LES VILLAGES
Origine de Passy. — La Seigneurie. — M. de la ropliuière. — M. de Boulainvilliers. — Le chitean de la Princesse de Lamballf. — L'Hôtel Valentinois. — Autres hôtels historiques. — Louis XV et M't e de Romans. — Les Eaux thermales. — Leurs propriétés singulières. J.-I. Rousseau à Passy. — Vers du père Lemoine. — Les grands hommes à Passy. — Origine A'Auteuil. — Le viu d’Antenil. — La maison de Boileau. — Vers de Voltaire. — La maison de Molière. — .. ifm» Helvétius. — Le chancelier d’Aguesseau. — L’Hôtel Praslin. — Une Histoire sinistre. — Le Printemps à Aufcuil. — Origine de Boulogne. — Les Blanchisseuses. — D faut y prendre les Rosières. — Maison de Cambacérès.
Passy, qui ne lut d’abord qu’un hameau, est aujourd’hui un gros bourg, presque une petite ville, car on y compte plus de 8,000 habitante. Passy, situé à l’ouest de Paris, entre le Bois de Boulogne et -le mur d’enceinte, qu’il domine, se trouve sur le penchant d’une colline qui borde la rive droite de la Seine. «La plupart des médecins de la capitale envoient à Passy leurs malades en oon-
valescence», dit un écrivain. « L’air vivifiant et salubre qu’on respire en ce lieu, l’étendue et la beauté des promenades qui l’entourent, les rétablissent très promptement, et c’est à l’influence de sa position sur une hauteur, à la proximité d’un bois, d’un fleuve et d’une plaine, qu’on doit sans doute la longévité qu’on y remarque. Les octogénaires et les nonagénaires sont très nombreux à Passy. »
A l’origine, Passy se nommait Pas ici ou icy, dont on a fait, par corruption, Passi ou Passy. Le véritable fondateur de Passy paraît être le roi Charles V. Je dois dire, cependant, pour mettre ma conscience à l’abri, que les historiens sont loin d’être d’accord sur ce point. Quoi qu’il en soit, le petit hameau, primitivement simple annexe de la paroisse d’Auteuil, s’enrichit successivement de diverses fondations religieuses (1), reçut la visite de plusieurs souverains, et s’étendit tant et si bien qu’il devint une des paroisses du diocèse de Paris (1672) .
fl) 1/2 monastère des Bons-Hommes, celui de la Visitation, etc.
« Les voyages assez fréquents de Louis XV au château de la Muette », dit l'auteur que j’ai déjà cité, «■ contribuèrent aussi à l’affluence qui se portait à Passy. On aimait à trouver réunis les plaisirs de la cour à ceux de la campagne, et beaucoup de seigneurs firent construire ces grands hôtels que l’on remarque encore aujourd’hui, et qui font le plus bel ornement de cette commune.»
Passy a eu ses seigneurs, est-il nécessaire de le dire? L’habitation du seigneur s’appelait la Seigneurie. Trois châteaux ont été successivement consacrés à celte résidence :
1° La villa Dominica , métairie qui faisait partie des domaines du Roi ;
2° Le manoir des seigneurs féodaux,
3° Et enfin- le château de M. de Fontaine.
Nous avons une description assez curieuse de la Seigneurie de Passy en 1670. Elle est du père Le Moine , auteur du poème de Saint-Louis. Ce religieux, qui passait, paraît-il, ses vacances chez
M““ Christine de Heurles, veuve de Chahu , a fait .
de ce séjour un récit dont voici le passage le plus original
Le bàtimeut n’est pas de ces hauts édifices De rapines meublés, fondés en injustices,
Où le luxe insolent met les pays en parcs,
Des fleuves en canaux et des monts en remparts.
On n’y voit point le sang des races dévorées
- En estrades d'ivoire, en alcôves dorées ;
On n’y voit point l’espoir des peuples ruinés En meubles superflus du Levant amenés;
On n’y voit rien des autres artifices Qui servent de matière aux bizarres délices ;
Mais on y voit la médiocrité Prise au .compas de l’exacte équité,
La bonne fol, la conscience pute v De toute honte et 4c toute souillure,
Richesse rare en ce temps perverti,
Où le sale gain d’un parti
- • Donne plus de crédit que la vertu n’en donne
A quelque preux qu’elle couronne.
Les grâces sont ici modestes et sans fard.
Elles n’y prennent rien de l’art,
Et partout où marche Christine,
Qui. les égale en taille et les égale en mine,
Elles vont devant elle et sèment son chemin,
De force tubéreuse et do force jasmin.
Le soleil môme est complaisant pour elle,
Et par les mains de l’aurore nouvelle,
Dès que le jour commence à se dorer, ;
H fait ses fruits et ses fleure colorer.
Le-château de M. de Fontaine, l’un des derniers
seigneurs du lieu, passa successivement dans les • mains de M. Bernard de Saint-Serre, de M. Bernard de Rieux , fils du célèbre Samuel Bernard , et il échut par succession à M. le marquis de Boulainvilliers, qui le vendit à M. le Riche de la Poplinière, fermier-général. On connaît les mésaventures conjugales de ce personnage. Elles ont fourni le sujet de plusieurs pièces à succès. La Poplinière était, du reste, un fort galant homme. 11 aimait les lettres et il recherchait les écrivains. Il avait commis un méchant roman intitulé haïra , qui avait fait dire à Voltaire : «C’est, je vous jure, un des plus absurdes ouvrages qu’on ait jamais écrits. Pour peu que l’auteur en fasse encore un de ce goût, il sera de l’Académie. v Pîron ne le ménageait pas davantage; il lui dit un jour, à la suite • d’une vive querelle : « Allez , Monsieur, allez cuver votre or. » M. de La Poplinière était charitable, mais il faisait la charité avec ostentation. Il s'amusait souvent à jeter dé l’argent aux paysans et il se réjouissait beaucoup de leurs luttes. Il mariait tous les ans six pauvres filles du village, et
U leur donnait un vêtement, un trousseau et une dot de 500 livres tournois. J. -J. Rousseau fut invité à une de ces cérémonies, qui se terminaient par des jeux , des danses et des divertissements dans les jardins et dans l’intérieur du château.
A la mort de M. de la Poplinière, le château redevint la propriété de M. de Boulainvilliers, qui rentra en possession de la seigneurie de Passy. Le souvenir de la. douceur et de la charité de M“* de Boulainvilliers, parente de M m * de Genlis, est encore dans le cœur des habitants de Passy. Il a survécu au châtejxu , qui fut démoli par la spéculation en 1826, et sur l’emplacement duquel s’élève aujourd’hui tout un quartier du bourg, qui a reçu le nom de Boulainvilliers.
A mi-côte du plateau de Passy, au milieu d’un jardin dont l’aspect mélancolique inspire la tristesse et le recueillement, s’élève un autre bâtiment. C’est le château de la princesse de Lamballe, de la plus touchante victime de notre révolution.
Parmi les autres habitations historiques do
Passy, je ne dois pas oublier l’ancien hôtel Valentinois, célèbre par les fêtes, les galanteries et les excentricités de la comtesse de ce nom, et illustré par le séjour qu’y fit, en 1777, le docteur Franklin,, alors ministre de la fédération américaine près la cour de France; l’hôtel Bertin et ses
gais souvenirs; l’hôtel de l’ambassadeur persan qui reçut le shah Abdoul-IIassen ; la maison Sillery-Genlis, où M me de Genlis venait souvent avec la petite famille d’Orléans, dont elle était gouvernante, et « où se réunissaient, en 1789, dit un écrivain, Valence, Dumouriez, d’Aiguillon, Le Pelletier, l’abbé Siéves, Mirabeau et Robespierre, sous la bannière des francs-maçons, pour ourdir leurs plans révolutionnaires. » Je ne dois pas oublier non plus la maison de la Folie, offerte par le roi Louis XV à M lle de Romans. Le, galant monarque faisait de fréquentes visites à cette charmante personne. Un fils naquit de leurs amours. Après son accouchement, M ,,e de Romans reçut le billet suiyant, écrit de la main du Roi : « M. le curé de Passy, en baptisant l’enfant de
M“* de Romans , lui donnera les noms suivants : I.ouis iV. de Bourbon. » Plus tard, Louis XV re-
gretta cette complaisance et fit enlever le fils des mains de sa mère. M 11 ' de Romans, dit M. de Lacretelle, n’osa réclamer contre cette violence qu’après la mort de Louis XV. Louis XVI lui rendit son fils, qu’il protégea, et qui fut connu sous le nom de l’abbé de Bourbon. On lui destinait le chapeau de cardinal , l’abbave de Saint-Germaindes-Prés, et l’évéché de Bayeux, lorsqu’il mourut à Rome.
On le voit , Passv se ressentait fort du voisinage de Paris et des visites des souverains. Les mœurs y étaient plus que légères, l’or y coulait à flots et la vie y semblait unè fête perpétuelle, line circonstance fortuite acheva ce que les libéralités royales, a pureté de l’air, la beauté du site et la proximité du Bois avaient si bien commencé. On y découvrit une source d’eaux thermales, qui mit le comble à la fortune du village. Cette découverte, habilement exploitée, attira un grand concours de monde 1 , malades ou promeneurs. Bientôt il fut de