LAC DE CHARENT ON
pour nous guider vers le lac de Charenton, où nous allons finir notre voyage.
Singulière création que celle de ce dernier lac! tout y était à faire, la pièce d’eau & le bois. La ville était autorisée à étendre les frontières de la grande promenade publique jusqu’à la route impériale de Paris à Charenton. Au delà des limites de Fenceinte de 1731 s’étendait une plaine cultivée en céréales, en betteraves & potirons; les arbres étaient aussi rares que dans les plaines de la Beauce, où passa, suivant Rabelais, la jument de Gargantua. Des chariots y ont transporté, avec leurs branches & leurs racines, un assortiment d’arbres d’essences à feuilles caduques ou à feuilles résistantes. Sous des pavillons rustiques ont été disposés des bancs d’où le promeneur assis peut contempler un beau lac de onze hectares. Au centre, sur une roche escarpée, se dresse la blanche colonnade d’un temple surmonté d’un dôme blanc. Un escalier, taillé extérieurement dans le roc, conduit à des grottes mystérieuses dont l’aspect est saisissant. Sur le fond noir des sombres cavités se détachent des piliers blancs qui semblent formés goutte à goutte par les suintements de la pierre, & des grappes de stalactites de dimensions inégales indiquent le travail de création qui se poursuit incessamment. Au fond de la grotte une source, qui s’est frayé une issue au travers de la voûte, tombe en pluie de diamants & chacune de ses gouttes chante joyeusement en rejaillissant sur le limpide ruisseau formé par ces infiltrations qui s’étale avec une sorte de volupté sur un lit de sable blanc & fin.
Ce sont les grottes & le temple de Diane.
Dans une autre île sont installés des orchestres, des fantoccini, des jeux divers & des pâtisseries, des confiseries avec accompagnement de limonadiers, de glaciers, etc.; c’est le pays de Cocagne !
Des ponts de construction élégante réunissent ces diverses îles & les font communiquer avec la terre ferme. Plusieurs centaines de canards sont à demeure sur le lac , tour à tour flottille ou volée, sans cesse à la rencontre des visiteurs, qui ont toujours quelques substances comestibles à leur jeter; s’ils en manquaient, ils pourraient avoir recours à des boutiques ambulantes chargées de petits pains spéciaux, & portant cette inscription : « Pain pour les canards. »
Gabriel put un moment se garantir de sa nostalgie en guidant sur le lac de Charenton , non plus V Hélioscaphe , mais une des embarcations élégantes qui, moyennant rétribution, sont à la disposition des amateurs.
La vue qu’on embrasse du plateau de Gravelle relie le bois de Vincennes à vingt localités diverses.
La vue dont on jouit des bords du lac de Gharenton le rattache aux pittoresques hauteurs qui font du côté du nordest la ceinture de Paris. Là-bas sont les flèches élégantes de l’église de Belleville; Charonne , d’où Louis XIV & Mazarin suivaient, pendant les troubles de la Fronde, la lutte de Turenne & de Coudé; Bagnolet, dont le château était la demeure du régent Philippe d’Orléans; Ménilmontant, dans les réservoirs duquel les turbines de Gravelle apportent chaque jour leur tribut liquide.
D’élégantes constructions s’élèvent sur la lisière du bois, dont elles semblent faire partie & dont elles complètent la décoration. Elles ne sont en effet séparées des grandes avenues qui entourent le bois que par des grilles qui leur laissent , avec la vue de ses merveilles , accès à toute heure de jour & de nuit dans cette promenade sans pareille. Ce sont des propriétés privilégiées. Leurs heureux possesseurs n’ont-ils pas de cette façon un parc tel qu’aucun potentat n’en possède, parc toujours admirablement entretenu &