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LE BOIS AUJOURD’HUI

Le Bois et Napoléon t* r . — lx>s deux Invasions.— Louis XVtU reprend l’œuvre de Napoléon. — Les Emigrés au Bois. — Formation de la société actuelle. — Napoléon III et le Bois. — M. Yaré, architecte paysagiste. — Sa manière de procéder. — Le, Petit-Poucet et le cèdre du Liban. — Examen des embellissements du Bois. — L'Empereur les visite souvent. — L'Avenue de l’Impératrice. — La ltivière et les îles. — Les Cascades. — Les perspectives. — Le Lac. — Les Barques, -s- 'Délicieux tableaux. — Ce (pue l’on voit de l'ancien tond Mortemart. — La nature et l’art.— Un pot de fleurs pesant cent mille livres. — Boutes anciennes. — Routes nouvelles. — Origine do Sainte-James. — Splendeur et décadence d : un financier. — Légende, de la Croix Catelan. — Panoramas. — Les Fortifications sont escamotées. — L'n nouveau parc de Rambouillet.— Le Chemin de fer d’Autenil. — La Mare d’Auteuil. — Surprises du printemps — Travaux de M. Hittorff, de l'Institut.

J’ai payé ma dette au passé. J’ai fait l’historique Rapide des magnifiques châteaux qui s’élevaient encore aux portes du Bois avant la première révolution, et des villages qui , d’abord simples hameaux, sont devenus des communes considérables. Madrid, Longchamp, la Muette et Bagatelle, Passy, Auteuil et Boulogne ont rempli les chapitres qui précèdent. Avant d’envisager notre Bois

de Boulogne à nous, sous le rapport moral , il me reste à dire ce qu’il est aujourd’hui , ou plutôt ce qu’il sera demain , lorsque les grands travaux qui s’y exécutent seront achevés.

Et d’abord, ne nous étonnons pas des splendeurs que la magnificence royale avait répandues sur cette langue de terre que baigne la Seine en quittant Passy. Cette petite presqu’île devait. être, oü peut encore eu juger, le lieu le plus enchanteur des environs de Paris. Quoique tout près de la ville, elle offrait autrefois, bien plus encore qu’ aujourd’hui , tous leà agréments de la campagne. La Seine baignait les marges de l’antique forêt de Bouvrai, qui comprenait la plaine des Sablons, Villiers, Clichy-la-Garenne , Saint-Ouen et la plaine Saint-Denis. Des collines, riches de végétation, l’encadraient presque de toutes parts. C’était un parc immense, on lui donna de superbes châteaux. Puis, cà et là, se groupèrent quelques misérables chaumières dont le nombre s’augmenta aux dépens de la forêt. Aüteuil , Passy, Boulogne, si humbles d’abord, frappèrent à coups

redoublés sur ces grands arbres que les siècles , avaient respectés, et ces trois villages, commençant l'œuvre de destruction que la révolution et l’étranger devaient achever, s’isolèrent de la forêt, dès lors réduite aux proportions d’un bois.

Napoléon l v , à son avènement au trône, trouva le Bois de Boulogne dans le plus triste état. * Les arbres, dit un écrivain, en étaient pour la plupart décrépits ; si l’on y rencontrait quelque verdure , c’était dans de jeunes taillis et sur les parties les moins arides ; les vagabonds et les gens de mauvaise vie en avaient fait leur refuge, en sorte

qu’on n’osait se hasarder que dans les routes et

les allées les plus fréquentées. »

C’est à Napoléon que nous devons l’idée de ces belles plantations de pins, de cèdres, de sapins, de genévriers et de cyprès, dont la verdure contraste en hiver avec les branches dépouillées des autres arbres. On répara les murs de clôture, et la surveillance du Bois fut confiée à des gardes • forestiers dont la présence chassa les vagabonds et les gens de mauvaise vie.

Ces soins, ces embellissements et la sécurité ramenèrent au Bois la société parisienne qui l’avait abandonné depuis bien longtemps. Le grand sabre et l’épaulette à gros grains y brillèrent de tout leur éclat, à côté de la robe décolletée et haute de taille, jusqu’en 1 8 1 A , époque funeste à tout le sol français*, mais surtout au Bois de Boulogne, qui se vit de nouveau délaissé, et dont la ruine fut consommée par la seconde invasion. Les arbres les plus vieux , aussi bien que les nouvelles plantations, furent abattus par la hache des alliés. En quelques jours, il ne resta plus qu’une lande couverte de bruyères et de troncs mutilés. - Mais les plans de L'Empereur n’avaient pas été perdus. Louis XV11I les retrouva, et il eut le bon esprit de les faire exécuter sans y rien changer. On reboisa les parties les plus endommagées, on traça de nouvelles allées, on fit de nombreuses plantations d’érables, de platanes, de sycomores, de hêtres, de mélèzes et de sorbiers. Le Bois, en voyant comment était composée la société qqi lui revenait, aurait pu se croire moins vieux de trente ans, si

le ridicule se fût-moins souvent mêlé à la véritable distinction. Figurez-vous une société composée de tous les débris que la tourmente avait épargnés et que l’étranger avait accueillis ; donnez à ces figures les nuances de l’ancienne cour, en supprimant , chez le plus grand nombre, ce qu’elles avaient de vraiment noble et gracieux ; jetez sur

ces copies des habits d’un autre siècle, gauchement portés, vous n’aurez qu’une idée bien imparfaite de la société qui fréquentait alors le Bois de Boulogne. Louis XVIII la jugea d’un seul coup d’œil et ne se laissa pas prendre à ces flatteries maladroites et hors de saison. Aussi que de désillusions dont on ne se consola qu’avec le temps !

Qu’on n’en doute pas cependant, cette foule comptait des hommes distingués, des femmes spirituelles et aimables; mais le nombre n’en paraissait pas grand , car il fallait une haute raison et presque du courage pour échapper à la fièvre d’imitation rétrospective qui semblait entraîner tous les esprits.

Enfin, le temps et le bon sens firent disparaître

cos vestiges, désormais inutiles, d’une autre époque. Le pacte fut signé entre le passé et le présent; les vieux parchemins du noble faubourg consentirent à se mêler avec les billets de banque de la Chaussée-d’Antin ; la rue Laffitte tendit les bras à la me de Lille, qui s’y jeta d’assez bonne grâce; et, de cette union, si longtemps jugée impossible, est sortie notre société d’aujourd’hui.

Je tâcherai , dans les chapitres qui vont suivre, d’esquisser cette société si féconde en sujets intéressants. En attendant , je dois parler des travaux gigantesques qui s’accomplissent en ce moment dans le Bois et qui vont en changer toute la physionomie (1).

Et d’abord, disons quel' initiative de ces travaux est due à l’Empereur Napoléon III lui-même.

(I ) I.e Bois de Boulogne a été cédé par l’État à la Villo de Paris au mois de juin 1832. Cette concession a été faite à la charge par la Ville de Paris : 1° de subvenir à toutes les dépenses de surveillance et d’entretien du Bois; 2“ de faire, dans un délai de 4 ans, des travaux jusqu’à concurrence do deux millions pour l’embellissement du parc de Boulogne et de ses abords ; 3° de soumettre à l’approbation du Gouvernement les projets de travaux à exécuter; 4° de conserver leur destination actuelle aux terrains concédés.

A son tour, Napoléon III, reprenant l’œuvre au point où l’avait laissée le génie de son oncle, a vouhi la continuer et l’achever.

11 est facile, dès aujourd’hui, de se rendre compte de ce que sera cette magnifique promenade lorsque les douze cents ouvriers qui y travaillent auront donné leur dernier coup de pioche, et que le gazon aura effacé partout les traces laissées par la main de l’homme. Le Bois n’aura rien à . envier aux parcs les plus grandioses de Londres et des environs, qu’il rappellera par ses eaux, sa fraîcheur, ses cascades, ses accidents de terrain , ses belles courlies et l’imprévu de ses perspectives.

S. M., qui connaît parfaitement l’Angleterre, a dû s'inspirer de ses souvenirs lorsqu’elle a conçu l’idée des embellissements du Bois de Boulogne, et qu’elle a tracé de sa propre main le projet sommaire des travaux. Ce plan, colorié et portant une légende explicative, n’a reçu que de légères modifications, nécessitées par les différences de niveau et les autres exigences du lieu.

Pleine liberté, du reste, était laissée à l’archi-

tecte paysagiste chargé de l’exécution. Sur le plan dessiné par l’Empereur, se trouvaient des rivières, un lac , des îles vertes, de belles routes nouvelles. Tant mieux si tout cela pouvait être conservé; tant pis si l’expérience du praticien disait : Il faut faire autrement. Aucune règle absolue ne lui était imposée : il savait seulement qu’il devait amener l’eau de la Seine au Bois de Boulogne, y creuser lé lit d’une rivière, ouvrir de nouvelles avenues aux voitures, aux cavaliers et aux piétons.

Or, qu’est-il résulté des souhaits exprimés par S. M. et de cette liberté laissée à l’artiste? Ce qui résulte toujours d’une grande idée quand son exécution est confiée à l’expérience : une œuvre complètement réussie, parfaite en tous points.

Il est temps que je nomme l’homme modeste qui a eu l’honneur de cette collaboration. Je dis modeste, car ce n’est ni un homme de salon, ni un courtisan, ni un coureur de réclames. M. Varé est mieux que tout cela, c’est un véritable artiste, c’est un poète. 11 n’écrit pas des volumes, il ne

rime pas ses poèmes eu beaux alexandrins sur le papier, il procède plus largement et d’une manière plus saisissante : Il vous prend un petit coin de terre, un bois par exemple, bien pauvre d’arbres, bien uni de sol, sans vues, sans un filet d’eau,, terni par la poussière, brûlé par le soleil ; et, d’un coup de baguette, le magicien vous le transforme si bien que vous ne le reconnaissez plus ! Le bois est frais, une large rivière y coule, un grand lac y reflète de superbes massifs; des îles, ou plutôt d’immenses corbeilles de fleurs, sortent des ondes; les lointains brumeux se perdent au bout des longues perspectives; l’œil embrasse toutes les richesses des environs, châteaux royaux, riches collines, anciens aqueducs, vieilles ruines; les routes se courbent , serpentent comme de longs rubans; partout des herbes, des rochers sauvages, des fleurs, du mystère.... L’œuvre est achevée, M. Varé y a mis la main, il l’a signée de son nom, le poème est fait !

« M. Varé, dit la Revue des Beaux-Arts, est petitfils et élève de M. Best-Marcelin, qui a créé pour

le prince Louis le parc de Saint-Leu, et pour le prince Joseph celui de Morfontaine. Architecte paysagiste, M. Varé connaît parfaitement la nature des différents arbres, l’aspect qu’ils peuvent produire et les lois de leur culture : le vert sombre des sapins contrastera agréablement avec le feuillage des autres arbres; l’œil sera satisfait d’une plus grande variété de formes et de couleurs; l’art, on peut le dire, entre ses mains, triomphera de la nature. »

Je dois ajouter que M. Varé, en sa qualité de grand artiste, a l’horreur de la ligne droite. Ce qui le frappe, ce qu’il s’attache à copier, c’est l’imprévu, c’est le pittoresque naturels. Il est de l’école réaliste, qui prend Dieu pour maître; seulement il a au plus haut point le sentiment du beau, et il sait qu’il y a un choix à faire même dans les œuvres de la nature. M. Varé, s’il eût été peintre peignant , se fût bien gardé de tomber dans certaines monstruosités, sous prétexte de réalisme.

Il faut l’entendre raconter sa première visite au Bois, lorsqu’il voulut se rendre compte du ter-

rain, des perspectives , de la variété des arbres, de la disposition des massifs t II se dirigea vers le point eulminant, le rend Mortemart, puis, en procédant à la manière du Petit-Poucet, c’est-àdire en montant sur les branches de l’arbre le plus élevé, le cèdre qui se trouvait au centre du rond-point, il put embrasser facilement le théâtre de ses prochains exploits. Quand il descendit du cèdre, tout son projet était dans sa tête , sauf les parties qu’il fallait laisser au hasard, dans l’intérêt même de l’effet à produire. Ces parties, c’étaient surtout les contours des rivières et des îles. Suivre rigoureusement la ligne d’un plan, c’était s’exposer à être monotone, c’était de plus s’obliger à porter la hache sur les beaux arbres que ces lignes rencontreraient. Or, le paysagiste voulait arracher le moins possible, utiliser le plus possible les parties déjà découvertes ou plantées de bois malades, conserver tous les beaux arbres, respecter tous les massifs d’arbustes verts, les utiliser dans les perspectives, sur les îles, le long des rives, sur les vastes pelouses. Le projet ainsi arrêté,

il ne s’agissait plus, on le voit, que de prendre conseil du Bois lui-même avant de détruire. La cognée allait devenir intelligente ; tout ce qui avait quelque droit à être conservé resterait sur pied. Les jalons des rivières et des îles furent donc plantés, leurs lignes suivirent les plus capricieux contours ; on procéda avec le même respect des belles choses dans l’ouverture des vastes percées dont les extrémités devaient toucher à quelque point pittoresque de l’horizon : Boulogne et le château de Saint-Cloud, le Mont-Valérien et Suresnes, Neuilly, l’Arc de l’Étoile, que sais-je? moi. Et il arriva qu’un beau jour l’Empereur, visitant ces travaux préparatoires, et sachant quelles précautions avaient été prises, approuva tout sans réserve et laissa carte blanche à M. Varé. Alors les chênes rachitiques tombèrent, les taillis étouffés disparurent; on creusa le lit des rivières; les îles, déjà toutes plantées, surgirent ; une montagne s’éleva au rond Mortemart; la vue s’étendit au loin daus toutes les directions sans rien ôter au mystère du Bois; de belles routes ondulèrent

sous les massifs. Ces grands travaux, sûrement et économiquement conduits, occupèrent douze cents ouvriers et trois cents chevaux. Un chemin de fer fut établi pour faciliter le transport des terres du lieu d’extraction au rond-point de Mortemart et dans les allées qui devaient être fermées. On mit de coté, pour les embellissements projetés , les roches trouvées dans les fouilles , ainsi que les pierres propres à la construction ; la terre végétale forma des cavaliers dans les endroits mêmes oü des gazons devaient être semés -, le sable et les cailloux servirent à macadamiser les routes principales. Aucun coup de pioche ne fut donné inutilement, pas un charroi ne fut incertain. La précision mathématique s’unissait à la fantaisie de la nature et de l’art.

Voilà où en sont aujourd’hui les embellissements du Bois. L’Empereur les visite souvent; il en suit les progrès avec le plus vif intérêt, comme on suit l'accomplissement d'une belle œuvre que l’on a conçue. •

La foule, de son coté, abandonne ses allées

favorites pour se rendre au rond de Morfceraart et aux environs des rivières. Elle se réjouit de cette transformation, line visite aux travaux du Bois est aujourd’hui sur le programme des distractions quotidiennes de tout homme qui à cheval ou voiture.

Sans trop laissera l’imagination, il est permis de donner une idée de ce que sera le bois de Boulogne lorsque ces embellissements seront terminés. Introduisons l’eau dans les rivières (1), faisons pousser le gazon partout où il doit être semé.

(1) Un lac et une rivière, comprenant en totalité douze hectares environ, sont creusés entre le rond Mortcmart et le rond-point Royal. Le lac, d’une longueur de quatre cent cinquante mètres sur soixante-cinq mètres, et dont la profondeur varie de soixante centimètres à un mètre quarante centimètres, recevra son eau en abondance, au moyen de la pompe à feu de Cliaillot. Sous une large chaussée, établie entre ces deux pièces, sont placées des conduites, par lesquelles l’eau se rend à une masse do rochers formant digue, et qui, tout en l'arrêtant dans sa précipitation à s’épancher, la laisse s’échapper enfin pour former ensuite la nappe limpide de la rivière. Cette rivière a douze cent trente mètres de long sur deux cents mètres dans sa plus grande largeur.

. ( Revue des Btaux-Arls.)

La conduite d’eau est en fonte, de quarante centimètres de diamètre. Elle descend la plaine de Passy à un mètre sous terre et entre dans le Bois par la grille du jardin de la Muette.

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achevons enfin, parla pensée, l’œuvre qui n’est qu’ébauchée.

Une nouvelle et magnifique avenue part de l’arc de triomphe de l’Étoile et se dirige sur le Bois, où elle entre par l’ancienne porte Dauphine : c’est l’avenue de l’Impératrice. Cette entrée est considérablement élargie; elle comprend tout l’espace qui se trouve entre les deux bastions. Arrivée au Bois, l’avenue se resserre, décrit une courbe gracieuse, s’infléchit vers la gauche, et conduit à la rivière et aux îles. Elle forme, avec d’autres allées, assez larges pour le passage des voitures et des cavaliers attirés par la beauté du lieu, une ceinture qui circule tout autour de la rivière et du lac (1). Plus près de la rive, serpentent sur les pelouses des sentiers ombragés réservés aux piétons. Les deux îles sont reliées entre elles par un pont pittoresque jeté sur des masses de rochers. De ce point , la vue embrasse le Mont-

(1) Cette route, d’une longueur de près de huit kilomètres, est large de dix mètres; elle sera bordée d’un trottoir de trois mètres. Quinze autres routes transversales y aboutiront sur divers points.

Valérien et les coteaux environnants. L’eau baigne les pelouses, coupées de distance en distance par des rochers pittoresques, des massifs d’arbres verts, des saules inclinés, aux branches flexibles comme des chevelures, des touffes de rhododendron et d’autres arbustes que la fraîcheur du sol entretient toujours verts. Cette fraîcheur pénètre tous les arbres, toutes les plantes, les ravive, les transforme. La végétation est magnifique. Aucun pont n’est jeté de la rive aux îles; mais des barques coquettes sillonnent la rivière et transportent les promeneurs.

Entrons dans une de ces barques ; nous voici dans une île. C’est un bocage touffu, plein d’oiseaux et de fleurs ; un sentier en suit les bords ; l’onde frissonne , se joue parmi les nénuphars et les roseaux ; des phalanges de cygnes et d'autres oiseaux aquatiques passent çà et là. Nous quittons la première île ; nous nous arrêtons quelques instants sur le pont pour jouir de la beauté du point de vue. Notre barque nous a suivis; nous la rejoignons après avoir visité la seconde île,

véritable nid de verdure, où les poètes viennent chercher l’inspiration et le mystère. La barque part et se dirige vers la source de la rivière en se rapprochant du bord opposé. D’autres barques sont prêtes à partir ; elles s’emplissent de promeneurs,

d’enfants joyeux et de belles datpes dont les

voitures sont là-haut, à quelques pas sur la route. De doux visages paraissent aux portières et contemplent le paysage ; les cavaliers passent derrière les taillis , et les piétons , plus libres ou plus curieux, viennent sur la pelouse et jusqu’au bord de l’eau. Notre barque avance lentement; les saules semblent se pencher pour nous voir. Voici des fleurs à en parer toutes les déesses du Bois ; des rochers à rendre jalouse la forêt de Fontainebleau ; des plantes grimpantes et dégringolantes à ravir l’âme de Granville ; des sapins et des cyprès à user tous les crayons de Calame ; des perspectives, des incidents, des riens à transporter Français, Corot, Anastasi, tous ces paysagistes de notre École moderne qui sont les amants chéris de la nature. C’est, vous le voyez.

le plus heureux mélange de sévère et de gracieux. Isabey lui-même, qui chiffonne les bords de ses marines comme des robes de soie, et leur donne les reflets les plus imprévus, trouverait, peutêtre, dans ce groupe de belles femmes et d’enfants, dans cette barque qui frappe l’eau de ses avirons, un sujet digne de son pinceau.

Nous approchons de l’extrémité méridionale de la rivière. Ici la scène s’agrandit, son caractère est imposant. A droite, s’élèvent des rochers saunages d’où l’onde s’échappe, mugit, bondit en cascades poudreuses , retombe sur d’autres rochers et ne calme ses turbulences qu’au loin : c’est la source. 11 faut mettre pied à terre et la visiter; il faut s’avancer sur ce petit promontoire, frémissant comme un lion blessé, ruisselant de toutes parts, hérissé de sombres arbustes, et aux flancs duquel s’agitent de longues et minces lianes incessamment fouettées par lés flots. Sommes-nous aux Pyrénées , et cette source est-elle celle de quelque Gave furieux? Non, nous sommes au Bois de Boulogne, ces flots arrivent de Chaillot

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paisiblement amenés par un tube souterrain. Voilà ce que l’art peut faire !

C’est encore l’art qui a fait ce beau lac limpide et ealme, séparé de la rivière par la largeur de la route, et qui s’étend jusqu’à l’ancien rond Mortemart. Ici encore tout est verdure, fraîcheur, enchantement. C’est le pendant du tableau que je viens d’esquisser, moins les îles. Le lac est uni comme une glace, la vue s’étend d’une rive à l’autre , et partout elle se repose sur un épais rideau d'arbres pittoresques ou plonge dans des perspectives charmantes. ,

Le rond Mortemàrt a disparu, il est transformé en montagne. On reconnaît, cependant, son ancien emplacement au vieux cèdre qui couronne le âom-r met du mont. Ce cèdre était à quelques trente ou qqarante pieds plus bas. A l’aide de machines puissantes, après avoir détaché du sol, par une profonde tranchée, toute la terre enveloppant ses racines, après avoir glissé de forts madriers sous sa base et l’avoir entourée de planches maintenues par des cercles de fer; on l’a élevé dans les airs

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comme un pot de fleurs gigantesque. Puis, quand l’énorme trou a été comblé, l’arbre et sa terre, çent mille livres pesant environ , se sont trouvés en place comme par enchantement. Voyez, l’arbre se porte à merveille, il a déjà poussé de nouveaux rameaux : c’est qu’il reposait autrefois sur le roc, et que maintenant il trouve une nourriture abondante dans les sucs de la terre végétale dont on l’a entouré.

De cette petite colline, la vue s’étend sur tous le Bois. Rappelez-vous que c’est de ce point que la pensée du paysagiste a pris son essor. Boulogne, le château de Saiut-Cloud, la lanterne de Diogène, les charmants coteaux qui bordent la Seine , les bourgs, les campagnes se dessinent dans le lointain, au bout des routes nouvelles ou derrière

des éclaircies habilement ménagées.

Si vous vous tournez du côté du nord, vous avez

le, lac à vos pieds, la rivière est au delà du lac avec ses deux îles, et dans les profondeurs de l’horizon se montrent quelque clocher, quelque gracieuse villa. Au loin, un peu à droite, se déta-

chent, nettes et blanches, sur le ciel bleu les grandes lignes de l’Arc de Triomphe de l’Étoile. Plus près de vous sont la Muette et le Ranelagh. Du côté opposé, à gauche, vous découvrez les hauteurs de Puteaux, de Suresnes, et l’imposante masse du Mont-Valérien , que couronne le fort. Vous avez devant vous la plus grande partie du Bois ; elle est coupée de routes nombreuses, nouvelles ou an- * ciennes qui ont été conservées. Les trois voies les plus importantes parmi les anciennes sont : l’allée des Fortifications, qui suit la ligne des bastions et conduit de la porte Maillot à l’extrémité méridionale du Bois, après Auteuil ; l’allée de Longchamp, qui part de la porte Maillot et conduit à la porte de Longchamp ; l’allée de la Reine Marguerite, qui va de Neuilly à Boulogne. Ces allées sont des lignes droites, elles ont été conserv ées à cause de leur grande utilité. Une autre route , beaucoup moiùs large et très-sinueuse, quoique ancienne, parcourt le Bois du nord au sud, en le coupant en deux parties à peu près égales : c’est la route de Saint-Denis ; elle commence dans le voi-

sinage de la porte Maillot, passe au rond Saint- Denis, coupe trois routes nouvelles dont les belles courbes conduisent à Ste-James (i), Madrid et au parc de Bagatelle, traverse le rond des Mélèzes et se prolonge, enfin, derrière vous jusqu’à la porte de Boulogne. A première vue, on comprend que cette route, ou plutôt ce sentier pittoresque, qui relie deux points importants, s’est formé pour ainsi dire tout seul, sous les pieds des passants, comme se forment dans nos campagnes les chemins étroits qui vont d’un village à un autre , serpentent sur les coteaux , plongent dans les ravins et coupent à travers bois et champs pour abréger les distances. C’est donc un enfant, du hasard et de l’usage, c’était assez pour qu’il fût conservé.

(1) Sainte-James, groupe de maisons neuves et charmantes, doit son nom au fameux trésorier de la marine Bandard de Sainte- James, qui avait fait bâtir sur les terrains occupés aujourd’hui par le hameau, une délicieuse habitation, entourée de jardins magnifiques. Un seul rocher coûta, dit-on, quinze cent mille francs à établir, et il ne fallut pas moins de âO chevaux pour amener un fragment de cette décoration ruineuse. Le prodigue financier fit une faillite de 25 millions, fut enfermé à la Bastille et mourut dans le plus profond dénûment.

L’avenue de l’Impératrice arrive jusque dans le voisinage de l’ancien rond Royal, qui forme l’extrémité septentrionale de la rivière. Elle remonte la rive droite dans toute son étendue, passe sur la digue entre les deux nappes d’eau, prend le nom de Route de l’Empereur, et continue son parcours jusqu’à la porte de Boulogne. Deux autres nouvelles avenues, l’une partant aussi de l’ancien rond “ Royal, et se dirigeant par la Croix Catelan (1) , et

(1) Voici, selon M. (Juillet, la version la plus vraisemblable sur cette croix ou pyramide, qui ne présente plus aujourd’hui qu’une colonne brisée et presque informe :

C’était, dit-il, au temps de Philippe-le-Bel, roi de France. Arnaud Catelan, l’un des plus renommés parmi les poètes ambulants de cette époque, s’était fixé à la cour de Béatrix de Savoye, épouse du dernier Raymond Béranger, comte de Provence. Philippe, épris des talents du poète, désira l’attirer à sa cour. 11 écrivit à Béatrix pour obtenir son agrément. Catelan, flatté des sutlragcs d’un si grand roi, se mit en route du consentement de la princesse. Il arriva à Paris, le roi était alors à son manoir de Passy ; informé de l’arrivée <lu troubadour, il le fit inviter à venir le trouver; mais craignant que le poète ne fût inquiété dans la forêt de Rouvrai, alors infestée de malfaiteurs et de vagabonds, Philippe, envoya au devant de lui une escorte prise, dans sa garde, et qui devait l’accompagner jusqu’aumanoir de Passy. Arrivé à la porte de Cail, Catelan, suivi d’un seul domestiquo portant le bagage et une petite manne d’osier, y trouve l’escorte et se met en marcheavec elle. Le commandant, instruit par l’imprudence de Catelan, que , 10 »

la Mare- aux- Biches, l’autre s’embranchant sur la route de l’Empereur, à peu de distance du lac, aboutissent à la porte de Longchamp, après avoir traversé la partie la plus romantique du Bois.

la petite manne contenait des présents pour le roi, médite aussitôt de s’en emparer; il se concerte avec ses gens, et au lieu de diriger Catelan sur les bords de la Seine, il l’entraîne dans l’épaisseur de la forêt, vers l’endroit où se trouve maintenant la pyramide. Le domestique est assassiné, ta'ndis que le commandant lui-même enfonce son épée dans le flanc de Catelan. Mais quel ne fut pas le désappointement des traîtres, lorsqu’au lieu des richesses qu’ils s’attendaient à trouver dans la manne, ils n’y virent que des liqueurs et des parfums. Ils osèrent cependant reparaître devant le roi, et lui déclarèrent que le sire de Catelan ne s’était point trouvé au lieu du rendez-vous. Le roi fit faire une battue dans la forêt, et le corps de Catelan fut trouvé. Philippe fut profondément affligé. Il- ordonna que des honneurs funèbres fussent rendus aux mânes de Catelan, et que, sur le théâtre du crime, on élevât un monument destiné à faire connaître aux passants l’horrible forfait commis en ce lieu. G’est ce monument qu’on appelle la Pyramide ou Croix de Catelan.

A quelque temps de là le capitaine, qui avait eu le commandement de l’escorte, eut l’imprudence de se montrer devant le roi, parfumé d’une essence qu’on ne fabriquait qü’en Provence. La remarque en fut faite. Les soldats eux-mêmes, rassurés par le temps, se livrèrent à une orgie où ils s’enivrèrent avec les liqueurs qu’ils avaient enlevées à Catelan. Le grand-prévôt ne douta plus qu’il avait découvert les coupables, il les lit arrêter, et il ordonna des perquisitions qui firent retrouver dans la chambre du capitaine la manne marquée encore aux armes de Provence. Le roi, furieux, condamna les coupables à être brûlés vifs et à petit feu.

Si , maintenant, vous vous tournez vers le sud, vous apercevez, un peu à droite, au delà des dernières branches, le clocher de Boulogne, et plus loin, sur la hauteur, le château et le parc de Saint- Cloud : c’est encore un délicieux panorama. Auteuil est à votre gauche. Une belle route, contournant le pied de la colline et passant près de la Mare d’Auteuil (1), conduit à la grille de ce charmant village. Devant vous s’étend verticalement le seul tronçon qui ait été conservé de l’ancienne allée des Princes ; il forme, avec la vieille allée de Boulogne à Auteuil , aujourd’hui bien rajeunie, bordée de trottoirs et éclairée au gaz, un

(1) Tous les habitués du Bois de Boulogne connaissent cette petite pièce d’eau, où se mirent quelques saules. D’assex nombreux promeneurs viennent se reposer sur les bancs qui l’avoisinent, après avoir fait l’ascensibn de sou petit tertre de verdure. De ce point, la vue est fort agréable.

La partie du Bois où sp trouve ta Mare d’Auteuil est très-belle. On y remarque quelques arbres admirables, très-hauts, très-gros et dont l’écorce est bigarrée de nombreuses incisions, de lettres enlacées, de cœurs réunis et p'ercés de flèches, etc. Cette végétation robuste sur un terrain un peu moins sec que le reste, nous donne la certitude que la physionomie du Bois tout entière subira une transformation complète, lorsque le sol sera rafraîchi par les eaux des rivières et que fonctionneront les puissants appareils d’arrOsement qui ont été disposés,

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