesse et quelle
élégance! En vérité, vos yeux ne sont-ils pas éblouis? Ne sentez-vous pas le besoin de les reposer, ne fût-ce qu’un moment, sur cette pièce d’eau si paisible, si pure et si fraîche? C’est Madrid, le château de faïence, bâti par François I", le chevalier-roi. Là, sans doute, il y a de grandes et splendides galeries, une riche collection de tableaux , des statues de tous les maîtres. Découvrez-vous ! le voici ce chevalier, la voici cette cour, cette cour brodée et décorée, mais fière et brave et le fer au côté. Et, vous le savez, c’était un noble fer, celui-là, c’étaient de lourdes et valeil-
reuses épées. Place! plaoe! laissez-les passer! A tant de gloire, il faut un vaste champ! À de si nobles poitrines, il faut beaucoup d’air! Raphaël, Michel-Ange, contemporains de tant de gloire, nulle part vous ne fûtes mieux que là !
Le château de Madrid fut ainsi nommé, assuret-on, en souvenir de la longue détention que l’illustre prisonnier de Pavie avait subie en Espagne, idée bien digne de la grande âme du prince qui avait écrit à la régente, sa naère, la
fameuse lettre commençant par ces mots : « Tout est perdu , hors que l'honneur est sauf. »
Madrid était une admirable construction, remarquable par son architecture monumentale, et Surtout par les riches émaux, œuvres de Bernard de Palissy, qui ornaient trois de ses façades. " François I er aimait à répéter qu’il se plaisait au château de Madrid plus qu’en aucun autre lieu de la terre. Il y invitait fréquemment les dames : a Une cour sans femmes, disait-il, est une année sans printemps et un printemps sans roses. »
Habité par de semblables hôtes, le château
était un séjour délicieux. Les fêtes qui s’y donnaient perdirent de leur éclat sous Henri II, qui acheva cependant la royale habitation, tout en la réduisant aux proportions d’une simple demeure d’amour et de mystère. Le tendre monarque y passait de longues heures en doux tête-à-tête avec la belle Diane 'de Poitiers, duchesse de Valentinois. Charles IX, après eux, vint aussi habiter de temps en temps Madrid. 11 y partageait ses loisirs entre -les soins qu’il donnait à une
demoiselle de Rouet de la Béraudière, dont il eut un fils, et la composition de son livre intitulé la Chasse royale . Plus tard le château subit encore une nouvelle transformation. On y enferma des bêtes féroces que l’on faisait battre avec des taureaux pour les plaisirs du roi Henri III.
Une nuit, S. M. ayant rêvé que ces animaux voulaient le dévorer, les bêtes féroces furent tuées et remplacées par des meutes de petits chiens. Tristes revirements des choses d’ici-bas ! Madrid, la splendide habitation de François I* r , l’abri plus ou moins discret des amours de trois rois, avait retenti des rugissements des tigres et des lions succédant aux doux bruits des baisers et aux tendres propos d’amour, et ce n’était plus qu’un chenil ! Heureusement, disons-le en l’honneur d’Henri IV, le successeur d’Henri III s’empressa défaire disparaître les traces de cette double souillure. L’amour rendit encore une fois à Madrid son anciennesplendeur. C’est làquelebon Roi s’ entretenait tendrement avec Catherine de Verdun, la religieuse de Longchamps, qu’il envoyait fréquemment chercher dans
son carrosse royal. Mais les plus belles choses ont une fin : Ces entrevues cessèrent, Henri n’alla plus à Madrid, et le château passa dans les mains de Marguerite de Valois qui le reçut en récompense du consentement qu’elle avait donné à son divorce.
Ce fut encore une belle époque pour Madrid.
Selon Mézeray; Marguerite, devenue propriétaire -du château de Faïence, en fit un lieu de délices et de repos. Voluptueuse et dévote, elle y réunit les
plaisirs les plus variés aux pratiques les plus superstitieuses. Sa petite cour se composait de prélats, d’ecclésiastiques de la plus haute distinction et des beaux-esprits les plus renommés; voisine du monastère de Longchamps, elle y allait souvent, accompagnée de saint Vincent de Paul, qui était alors son aumônier, demander à Dieu le pardon des fredaines du château, par l’intercession d’Isabelle, la fondatrice du monastère.
Enfin, Louis XIII fit aussi plusieurs séjours à Madrid, et Louis XV y fonda, en 1724, une chapelle sous l’invocation de saint Louis. Cette pieuse ' fondation n’empêcha pas le château de
François I 8 ' d'être compris dans les démolitions prescrites par l’ordonnance royale de 1787 (1).
Entre Madrid et Longchamps, sur les confins du Bois et à peu de distance de la Seine, se trouve le parc de Bagatelle. L’habitation n’était, dans l’origine, qu’un modeste pavillon appartenant à M IU de Charolois, fille de Louis, prince de Condé. C’est de cette charmante princesse que Voltaire a dit, en la voyant peinte en habit de cordelier :
Frère Ange de Charolois,
Dis-nous par quelle aventure .
Le cordon de saint François Sert à Vénus de ceinture ?
On raconte des choses fort légères de la vie de M ,u de Charolois. Ce qui est certain, c’est que
(i) Le château de Madrid fut vendu en 1793 et adjugé à une compagnie de' démolisseurs. Mais la solidité de l’édifice trompa l’attente des acquéreurs qui furent ruinés par les frais de la démolition. Los brillants émaux, livrés à un maître paveur , avaient été pulvérisés et convertis en ciment! Quelques fragments, recueillis avec soin par le propriétaire d’une partie des anciens communs du château, ont été conservés et ont servi de modèle à la décoration de la grande porte d’entrée du bel établissement connu aujourd’hui sous le nom de Madrid, et que fréquente tout le public fasbionable du Bois. Un peu en avant de dette porte, on admire un chôWiéculaire qui est certainement le plus bel arbre du parc.
l’aimable personne s'efforcait de rendre le séjour de Bagatelle agréable à ses nombreux visiteurs et quelle y réussissait par les charmes de son esprit, son goût, sa grâce et sa beauté. M. de Melun, qui. était un des commensaux ordinaires de Frère Ange, fut tué par une bête fauve un jour qu’il chassait dans le Bois en se rendant à Bagatelle. M" e de Charolois mourut en 1758.
Le comte d’Artois, frère de Louis XVI, devenu propriétaire de Bagatelle, fit construire le petit château qui existe encore aujourd’hui, à la place de l’élégant pavillon. Cette construction fut, selon quelques écrivains, l’objet d’un pari de cent mille livres entre Marie-Antoinette et le comte d’Artois,* qui avait affirmé que le travail ne durerait qu’un mois. Le château en miniature fut, en effet, bâti fort rapidement par l’architecte Galland, mais il coûta six cent mille livres, au lieu de cent mille, somme primitivement déclarée suffisante, et le nouveau Petit-Trianon fut baptisé du nom de Folie-d’ Artois. Toutefois, ce nom, qui n’était qu’une épigramme,
n’a pas prévalu, et le charmant château n’est
connu aujourd’hui que sous le nom de Bagatelle (ï).
Il me reste à parler d’un autre château, non . moins 'célèbre que Madrid, et qui a eu le môme sort.
À l’est' du Bois et au nord de Passy s’élevait primitivement un modeste bâtiment destiné à la garde des meutes et des oiseaux de fauconnerie. C’est l’origine de la Muette, qui ne fut d’abord qu’un simple pavillon de chasse, où le roi Charles IX, de sanglante mémoire, venait fré-
(1) Delille, dans son poème des Jardins, a consacré les vers suivants à Bagatelle :
Et toi , d’un prince aimable , ù l'asile fidèle Dont le nom trop modeste est indigne de toi ,
Lien charmant, offrb-1 ui tout ee que je lut doi :
L’n fortuné loisir, nue douce retraite.
Bienfaiteur de mes vers ainsi que du poète ,
C’est lui qui , dans ce choix d'écrivains enchanteur.!,
Dans ce jardin pâté de poétiques fleurs,
Daigne accueillir ma Muse, Ainsi du sein de l’herbe, ta violette croit auprès du lys snperbe.
Le parc de Bagatelle, propriété de M. le marquis d'Hertfort. qui en a fait un séjour enchanteur, mériterait aujourd’hui d’être chanté dans do meilleurs vers, La flatterie inspire rarement le poète.
— tt —
quemment s’exercer à tuer le chevreuil et le cerf en attendant qu’il s’exerçât à tuer les hommes. Marguerite de Valois, première femme d’Henri IV, offrit le château de la Muette au Dauphin. Le château cessa peu de temps après d’appartenir au
domaine royal et il n'y fit retour qu’un siècle plus
tard, pendant la minorité de Louis XV. Considérablement agrandi et embelli par les ordres du régent, le château devint alors la résidence favorite de la duchesse de Berri, qui allait, disent les mémoires du temps, y passer les aprèsdîners avec sa nombreuse cour, et ne revenait au Luxembourg, sa résidence habituelle, que fort . avant dans la nuit. . -
Il me répugne de me faire ici, même en quelques lignes, l’historien de tous les désordres dont la courte existence de cette princesse paraît être
remplie. Les mémoires sur la Régence, les écrits du temps sont pleins d’accusations qui ne sem-
blent que trop justifiées par la conduite dissolue de la fille du Régent. Son séjour à la Muette fut une suite non interrompue de fêtes bruyantes.
— Ai —
La Duchesse mourut à la Heur de son âge et au milieu des plaisirs.
Louis XV fit à son tour reconstruire le château. On le surhaussa d’un étage, on étendit les jardins au* dépens du Bois de Boulogne. Le bâtiment présentait un grand corps de logis flanqué de deux pavillons et composé d’un rez-de-chaussée, d’un premier étage et de mansardes. Le jardin reçut les plus magnifiques orangers et les fleurs les plus précieuses, tandis que les appartements s’enrichissaient des chefs-d’œuvre de la peinture et de la statuaire.
Louis XV venait fréquemment à la Muette avec le duc de Richelieu, son premier gentilhomme, quelques favoris et des courtisanes ; il prenait alors le titre de baron de Gonesse poar que la majesté royale fût moins compromise dans ces fêtes où régnaient trop souvent la familiarité et la licence. Ces désordres, qui remplissaient la vie du roi Louis XV, et qui sont écrits tout au long dans notre histoire de France, n’empêchaient pas, du reste, le châtelain de la Muette d’entendre régulière-
ment la messe dans la chapelle du château et d’accomplir ses autres devoirs religieux.
Un écrivain contemporain , qui a recueilli sur Passy et les environs des chroniques pleines d’intérêt, raconte l’anecdote suivante, qui prouve que tout à la Muette respirait l’esprit funeste dont le maître était animé.
« On rapporte, dit-il, que Louis XVI étant encore Dauphin, et se trouvant au château de la Muette, où il avait suivi son aïeul, témoigna le désir de faire une promenade du côté des Bons- Hommes ; que les courtisans en profitèrent pour faire trouver sur son passage une jeune personne qu’ils y avaient attirée; qu’ils la lui firent remarquer en vantant ses grâces et sa beauté; que le Dauphin la trouva fort jolie, et demanda quel état elle professait; que les courtisans lui répondirent que c’était une marchande de Paris ; qu’alors le jeune Dauphin s’écria : Que vient-elle faire ici? elle ferait mieux de rester à sa boutique que de venir perdre son temps à la promenade. »
Cette réponse, ajoute le chroniqueur, atléra ces