LE RANELAGH
La Pelouse et la fête de Passy. — Origine du Ranelagh. — Vert de îhimman. — Infortunes du Ranelagh. — Les Juges de la Table de Marbre. — Bonté et justice de Louis XVI. — La Foule au Ranelagh. — Qn y établit une loge maçonnique. — Marie-Antoinette au Ranelagh.— Fêtes charmantes. — La Révolution. — Les Sans-culottes an Ranelagh. — L'établissement est fermé. — Résurrection. — Les Muscadins. — Nouveaux malheurs. — Nouvelles fêtes. — Le danseur Trénitz. — Supériorité de ses entrechats. — Bertrand et Barras , Tallien et M” 1 ' Récamier an Ranelagh. — Catastrophes. — Le Ranelagh est immortel. — La comtesse Corvetto. — Réparation de la salle. — La foule y revient. — Le Ranelagh n’est pas au bout de ses infortunes. — ' Nouvelles chicanes. — Six ans de lutte. — Triomphe définitif du Ranelagh. — Le Ranelagh aujourd’hui.
Entre les jardins de la Muette et le lieu où se trouve aujourd’hui le Ranelagh , s’étendait autrefois une vaste pelouse. C’est «ur cet emplacement, entièrement à découvert , que fut transportée la fête de Passy. La Pelouse fut longtemps le rendezvous de la cour et de la ville. Les jeudis et les dimanches, la Pelouse- présentait le tableau le
plus animé. Les femmes aimables et belles, les riches toilettes, tout ce qui aime à se montrer était là. La Pelouse est maintenant plantée d’allées de faux acacias, sous lesquels a lieu encore aujourd’hui la fête de Passy, mais que les promeneurs ne visitent plus guère, excepté les jours de bal au Ranelagh.
Le Ranelagh ! D’où vient ce nom bizarre, si dur à l’oreille et si doux au cœur de plus d’une jolie femme! Ranelagh était le nom d’un lord d’Irlande, grand amateur de musique, et qui avait fait construire, au milieu de vastes jardins, sur les bords de la Tamise, un bâtiment en forme de rotonde, pour
y donner des concerts.
Dumersan a dit , dans son EpUre à Passy :
Ge Ranelagh, dont le nom fut anglais,
A vu jadis et la cour et la» ville Dans son enceinte arriver à la file.
La mode est tout chez le peuple français. ,
Le goût du jour dirige cette foule Qui par torrents se grossit ot s’écoule.
Sur les arrêts de quelques étourdis Qui sont partout comme oracles suivis.
Point d'agréments qu’aux lieux où l’on s’écrase...
- Le fondateur de notre Ranelagh donna donc ce nom à son établissement en souvenir des plaisirs de la rotonde anglaise; je dois dire en passant que l’établissement a si bien tenu tout ce qu’il promettait , que le nom est devenu tout à fait français par l’adoption de la foule élégante-, et que je ne serais pas étonné de le trouver un jour dans le Dictionnaire, comme synonyme d’amour, de tendre abandon et de franche gaîté.
L’origine du Ranelagh lie se perd pas dans la nuit des temps. Ce bal remonte assez haut, cependant, pour qu’il ait droit à des titres de no-
blesse. Kn 1773, Un sieur Morisan, garde de l’une des portes du Bois de Boulogne, obtint, par la protection du maréchal prince de Soubise, gou-
verheur du château de la Muette, la permission
d’enclaver le lieu de la Pelouse destiné à la danse, et d’y construire un café, un restaurant ét une salle de spectacle. Telle est l’origine du Ranelagh, dont l’ouverture eut lieu le 25 juillet 177à, trois mois après la mort de Louis XV. Le Ranelagh compte
donc 80 années d’existence t c’est un des bals les
plus anciens de Paris. N'allez pias croire que le Ranelagb ait traversé cette longue période avec une gaîté toujours égale. Hélas ! comme toutes les choses d’ici-bas, il a eu, lui aussi, ses jours de crise, de douleur, et son gai visage s’est plus d’une
fois rembruni devant la menace! Peu d’années
après sa fondation , le brave gardien Morisan vit annuler l’ordonnance en vertu de laquelle il avait ouvert son bal. Cette sentence, provoquée par le caprice du grand-maître des eaux et forêts de la généralité de Paris, fut confirmée le 3 juillet 1779 par un arrêt solennel du siège de la Table de Mar- - bre. Cet arrêt est trop curieux pour que je ne le transcrive pas ici. En voici les termes :
« Les juges, en dernier ressort, reçoivent le procureur général du roi opposant è l’exécution des actes de permission mentionnés en sa réquisition , et sans s’arrêter ni avoir égard à la sentence rendue en la gruerie de Boulogne , le 25 juin 1779, qui demeurera comme non avenue, lui permettons de faire assigner, aux délais de l’ ordonnance* en la cour* Morisan et Renard ; et cepen-
dant, par provision, ordonnons que, dans le jour de la signification du présent arrêt , lesdits Morisan et Renard seront tenus, chacun en droit soi, de faire abattre et démolir les cheminées, fours et fourneaux par eux construits dans le bois de Boulogne ; font aussi défense, par provision , auxdits Morisan et Renard , de rescidiver d’allumer dans leurs loges, enceintes, ranelagh et baraques, aucuns feux , sous peine de galères. Au surplus, font défense de continuer aucuns ouvrages, à peine d’être , les contrevenants, ouvriers et voituriers, emprisonnés sur le champ. »
Qu’avaient donc fait les malheureux Morisan et Renard pour qu’on les traitât avec une telle rigueur?
Les chroniqueurs de l’époque ne le disent pas. Ce qui est certain , c’est que le grand-maître des eaux et forêts et messieurs de la Table de Marbre avaient cru voir un empiètement sur leurs attributions dans la concession faite aux deux gardiens, et qu’ils commettaient un abus de pouvoir, sous le frivole prétexte de rétablir leurs droits. Heureusement, ils comptaient sans la bonté et la justice . , 1
du roi Louis XVI. Quelques jours après, le conseil d’Etat cassa l’ordonnance avec l’arrêt du siège de la TaLle de Marbre, et maintint la sentence du maréchal prince de Soubise. Les fondateurs du Ranelagh firent alors les plus louables efforts pour attirer la foule dans leur établissement. L’appel fut entendu. Le public sembla vouloir protester par son empressement contre la mesure arbitraire qui avait si cruellement menacé un lieu qu’il avait adopté. Les fêtes furent très-suivies. Le Ranelagh eut ses bals, ses fins dîners, ses spectacles, ses feux d’artifice. On y installa même une loge maçonnique.
' Le séjour que la reine lit à la Muette, en 1780, ajouta encore à cette vogue. Une société d’élite, composée de cent personnes, y fonda un bal tous les jeudis, moyennant une somme annuelle de 7,200 fr., destinée au loyer de la salle, à, l’ éclairage, etc. Les résultats dépassèrent les espérances des sociétaires. La reine honora plusieurs fois ce bal de sa présence, et dès lors tout ce que Paris comptait d’illustrations, de brillants désœuvrés et
de femmes jolies, sollicita de la commission la faveur d’être admis. Ce fut l’époque la plus brillante du Ranelagh.
Malheureusement la Révolution arriva, suivie de la Terreur, qui chassa toutes les gloires et bannit tous les plaisirs. Réduit à son bal du dimanche, composé de sans-culottes et de femmes avinées, rétablissement fut bientôt contraint de fermer ses portes. L’aristocratique pavillon n’était pas fait pour de telles orgies. Enfin, semblable au malheureux qui se dépouille de son habit pour acheter du pain, il se vit contraint de payer ses dettes avec une partie de ses propres matériaux.
MaisMorisan, constant dans son idée, et trop éprouvé déjà pour ne pas être habitué au malheur, attendait patiemment de meilleurs jours. Il crut les voir arriver pour lui avec le Directoire. La salle fut reconstruite et la foule revint, foule avide de -plaisirs, mais ridicule et grotesque. C’étaient les muscadins, avec leurs habits carrés à collets verts
ou noirs et leurs cravates incommensurables, dont Robert-Macaire, ce type par excellence, semble
avoir voulu perpétuer la tradition. Le bonnet rouge et la carmagnole se montrèrent jaloux de ce luxé excentrique; les muscadins furent d’abord menarcés, insultés, puis linalernent assiégés par un bataillon de la garde du Directoire, dans la salle môme du Ranélagh.
O Morisan I toi qui -fis tant pour les plaisirs de nos pères, de quels chagrins n’as-tu pas été abreuvé !
Les pauvres jeunes gens en furent quittes pour quelques jambes cassées ou quelques mois de prison. Mais le Ranélagh fut ravagé et resta fermé jusqu’en 4799. '
Le croira-t-on ! cette terrible catastrophe ne découragea pas Morisan. Non moins résigné que malheureux, il mit encore une fois son espoir dans ]’ avenir ; mais ce cœur naïf, ce patriarche né pour l’harmonie, et qui ne demandait qu’à vivre un peu en amusant beaucoup les autres, se prit sans douté à souhaiter la chute du gouvernement, et l’empressement avec lequel il rouvrit le Ranélagh lorsque Bonaparte eut renversé le Directoire, prouve
surabondamment que la joie était revenue dans son cœur avec le retour de la sécurité publique«
Cette époque eut encore un caractère différent de celles qui l’avaient précédée. Elle produisit entre autres célébrités le danseur Trénitz, qui a donné son nom à l’une des figures de la contredanse. L’entrechat semblait s’être incarné dans Trénitz. Cet entrechat recommença la fortune du Ranelagh, en y attirant les illustrations du temps: Madame Tallien, Madame Récamier, Bertrand, Barras et beaucoup d’autres.
Disons-le, Morisan, que les revers n’avaient pu abattre, se laissa mourir au milieu de cette troisième période de sa prospérité/ Triste mort, grande perte pour l’établissement! Mais les nombreùx amis de l’ancien garde regrettèrent moins ce malheur, lorsque la chute de Napoléon, ramenant par deux fois les armées étrangères au Bois de Boulogne, ils virent les joyeuses salles du Ranelagh transformées d’abord en écuries, .puis en hôpital. Cette double souillure eût rendu, la vie insupportable à Morisan.
Enfin, un terrible ouragan acheva la ruine do rétablissement.
Le Ranelagh n’avait cependant pas dit son dernier mot. Ravagé par les hommes, démoli par la tempête, dépossédé d’une partie de ses terrains (1) , il trouva encore assez d’intérêt dans le public pour s’essayer de nouveau à la vie et au plaisir. Sous le patronage de la comtesse Corvetto, femme.de l’ancien ministre des finances de Louis XV11I, l’association des bals se reforjna, et la société revint dans une salle nouvellement réparée. Mais, ici, commence une nouvelle et longue lutte, entre l’établissement et le Domaine de la Couronne. Menacé encore une fois de démolition, le Ranelagh tint ferme ; il fit valoir l’ancienneté de ses titres, il exhiba ses vieux parchemins, il s’appuya du souvenir de toutes les illustrations qui l’avaient fréquenté ; il parla de sa philosophie douce et facile, montra ses nombreuses blessures, et, par dessus tout, vanta ses opinions essentiellement conservatrices.
(I) Depuis cette époque, et comme juste compensation à ces pertes, le Ranelagh a obtenu dés additions de terrain assez considérables.
Conserver, en effet, n’était-ce pas tout ce que vou-. lait le Ranelagh? Qu’avait-il gagné aux changements de gouvernement, à la turbulence des révolutions? Les idéologues; les sans-culottes, il les 1 avait en exécration, et pour cause ! Il avait horreur de la guerre, car il ne pouvait prospérer que par la paix; il voulait la stabilité du gouvernement, car sa fortune était dans la confiance, dans la sécurité et la joie de tous; il aimait la famille, car il était, lui-même une famille, et des plus honorables ; il vénérait la religion, car il ne permettait jamais la danse aux heures des offices; il adorait la propriété, car il était propriétaire, et c’est pour cela qu’il demandait à conserver son bien : il était donc conservateur... Cette défense honnête et éloquente prévalut, mais au bout de six ans seulement. Par convention approuvée par le roi, le 3 2 avril 1826, le Ranelagh fut re-conservé !
« Le Domaine de la Couronne, » dit Pacte de conservation, « consérve au sieur Herny (1) et à
(1) Le propriétaire actuel, honorable, et excellent homme, rpie tout Paris connaît.
ses héritiers, pour un temps illimité, les bâtiment» connus sous le nom de Ranelagh, ainsi que le terrain qui eu dépend, pour en jouir ainsi que l’ont fait ses auteurs, c’est-à-dire pour y donner bals, spectacle, pour y tenir enfin restaurant et tous accessoires qu’entraîne un établissement de ce genre. »
Sûr de son avenir désormais, le Ranelagh fit des frais de toilette ; il rôuvrit ses bals du samedi, que la duchesse de Berry honora de sa présence ; il reconstruisit son théâtre, où vinrent s’essayer, avant leurs débuts, lés élèves de l’École de déclamation, ceux du Conservatoire de musique, et de nombreux amateurs. O11 y jouait tous les genres. A côté des amateurs et des élèves, paraissaient aussi, dans les grandes représentations, les principaux acteurs de Paris. La liste serait longue si je voulais nommer toutes les illustrations du théâtre, toutes les femmes du monde qui sont venues, animées par la charité, jouer ou chanter sur cette petite scène au profit de quelque infortune digne de pitié. Le Ranelagh, si cruellement
éprouvé lui-même, compatissait aux malheurs d’autrui, et, comme tous les cœurs bons, s’il avait le sourire prés des lèvres, il avait aussi les larmes près dés yeux et l’aumône près de la main.
Vous savez ce qu’est le Ranelagh d’ aujourd'hui. Malgré son grand âge, il n’a pas un seul cheveu blanc, pas une ride; son œil est vif ou langoureux, selon le temps, ses dents sont de la nacre la plus pure, ses lèvres sont de carmin (sans méchant jeu de mots), et son sourire est des plus francs. C’est qu’il a été renversé deux ou trois fois, comme je viens de vous le dire, coupé dans sa racine; c’est que notre Ranelagh à nous n’e9t pas autre chose qu’un jeune et vert rameau, sorti d’un vieux tronc dans une vieille forêt.