Le Bois de Vincennes
C’était au mois de juin 1865 : Rousset & votre serviteur, le photographe & l’écrivain , naviguaient sur le bateau photographique l’Hclioscaphe, pour compléter une seconde édition du Tour de Marne, par des photographies & des descriptions nouvelles. Neuf heures du matin venaient de sonner à l’horloge d'une des usines du village de Gravelle. Le firmament bleu, pur de tout nuage, resplendissait déjà des feux d’un soleil tropical. La rivière, épuisée par les nombreuses saignées que lui fait la ville de Paris, avait reçu de la sécheresse un coup de grâce. L’embarcation des explorateurs s’avançait péniblement entre les joncs ou se heurtait contre des roches schisteuses, au grand détriment des bouteilles de collodion & d’hyposulfite de soude, qui s’entrechoquaient avec un tintement de fâcheux augure.
Le photographe était inquiet ; Gabriel , le nautonier,
ne répondait pas de la sûreté du bateau, qu’un récif pouvait fendre en deux. Charles, le jeune apprenti photographe, s’écriait par intervalles :
« Monsieur, les fioles vont casser. »
Refusant de s’avouer vaincu, cherchant un biais pour interrompre un voyage qu’il était difficile de continuer, Rousset, heureusement pour lui , leva les yeux vers le kiosque qui surmonte le plateau de Gravelle.
« Il faudra bien pourtant, me dit-il, que nous déjeunions là-haut ?
— Pourquoi pas tout de suite? répondis-je.
Au fait, tu peux avoir raison ; la journée s’annonce mal; le soleil, qui n’est pas assez voilé, ne peut que donner des images où les lumières contrasteront durement avec les ombres. La brise agite les feuilles. Traversons la voûte du canal de Saint-Maur, allons remiser l’Hélioscaphe à Joinville, & nous monterons tranquillement jusqu’au restaurant Robert. »
Ce projet fut adopté à l’unanimité des suffrages, &, peu d’instants après, nous gravissions la cote.
Nous avions à notre droite des plantations d’ailante glanduleuse ( Ailantus gland ulosa) , arbuste de la famille des Xanthoxylées qui sert de nourriture à un bombyx récemment importé en France. Plus loin , nous vîmes l’établissement central de sériciculture, annexe de la ferme fondée en 18^9, N les tristes remparts de la redoute de Gravelle, où fut ouverte, par de nouveaux N formidables engins, une brèche dont les vestiges sont encore visibles, & où, le 25 novembre 1858, périt, d’un éclat de cette mitraille inconnue, le général Ardant, atteint au milieu d’une foule d’officiers supérieurs venus comme lui pour assister aux expériences de la nouvelle artillerie rayée, qui n’en était alors qu’à ses répétitions.
Bientôt s’étendit à nos yeux, du côté septentrional, le