CO
eaux , je fis quelque manière de vers très àla hâte, et j’y adaptai des chants qui me vinrent. Je barbouillai le tout dans une espèce de salon voûté qui était au haut du jardin.... Les trois morceaux que j’avais esquissés étaient le premier monologue : J'ai perdu mon serviteur; l’air du Devin : L’amûur croit s'il s’inquiète -, et le dernier duo : A jamais , Colin , je t'engage, etc. » (1)
Le brait se répandit que les eaux de Passy étaient un remède infaillible contre la stérilité des femmes, et véritablement beaucoup de dames qui les avaient prises s’en revinrent enceintes sous le toit conjugal. C’est ce miracle que cherche à expliquer le père Lemoine lorsqu’il dit des corps langoureux des baigneurs :
Ils vont d’uno brûlante haleine Mettre le'fcu dans la fontaine.
Et quiconque y vient aprijs eux,
Surpris de ses humides feux.
En les buvant boit une maladie A quoi nulle eau ne remédie.
Malgré ces vertus, peut- être à cause de ces
(l) Confessions, livre vin.
vertus, les eaux thermales de Passy ont vu leur réputation s’amoindrir graduellement , et aujourd’hui, il n’en est plus guère question. Les maris commencèrent à leur porter le premier coup en les défendant à leurs femmes, dans la crainte qu elles né les rendissent trop fécondes. Ceci prouve que les meilleures choses ont leur mauvais côté. Et puis, que voulez-vous? Passy est aux portes de Paris, la grande ville n’est séparée du bourg charmant que par l’épaisseur d’un mur. Ces eaux là sont trop près pour que l’on croie Ji leurs vertus. Nous «timons mieux prendre la poste ou la vapeur, franchir une distance de 200 lieues et nous en aller aux Pyrénées, à Bade ou à Hombourg. Ce qui est loin de nous a tant de charmes !
Si ces coteaux ne peuvent pas briller,
• Aiasi que ceux d’Auteuil et de Suranné,
D’un bois tortu dont la grappe avec peine Fournit un jus qui gratte le gosier, - Des flancs pierronx de ce terrain calcaire Coule- une source et pure et salutaire,
Dont Esculape a tire grand profit Tant qu’ont duré la mode et le débit (1;.
• 4 ) F pitre à Passy, par Dumersan.
Quoi qu’il en soit.de l’ efficacité de ses eaux thermales, Passy n’en est pas moins un séjour charmant et dont la vogue ne paraît pas devoir s’arrêter. Ses annales sont pleines des souvenirs laissés par les hommes illustres qui l’ont tour à tour habité: J. -J. Rousseau, Franklin, le comte
d’Estaing, La Tour-d’Auvergne, le général Moreau, le Père Lemoine, Delafont, Goldoni, Marie-Joseph Chénier, André Chénier, son frère, Marsollier, Hoffmann, Picard , Piccini , Gossec, l’abbé Raynal, l’abbé Gérard. Plus récemment, Passy a été la résidence de MM. de Las-Cases, Michaux , Droz , Deyeux père et fils, Monteil , J. Janin , Brazier, Dumersan. Enfin, il y a quelques années à peine,
Passy s’enorgueillissait de compter Béranger au nombre de ses habitants, et aujourd’hui encore c’est le séjour de prédilection, le lieu de repos, de recueillement ou de travail d’une foule de notabilités dans les lettres, les sciences, les arts et même la politique.
. J’ai accordé tant de place à Passy qu’il me sera bien difficile de ne pas abréger beaucoup mon
esquisse d’Auteuil. Et cependant, que de souvenirs viennent encore se presser sous ma plume !
Ce charmant village, déjà connu en 1100 sous la triple appellation d'Atloulium, d 'Atlülium et d’Autolium, appartenait à l’abbaye de Sainte-Geneviève. Ses vins avaient alors une célébrité qu’ils ont bien perdue depuis. « Qui pourrait s’imaginer, dit Sainte-Foix dans ses Essais, que le vin d’Auteuil fut autrefois en si grande réputation qu’on en envoyait jusqu’en Danemarck ? » Aujourd’hui le vin d’Auteuil n’est pas meilleur que celui de Suresnes, qui eut, lui aussi, sa part de vogue et qui fut chanté par les poètes.
Auteuil est situé sur le prolongement de la colline dont Passy occupe une partie, et, comme Passy, Auteuil doit sa plus grande célébrité aux personnages illustres qui l’ont habité.
Faire l’histoire d’Auteuil , ce serait presque faire l’histoire de la littérature au XVII e siècle. Boileau y possédait une maison de campagne, où il se plaisait à réunir les écrivains les plus célèbres. Racine, Molière, Lafontaine et Chapelle
étaient ses commensaux habituels. On se rappelle les vers de Boileau à son jardinier t
Laborieux valet du plus commode maître,
Qui, pour te rendre heureux, ici-bas, pouvait naître, i Antoine, gouverneur de mon jardin d’Auteuîl.
Qui dirige chez moi l’if et le chfcvrefeuîl, etè.
Boileau excellait au jeu des quilles ; il le dit lui-même, et Louis Racine confirme cette particularité. La maison de Boileau était très-laide ; le poète, devenu vieux, la vendit, mais il y conserva une chambre. Un jour qu’il se promenait dans le jardin , ne voyant plus un berceau qu’il aimait : a Qu’est devenu mon berceau? » demanda-t-il à Antoine. — « Je l’ai abattu par ordre du propriétaire, » répondit le jardinier. — -« Je vois bien que je ne suis plus le maître ici , » reprit le poète avec amertume. Il regagna la route et ne revint plus à Àuteuil.
Plus tard, Voltaire visita cette maison, et il fit cet impromptu : .
C’est ici le vrai Parnasse Des vrais 'enfàhts d'Apollon,.
— (iô —
Sous le nom de B >Heau ees lieux virent Horace,
Esculape y parait sous celui (Je Geitdron (l).
Molière eut aussi sa maison de campagne à Auteuil , qu’il habitait pendant la belle saison.
C’est dans cette modeste demeure que se passa la plaisante aventure que tout le monde connaît, et qui a été mise sur la scène par Andrieux, dans sa comédie de ; Molière avec ses amis , ou le Souper d'Auleuil. .
A la place de cette maison, détruite par le temps, on a élevé un petit temple en forme de rotonde ; sur le fronton, supporté par quatre colonnes d’ordre dorique, on lit . Ici fut la maison de Molière. -
M mo Ilelvétius, après la mort de l’auteur du livre de Y Esprit, vint habiter Auteuil. Son petit salon réunissait Champfort , Turgot, l’abbé Morellet, La Roche, Thomas, Franklin, Cabanis, Boufflers et quelques autres personnages de l’époque. Bonaparte, qui savait apprécier toutes les
(t) Gendron, médecin et ami de Boileau, était alors propriétaire de la maison.
vertus, visitait aussi quelquefois M m * Helvétius.
« Vous ne vous doutez pas, lui dit-elle un jour, combien on peut trouver de bonheur dans trois arpents de terre. »
Le chancelier d’Aguesseau possédait aussi une maison de campagne à Auteuil, . Il y fut enterré près de sa femme, et leur famille érigea en leur mémoire une pyramide, qui se trouve sur la place de l’Eglise, anciennement le cimetière.
Je ne puis quitter Auteuil sans nommer l’hôtel de Praslin (nom sinistre à plus d’un titre !) et sans parler de l’affreux malheur dont cette habitation • fut le théâtre en 1827. C’est dans ce château que périt au milieu des flammes la princesse de Carignan. « Elle écrivait près de la Cheminée, disent les journaux de l’époque, lorsqu’une étincelle mit le feu à ses vêtements. Elle ne s’en aper-
çut qu' après que le feu eut fait de rapides progrès et quelle se vit environnée de flammes.
Elle appelle, elle sonne, mais en vain le feu devient plus violent ; elle sort de son apporte- ; ment , saute dans sa cour; qu’on juge de l’effroi
des' domestiques en voyant tout à coup apparaître, enveloppée de la tète aux pieds d’une flamme im- - mense, une espèce de fantôme courant , s’agitant violemment, tournant sur lui-même avec une extrême vélocité, et poussant des hurlements affreux. Ils reconnaissent pourtant leur maîtresse à ses cri» déchirants ; ils courent alors au puits, au réservoir, partout où ils peuvent se procurer de l’eau , et l’inondent;' mais il n’était plus temps , les cris avaient cessé , la princesse était morte ! »
Hâtons-nous de détourner les yeux de ce terrible spectacle pour les reporter sur les gracieuses et coquettes habitations qui font d’ Auteuil une sorte .de décoration théâtrale. Auteuil est presque désert pendant les six mois de mauvais temps ; mais comme il prend sa revanche quand les beaux jours sont revenus ! Les volets verts s’ouvrent , les allées sont sablées, les fleurs débordent partout, et la gaîté est sur tous les visages. C’est alors
qu’il faut aller voir Auteuil , • ses jardins, sa population parisienne en grands chapeaux de paille , ses jolies filles, ses pigeons qui voltigent de la
route au colombier, ses omnibus qui passent tout pleins de gais visages, ses cuisines ou flambe un feu ardent, ses ânes qui courent et renversent les enfants sans les blesser, ses jardiniers en bottes vernies et en cheveux frisés. C’est la campagne de Paris, campagne toute parfumée des senteurs de l’héliotrope et du jasmin, mais qui sent aussi la Bourse et le boulevart de Gand. C’est un tableau animé, gracieux, pittoresque, bizarre, que vous chercheriez vainement quelques kilomètres plus loin , qui porte à. rire et à penser, que le pinceau peut rendre, mais que la plume ne sait décrire.
Voici, par exemple, un grand bourg moins gai, bien qu’il ait- donné son nom au Bois qui fait le sujet de cet ouvrage :
« En .1319, dit l’auteur des Chroniques de Passy, c’était le temps des confrères, des flagellants, des. pèlerins. On les voyait courir le monde en se fustigeant. Quelques bourgeois de Paris, animés-d’un saint zèle, résolurent, pour l’expiation de leurs péchés, de se rendre en pèlerinage à.
Boulogne-sur-Mer où se trouvait une image de la Vierge, alors en grande vénération.
« A leur retour, pour conserver le souvenir de ce pèlerinage, et se rendre plus dignes encore des bontés de la Vierge qu’ils avaient été visiter, ils résolurent de bâtir aux Menus-Saint-Cloud, où
deux des confrères pèlerins avaient un terrain
assez spâcieux, aine église entièrement semblable
à celle de Boulogne-sur-Mer.
■ « Ils sollicitèrent à cet effet l'autorisation de
Philippe V, dit le Long, qui la leur accorda. »
Telle est l’origine de Boulogne, de ce village
où toutes les blanchisseuses semblent s’ être donné
rendez-vous. Boulogne a tout l’aspect d’une petite
ville de province, -plus l’animation résultant de sa
situation sur la route de Paris à Saint-Cloud.
Placé sur la limite opposée du Bois, il est comme
d’antipode de Passy et surtout d’Àuteuil. Là tout ' „ • est commerce, travail, industrie. C’est à peine si
Boulogne sait qu’il existe à sa porte un Bois qui porte son nom. Boulogne est sage, laborieux, s’amuse peu et ne se promène guère. Beulogne, fidèle'
à sa tradition monacale , a conservé l’esprit religieux (1) . Ses habitants ne se fustigent plus, mais ils vont à la messe tous les dimanches. Enfin, Boulogne rit des Parisiens qui passent en toilette, prise peu les beaux équipages qui le traversent , et ne quitte son bourgeron que pour se rendre à l’office divin. C’est là qu’il faut aller chercher les véritables rosières, bien usées à Nanterre depuis qu’ elles viennent nous vendre leurs petits gâteaux; .c’est là aussi qu’il faut choisir sa blanchisseuse, pour avoir du linge bien blanc, fidèlement rendu, sans boucles perdues ni boutons arrachés.
Disons, pour être juste, que Boulogne possède, quelques jolies maisons de campagne, au nombre desquelles se trouve une ancienne habitation de Parclii-chancelier Cambacérès. « •
(1) Le journal du règne de Charles VII rapporte qu’en 142» le frère Richard, cordelier, y attirait tout Paris par ses sermons. Il prêcha un jour avéte tant d’éloquence et de succès contre le luxe et le jeu, que les Parisiens, qui l’avaient entendu, à peine de retour chèz eux, se hâtèrent d’allumer dans les rues de grands feux, « dans lesquels les hommes brûlaient tables, cartes, billes, billards, boules; et les femmes les atours de leur tête, comme bourseaux, truffes, pièces de cuir et de baleine, leurs cornes, leurs queues, etc, *
Origine du Calvaire. — Tableau du Calvaire en 134d. — Dulame et les moines. — La Vie monacale. — Le Cimetière de la Communauté. — Bernardin de Saint-Pierre et J.-J. Rousseau an Calvaire. — Un mot de Rousseau. — Suppression de la Communauté. — La Restauration la rétablit. — Solennité de la Semaine-Sainte. — Désordres du retour. — Le Mont-Valérien et le vin du Suresnes.
-le 11e puis faire l’historique du Bois de Boulogne, de ses châteaux et des villages qui l’avoisinent, sans consacrer au moins quelques lignes à l’ancien calvaire du Mont-Valérien.
« Hubert Charpentier, d’abord grand-vicaire de l'archevêché d’Auch, dit M. de Pontbriand, dans son pèlerinage du Calvaire, ne fut pas plutôt dans les fonctions du ministère qu’il se livra tout entier au salut des âmes; et pour le faire avec plus de succès, il inspirait à tout le monde la dévotion à la
croix; il parlait souvent des souffrances de Jésus- Christ, et avec tant de fruit, que les plus grands libertins en étaient touchés jusqu’à en verser des larmes. Le nouveau missionnaire s’attira bientôt la confiance de tous les peuples. On venait en foule pour écouter ses instructions; on le regardait déjà dans le pays comme un apôtre suscité du Ciel pour attirer à Dieu tous les peuples qui auraient le bonheur de l’écouter.
« 11 fit bâtir un calvaire à Bétharan, dans le diocèse de Lescur, et forma un autre établissement à Garaison, où le Seigneur répandit ses bénédictions. La foi s’accrut, les crimes disparurent, et l’on vit en très-peu de temps d’heureux changements dans les cœurs.
« Des fruits si abondants ne firent qu’exciter ' encore davantage le zèle du saint missionnaire ; les effets merveilleux et les prodiges éclatants qu’il avait vu s’opérer dans ses courses apostoliques par la vertu de la croix, lui firent naître le dessein de ranimer une dévotion si précieuse et de la faire embrasser à un plus grand peuple. Incertain de
quel côté il tournerait ses pas, l’esprit de Dieu lui inspira, pour notre bonheur, de venir planter la croix à. la porte de la capitale de ce royaume, qui, par la multitude prodigieuse de ses habitants et la magnificence de ses édifices, était regardée dès lors comme la plus belle et la plus considérable ville du monde, mais aussi comme le théâtre où le luxe et la vanité régnaient avec le plus d’empire. Ce saint prêtre se persuada qu’en élevant un calvaire à côté de cette superbe ville, il opposerait une barrière à l’impiété et au libertinage ; il espérait même que l’objet adorable de notre rédemption, placé sur un lieu éminent, serait pour tous ces riches sensuels un continuel avertissement de pénitence, et que peut-être plusieurs de ces mondains, apercevant ce nouveau Calvaire, auraient honte de couler leurs jours dans l’oisiveté etJa mollesse, et viendraient au pied de la croix de Jésus-Christ briser leurs idoles, et faire l’heureux sacrifice de leur vanité.
« Animé par de si grandes espérances, il quitta, au grand regret des peuples, le diocèse.d’Auch, et
viut sans différer où le Seigneur l’appelait. La Providence le conduisit sur le Mont-Valérien. Il vit que cette montagne dominait sur tout Paris ; que, par son heureuse situation, elle présentait un spectacle qui, en effaçant tout ce que l’art a inventé de plus beau, donnait à l’homme une riche idée de la grandeur et de la magnificence du Créateur. Tous ces villages, remplis de peuples fidèles, dont la montagne est environnée, lui assuraient pour la croix un grand nombre d’adorateurs. Il apprit môme des habitants que, du temps de François I er , on y avait planté trois croix et qu’on y avait trouvé une grande pierre sur laquelle étaient représentées les circonstances de la passion de Jésus-Christ : ce qui faisait qu’on lui avait donné Je nom de Montagne des trois Croix.
« Monsieur Charpentier ne pouvait désirer un endroit plus convenable à son dessein : aussi se détermina-t-il à y bâtir son calvaire. Mais comment réussir et lever les obstacles qui se présentaient? Ce terrain appartenait à plusieurs seigneurs qui n’avaient nulle envie de le céder. Messieurs
de Sainte-Geneviève et les religieux de Saint-Denis y avaient des prétentions; il fallait du crédit et des sommes considérables pour l’acquérir ot y faire un établissement tel qu’il le désirait ; il n’avait par lui-même aucune ressource; il se trouvait sans biens, sans appui; on lui faisait même- chaque jour de nouvelles difficultés ; et, à ne consulter que ses propres forces, son projet ne pouvait réussir. Mais le saint homme , qui avait éprouvé plus d’une fois que Dieu n’abandonne jamais ceux qui travaillent pour sa gloire, ne se découragea pas. Dès qu’il eût obtenu la permission de M. l’archevêque de Paris de bâtir son calvaire, plein de confiance dans le secours du Ciel, il va en cour, obtient une audience de M. le cardinal de Richelieu, lui expose simplement son projet et les fruits qu’il en espère. Le grand ministre lui fit un accueil des plus favorables, lui promit sa protection, et, pour l’assurer davantage, il lui fit dès ce moment de grandes libéralités.
« Un si heureux commencement lui fit espérer de nouveaux succès. Son projet s’étant répandu à
la cour et à la ville , il y trouva de grands protecteurs. M. le prince de Conti, M. le cardinal de La Rochefoucault, alors abbé de Sainte-Geneviève, employèrent leur crédit pour le faire réussir, et, . en très-peu de temps, toutes les difficultés s’évanouirent.
« Dès que M. Charpentier se vit en possession du terrain, il planta trois croix sur cette montagne, fit bâtir une église et une maison pour servir de retraite à plusieurs prêtres qu’il s’était associés ; il obtint des lettres patentes de Louis XIII au mois de février 1640, qui furent enregistrées au parlement; elles donnent la permission d’établir une congrégation de prêtres au Mont-Valérien, pour y vivre conformément aux statuts de M. de Gondy, alors archevêque de Paris, avec le pouvoir auxdits prêtres de s’établir partout où les évêques voudraient les appeler. »
Ce fut par une belle soirée du mois de mai 1842
que je fis mon premier pèlerinage au Calvaire. En 1837, pendant un séjour aux Pyrénées, j’avais plus d’une fois visité celui deBétharan, et les souvenirs
qui m’en étaient restés me faisaient ardemment désirer de connaître le lieu de retraite et le tombeau de T ancien grand-vicaire de l’archevêque d’Àuch.
Je suivi&un petit chemin bordé d’arbres, appelé par les habitants des environs Chemin de Charles X. La route était déserte et la campagne silencieuse. Les tilleuls, les acacias et d’immenses champs de rosiers en fleurs emplissaient l’air de leurs parfums.
Après trois quarts-d’heure environ d’une ascension facile, vingt fois interrompue pour regarder à mes pieds le paysage qui déroulait à chaque pas de nouveaux trésors, j’atteignis le sommet de la montagne, et me trouvai, au détour d’un bouquet d’arbres, devant les ruines du Calvaire.
Au centre d’une plate-forme plantée de grands arbres, s’élevaient les restes de l’ancien couvent : une chapelle en ruines, extérieurement entourée d’un cloître circulaire soutenu par douze colonnes, et deux grands corps de bâtiments percés d’un
triple rang de croisées. Les débris des trois croix gisaient parmi les ronces et les mauves, dont les longs bras et les hautes tiges recouvraient la terre de toutes parts.
Le soleil couchant jetait sur ces vieilles pierres des tons roses et pâles, qui s’attachaient aux aspérités des sculptures, illuminaient les crevasses des murs, et couraient en guirlandes chatoyantes sur les sommets touffus d’une vieille charmille.
De distance en distance, de petites chapelles, lieux de station des religieux, apparaissaient parmi les arbres. A l’ouest du couvent, un grand verger, encore fermé par une grille, ne présentait plus que les rares troncs, noirs et sans sève, de quelques arbres fruitiers étouffés par la végétation , âpre mais luxuriante, des plantes parasites. Quelques pans de murs délabrés , une tour en ruines, les marges d’un puits comblé et une fontaine tarie sortaient d’entre les herbes.
Le vaste espace qui se déroulait entre l’horizon enflammé et la montagne, se revêtait sur tous les
- ai -
points de ces tons bizarres et heurtés, avant-coureurs du crépuscule. Rueil, Nanterre, la Malmaison , et leurs campagnes s’effaçaient déjà dans l’ombre, tandis que les collines de Ville-d’Àvray et les contours des petites forêts du sud s’illuminaient
d’un dernier rayon. L’ombre et la lumière se li- • \
vrèrent pendant quelques minutes une silencieuse bataille, puis une seule teinte, calme et mélancolique, enveloppa les champs et les collines; de grands nuages se levèrent dans la direction de Marly et montèrent sur le ciel : le soleil avait disparu.
Jusqu’à ce moment, j’avais été retenu à l’ouest de la plate-forme par la beauté du spectacle. Une autre partie du Calvaire, la partie la plus intéressante, me restait encore à visiter. Je pris, à travers les charmilles, un petit sentier bordé de touffes de lilas, mais rempli de hautes herbes et d’orties, je longeai la cour méridionale du couvent, et me trouvai sur une belle terrasse plantée de tilleuls et parfaitement conservée.
Aux extrémités de cette terrasse, s’élevaient deux chapelles fermées par une forte grille. C’était
là que les fidèles venaient autrefois déposer leurs offrandes (1).
(1) A cette occasion, Dulaure, qui, tout en déplorant notre peu de respect pour les monuments historiques, et notre vandalisme, ne laissait jamais dormir sa grande colère contre les moines et les prêtres, s’exprime ainsi dans une note de son Histoire des Environs de Paris •
« Le charlatanisme, qui pénètre partout, s’établit jusque sur « la montagne du Calvaire. Pour réveiller la générosité des bonnes « âmes, et les déterminer à jeter dévotement beaucoup de mon- « naie dans les chapelles où sont représentés les mystères de la « Passion, on y cloua par terre plusieurs pièces de monnaie; « mais l’humidité qui n’avait pas laissé la même empreinte sur « le fer des clous que sur le cuivre des gros sous, fit découvrir la « sainte ruse. »
Sans prétendre nier la sainte ruse, nous avons de bonnes raisons pour l'expliquer d’une tout autre manière. Les pauvres et quelques enfants de Suresnes ou de Puteaux (peut-être des deux villages), alléchés par la vue des offrandes abondantes que les pieux visiteurs jetaient dans les chapelles, conçurent l’idée de s’en emparer. Mais une épaisse grille de fer s’élevait entre eux et la monnaie; l’adresse triompha de cet obstacle. Au moyen d’une longue gaule fendue à l’une de ses extrémités , ils parvinrent à se rendre maîtres des gros sous qui excitaient, leur çonvoitise, et se mirent à dévaliser si régulièrement les chapelles, que force dut à la Communauté de songer à se préserver de cette calamité. Les offrandes furent alors enlevées chaque soir par les prêtres ; mais comme il était indispensable que quelque chose indiquât aux visiteurs du lendemain, le lieu de dépôt des aumônes, on doua quelques gros sous sur le sol des chapelles. Aujourd’hui, Puteaux et Suresnes,, — villages qui se haïssent depuis leur fondation, — se renvoient réciproquement l’imputation de ces larcins.
Trois escaliers superposés, attachés au flanc de la montagne, du côté de Suresnes, conduisaient à une autre chapelle, où une petite statue de la Vierge se trouvait encore. L’aspect de ces escaliers, larges et défendus par un double balustre en pierre, était triste et pittoresque à la fois.
Le cimetière de la communauté, que les rampes coupaient en deux parties, était protégé par une simple petite porte à claire-voie, fermée au .loquet.
La vie, qui s’était éloignée du reste de la nature, semblait s’être réfugiée dans ce modeste champ du repos. Les rossignols préludaient à leurs concerts sous les acacias en fleurs ; les abeilles attardées, une foule de scarabées aux ailes d’or, d’émeraude ou d’azur, bourdonnaient sur les grappes blondes et fleuries des grands lierres qui tapissaient les murs. Quelques couleuvres ramageaient déjà dans les fissures des pierres, tandis qu’une quantité prodigieuse de petits lézards gris et verts couraient parmi les mousses, les capillaires et les ronces qui croissaient sur les tombeaux.
A cette heure, au milieu de cette poésie qui débordait de toutes parts, sous ces arbres si fleuris, dans cette atmosphère si pleine de tranquillité et de doux parfums, devant ces croix noires et ces tombes que les herbes embrassaient avec amour, la pensée d’Hubert Charpentier se révélait tout entière.
Paris était là sous mes pieds. Le Calvaire s’élevait entre le ciel et la ville comme un médiateur. Là bas le luxe et l’oubli des choses saintes, ici le sacrifice, la prière et la contemplation.
A côté d’un si grand tumulte , je comprenais le charme de cette existence ; à côté de cet immense monceau de pierres où s’agitent plus d’un million d’hommes, j’appréciais les inestimables trésors de cet horizon sans bornes et les richesses de cette splendide nature. Mon esprit s’associait à cette vie monacale, il en suivait toutes les phases, il en comprenait les bienheureux travaux et les ineffables joies. Je voyais le moine dans sa cellule, ouverte du côté de l’Orient, tiré de ses rêves raphaëliques par les premières lueurs de l’aube. Je le
suivais dans ses prières et dans ses méditations. Je m'asseyais à sa table, simple et frügale, et l’accompagnais dans ses promenades. Ses travaux, les soins de son jardin m’intéressaient comme lui, èt, comme lui, je fouillais avec joie dans les rayons poudreux de la bibliothèque pour occuper mon esprit après les fatigues de mon corps. ....
Un mois après, quand je retournai au Calvaire, l’œuvre de destruction était commencée. Des essaims de barbares s’étaient abattus sur la pauvre montagne et la profanaient à l’envi. La pioche avait fait à ses flançs une large blessure. D’ignobles baraques s’étaient installées dans ses massifs. Les leviers ébranlaient les vieilles colonnes du cloître, et la hache abattait sans pitié les charmilles, les chênes, les marronniers et les acacias. C’était une désolation inouïe. Le plateau du Calvaire ne présentait plus que des troncs mutilés, étendus sur la terre parmi les débris fraîchement renversés de la grande chapelle. Les stations avaient
été démolies. Les deux chapelles de la petite ter-
rasse seules subsistaient encore ; le couvent était transformé en caserne ; plusieurs compagnies du génie y avaient pris leurs cantonnements
Ce n’était pas encore le fort du Mont-Valérien, mais ce n’était plus le Calvaire.
Dans ses Études de la Nature, Bernardin de Saint-Pierre nous a laissé le récit d’une promenade qu’il fit au Calvaire avec J. -J. Rousseau :
« Quand nous fûmes parvenus au sommet de la montagne, dit-il, nous formâmes le projet de demander à dîner aux ermites pour notre argent. Nous arrivâmes chez eux un peu avant qu’ils se missent à table, et pendant qu’ils étaient à l’église, Jean-Jacques me proposa d’y entrer et d’y faire une prière. Les ermites récitaient alors les litanies de la Providence, qui sont très-belles. Après que nous eûmes prié Dieu dans une petite chapelle, et que les ermites se furent acheminés à leur réfectoire, Jean-Jacques Rousseau me dit avec attendrissement : « Maintenant j’éprouve ce qui est dit dans l’Évangile : Quand plusieurs d’entre vous
seront rassemblés en mon nom, je me trouverai au milieu d’eux. »
Les deux communautés d’ermites et de prêtres du Calvaire furent supprimées en 1791, par un décret de l’Assemblée constituante. La Restauration fit relever les trois croix, reconstruire l’église et autorisa les Prêtres de la Foi à s’y établir. Les pèlerinages se continuèrent jusqu’en 1S30. Des indulgences plénières étaient attachées à ces exercices de dévotion, qui avaient lieu surtout pendant la Semaine-Sainte. Un évêque y officiait alors pontificalement. Ces solennités religieuses attiraient au Mont-Valérien une foule immense (1). On y arrivait de Paris par le Bois de Boulogne et Longchamp. Malheureusement, au retour, les âmes vraiment pieuses étaient souvent troublées par des scènes de désordre dont le Bois, si épais que fût son feuillage , ne cachait pas toujours le scandale.
(1) « Nous y avons vu encore il y a trois ans, » écrivait en 1827 un auteur, « de jeunes pèlerins et pèlerines y porter des croix très-pesantes. »
-SS- II De faut pas oublier que Suresnes est au pied du Mont-Valérien. Beaucoup de faux pèlerins s’arrêtaient sans doute à cette station pour adorer le Dieu du coteau.