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l’heure de l’abandon et des douces causeries. U, n’y a plus de soleil, il n’y a plus de poussière, l’obscurité donne aux allées des aspects mystérieux, les contours s’effacent, les perspectives se noient dans une douce vapeur , l'air est imprégné des émanations des arbres et des parfums des fleurs, et les rossignols chantent dans les massifs les plus solitaires. L’on pourrait alors se croire à cent lieues de Paris, si les voitures n’étaient pas aussi nombreuses, et si le ciel était moins rouge de l’autre côté des Fortifications.
Le Bois, fidèle à ses traditions d’amour et de galanterie, devient le confident de mille charmantes aventures dont il garde le secret. C’est l’heure où la duchesse, — il ÿ a encore des duchesses, — s’y promène en voiture de remise avec le beau jeune homme qui l’a discrètement saluée la veille, lorsqu’elle passait dans son riche équipage. Qui pourrait la reconnaître dans ce petit coupé à cinquante sous l’heure, derrière ce voile, que ne dérangent même pas les baisers que l’on prend et ceux que l’on donne? Songez, Monsieur, qu’il faut
être prudent, si le duc allait passer ! Quelquefois : ’ le duc passe, mais lui aussi est en petit coupé, lui aussi tient beaucoup à ne pas être vu, et, pour les mêmes motifs il prend les mêmes précautions. Avec qui le duc est-il ? 11 est avec une jeune débutante qu’il a prise au théâtre après la première pièce, où elle avait un rôle. Ainsi vont les choses dans ce Paris, où pour avoir toutes les jouissances des sens et de la vanité, il né faut que beaucoup d’écus.
L’ombre du Bois s’épaissit, les voitures se répandent partout et circulent jusque dans les lieux les plus écartés. Les cochers conduisent au pas sans jamais se préoccuper de ce qui se passe à l’intérieur du véhicule. Les cochers de Paris, je parle des cochers de remises, sont des modèles de discrétion qui mériteraient un chapitre spécial. Que n’ont-ils pas vu, ou plutôt que n’auraient-ils pas pu voir s’ils l’eussent voulu ! Soyons discrets comme eux , ne cherchons pas à pénétrer ces mystères de nos nuits d’été ; ne disons pas comment finira l’aventure de la- duchesse, qui n’est qu’une copie de
cent autres aventures devant avoir le même dénoûment. Au Bois, le soir, chacun s’occupe de ses propres affaires; beaucoup n’y viennent que pour introduire dans leurs poumons l’air frais et pur qu’on n’a pas dans Paris; d’autres y viennent pour brûler en paix leurs cigares en regardant le ciel du fond de leur calèche ; il en est qui ne s’y promènent que pour se délasser des affaires du jour, se calmer les nerfs irrités par les émotions de la coulisse ou du parquet ; il en est aussi qui, prenant la vie plus gaîment, se réunissent à quatre, deux hommes et deux dames, et commencent au Bois une soirée qui s’achèvera à Tortoni, ou ailleurs. Mais chacun pour soi est la devise du moment. On ne tient pas à voir, on tient encore moins à être vu. Je dois faire une exception, cependant, pour quelques dames du quartier Saint-Georges, qui, venues au Bois, seules ou à deux, ont peur de leur isolement, craignent les voleurs de bourses et de vertus, et s’en retournent en société. Que voulez- vous, la femme est si faible, et le Bois paraît quelquefois si profond !
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L’ombre s’épaissit de plus en plus. La lune se cache derrière le Mdut-Valérien ; l’air est vif, le terrain s’incline sensiblement dans la direction de la Seine ; de légères brumes flottent comme des écharpes vaporeuses parmi les branches des mélèzes, des bouleaux et des sapins. On n’entend que le chant du rossignol et le bruit lointain d'un cheval au galop. Le carrefour est désert. Quelle est cette route isolée? quelle est cette petite nappe d’eau silencieuse, sans reflets et que les herbes ont envahie? C’est l’allée de la Reine Marguerite, c’est la Mare-aux-Biches. Tout à coup les chants se taisent , un bruit de pas se fait entendre, et un homme apparaît au bord de la mare. Sa figure est sinistre, il est pâle, ses cheveux sont en désordre, il a perdu son chapeau dans quelque taillis. Il brise une longue branche et la plonge droite dans la mare, dont il semble vouloir sonder la profondeur; la branche s’enfonce à peine de deux pieds , il la retire et la jette. Alors il ôte sa cravate, promène un regard autour de lui et se dirige vers un chêne haut et touffu sur lequel les
oiseaux chantaient tout à l’heure. L’obscurité est
complète » il est impossible de rien voir
Demain , on lira dans les journaux :
« Encore un suicide au Bois de Boulogne ! Des promeneurs ont trouvé, dans la journée, près de la Mare-aux-Biches, le corps de M. N., pendu à urt arbre. Depuis quelque temps, M. N. se livrait, dit-on, à des opérations de Bourse très-actives. Il parait même qu’il avait fait, le mois dernier, d’énormes bénéfices sur la hausse des fonds publics. Malheureusement l’agent coulissier auquel il avait confié toute sa fortune est parti pour la Belgique la veille de la liquidation. Cet agent avait spéculé à la baisse pour sou propre compte, et il laissé un passif de plusieurs millions. M. N., complètement ruiné, n’a pas eu le courage de survivre au coup qui l’a frappé. Quand donc s’arrêtera cette frénésie, de spéculation qui a déjà fait tant de victimes ! » Associons-nous aux vœux du journaliste , et reportons nos yeux sur un spectacle plus gai.
Entre neuf et dix heures, les voitures quittent
le Bois et reviennent à Paris. Quand ce n’est pas
jour de bal au Renelagh, — le jour fashionnable est le jeudi, — beaucoup de ces voitures s’arrêtent au Château des Fleurs ou au Jardin Mabille. Ces deux établissements, que tout Paris connaît, sont sur la route; il est bien naturel qu’on y fasse au moins une station d’une heure. Et puis cette station est entrée dans le programme de la promenade : les hommes ont pris des gants bien frais et les dames des robes bien riches, tout exprès pour s’y montrer. Et puis, enfin, ne fera-t-on pas là la rencontre qu’on n’a pas faite au Bois? On entre donc dans ces jardins, qui n’ont pas leurs pareils au monde, et réalisent, certains jours, les plus merveilleuses féeries des Mille et une Nuits. Après l’obscurité et le calme du Bois, cette musique, ces danses, cette animation et ces flots de lumières et de fleurs ont bien plus de charme. Ce contraste saisit. On est heureuse parce que l’on sait que toutes ces choses sont faites pour vous , et si l’on est belle et séduisante, on le paraît dix fois plus.
LE RASELAGH