‹ Le Bois de VincennesChapitre 4 sur 22 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Préambule . — Le parc du peuple. — Les dîners sur l'herbe. — Résumé historique . — Étymologie du nom de Vmcennes. — Tôt capita, tôt sensus. — Devine, si tu peux ! — Origine celtique. — L’enceinte de Philippe-Auguste. — • Le chêne de saint Louis.

Des bords de la Marne , que nous avons parcourus ensemble, chers & honorés lecteurs, montons, s’il vous plaît, au bois de Vincennes.

Peut-être trouverez -vous que nous n’étendons pas assez le cercle de nos excursions; mais pourquoi chercher au loin ce qui est à notre porte?

Quel est le but des voyageurs qui vont geler autour des pèles, ou rôtir entre les tropiques? d’admirer des sites pittoresques, d’étudier des moeurs curieuses, de recueillir des faits intéressants! Eh bien! ces sites, ces moeurs, ces faits, vous les rencontrez aux portes de Paris. Nous nous enthousiasmons souvent pour des contrées étrangères dont nous n’aurons jamais occasion de vérifier la description, & regardons à peine les merveilles qui sont près de nous. Quoi de plus

JO

curieux, dans l'Europe entière, cjue le bois de Vincennes, naguère aride, arrosé maintenant par des eaux murmurantes 5 création de la nature complétée par la main des hommes; parc des rois devenu le parc du peuple! Que de charmantes choses réunies dans ce bois dont la superficie totale est de 904 hectares, & qui est situé sur le territoire de sept communes différentes! Que de types divers à observer au sein de la population qui le fréquente : l’artisan, le soldat, le sportsman , le garde forestier! L’esprit est entraîné loin des misères humaines, loin des travaux pénibles, loin des âcres querelles, vers une sphère de gaieté franche, d’amour pur 8; de bonheur, quand on voit, le dimanche, des familles de commerçants & d’ouvriers débarquer au bois de Vincennes. Elles arrivent dans d’immenses tapissières, annonçant leur approche par le retentissement cristallin de leurs rires & de leurs caquets. Les provisions sont déballées, les bouteilles déposées au bas d’une fraîche cascatelle. Une blanche nappe s’étale sur le gazon vert, au pied d’un bouleau incliné qui part du sol comme une fusée. Le dîner se passe joyeusement, assaisonné d’épisodes comiques, interrompu fréquemment par de brusques diversions. Et quels transports si les convives ont la bonne fortune de voir tomber des hannetons dans leurs assiettes! Au dessert, quelque ténor faubourien entonne un refrain qui égaye beaucoup, parfois en scandalisant un peu, ou bien quelque jeune prima-donna roucoule une plaintive romance. Puis les vieux devisent, les enfants gambadent dans les clairières, les amoureux rêvent sous les feuillées, & tout le monde s’étonne qu’il soit si tard, quand la lune vient semer au milieu des ombrages ses paillettes d’argent.

Plaisirs & souffrances, amours & haines, fêtes & combats, gloire & revers, vertus 8. crimes, splendeurs de la monarchie & sombres angoisses de la captivité, suicides 8;

duels, toutes les passions de l’homme, totites les manifestations de son activité, se trouvent dans les annales du bois de Vineennes. Nous aurons, pour notre récit, à glaner une foule de souvenirs; mais un résumé historique est préalablement indispensable.

D’abord, d’où peut venir le nom de Vincennes?

J’ai questionné à ce sujet plusieurs savants bibliothécaires avec lesquels j’ai l’honneur d’être dans les meilleurs termes.

u Ne savez-vous pas, m’a répondu le premier, qu’en vertu du décret dti 8 mars 18=55, il a été fondé à Vincennes un asile pour les convalescents? Si l’on a choisi cette localité, c’est qu’elle est, de temps immémorial, renommée pour son air salubre N tonique. Vie saine, vita sana , N par corruption Vincennes; rien n’est plus clair. »

Le second bibliothécaire m’alla chercher la Notice des Gaules, d’Adrien de Valois, N me montra du doigt ce passage : a Vicenæ dictce quod vicenis seit vigenti stadiis abessent ab urbe Lutetia , hoc est passibus bis mille & quingentis. (La forêt a pris le nom de Vincennes parce qu’elle est séparée de Lutèce par une distance de vingt stades, c’est-à-dire de deux mille cinq cents pas.) »

Le troisième bibliothécaire prétendit que la forêt s’appelait Vincennes parce qu’elle avait deux mille «arpents (; vicena jugera. )

Je m’éloignai tout en songeant au néant de l’érudition, N plus perplexe que Phocas au moment où Léontine lui crie :

Le secret n’en est su ni de coi, ni de lui ;

Tu n’en sauras non plus les véritables causes ;

Devine si tu peux, et choisis si tu l’oses.

De notivelles recherches m’ont amené à croire qu’aucun de me; donneurs de renseignements n’avait raison.

L’étymologie de Vie Saine a été inventée au xv° siècle. Demandez à la Bibliothèque impériale les manuscrits inscrits sous les numéros 2154 & 10465 , vous y trouverez deux Histoires de France composées en l’année 1495, & dont l’une est l’abrégé de l’autre. L’anonyme auteur de toutes detix n’a écrit qu’une seule fois Vinciennes ; partout ailleurs il parle du bois 8c du château de Vie-saine! fantaisie purement personnelle.

Les deux autres opinions ne sont pas mieux fondées. Jamais on n’a pu appeler vicenu jugera (deux mille arpents), un bois qui en avait plus de quatre mille, 8c il est inadmissible qu’on ait calculé exactement la distance de Lutèce à Vincennes, quand ni Lutèce ni Vincennes n’avaient de limites.

D’ailleurs, le bois de Vincennes se nommait primitivement, non pas Vicenœ, mais Mlcennæ, mot que nous lisons pour la première fois dans un acte du cartulaire de Saint-Maur, à la date de 847 , cpie nous revoyons dans tine bulle de Benoît VII en 980; puis dans une charte de Henri Ier, l’an 1037, 8c qui semble être la forme latine d’un mot celtique. Quelle en est la signification ? nous avouons humblement que nous l’ignorons. Nous l’avons vainement cherchée dans les in-folio que Jean-Baptiste Bullet, professeur de théologie à l’université de Besançon, a consacrés au lansraere des Celtes. O néant de l’érudition!

11 est encore une étymologie latine que nous pourrions hasarder. Comme nous l’avons dit dans le Tour de Manie, un collège de Dendrophores était constitué au milieu de la forêt, à la place où s’éleva plus tard le monastère des Minimes. Ces Dendrophores devaient fêter gaiement le dieu Sylvain 8c se livrer à des repas prolongés en l’honneur d’un patron qui s’ébattait sous les ombrages en compagnie des faunes, des satyres 8c des dryades. Les Gallo-Romains, qui longeaient les murs du temple païen, devaient entendre parfois le bruit des

hymnes à Bacchus & des coupes entrechoquées ; & quand un étranger leur demandait : Quel est ce domaine ? ils répondaient : « C’est la villa des festins! ( Villa Cœnarum.) »

En 1182, Philippe-Auguste ht entourer d’une solide muraille le bois de Vincennes, qui avait été ouvert jusqu’alors. Afin de nous débarrasser une fois pour toutes du latin, qu’il nous soit permis de citer le texte même de la chronique du médecin Rigord : Philip-pus Augustus nemus Vicenarum, quod toto tempore prœdecessorum suoritm f uerat disclusum, omnibus transeuntibus patens & pervium , muro optimo circumcingd fecit ; inclusif maximum multitudinem caprarum , & damarum , & cerporum.

Ce fut ce même Philippe-Auguste qui ht bâtir dans le bois de Vincennes un manoir royal que son hls agrandit. Tout le monde sait que Louis IX y rendait la justice, ayant pour assesseurs un jurisconsulte alors célèbre, Pierre de Fontaines, X Gehfoy de Villete, qui fut bailli de Tain en l’an 1261 X ambassadeur à Venise en 1268. 11 nous est impossible de ne pas reproduire ici le passage tant de fois cité des Mémoires de Jean, sire de Joinville, X nous l’empruntons à la plus récente X la meilleure édition, celle de ALM. Ambroise Firmin Didot et Francisque Michel. 11 est en vieil languaige , mais le traduire serait une injure pour le bon sénéchal de Champagne X pour nos lecteurs :

« Maintes foiz avint que en esté il aloit seoir ati boiz de Vinciennes après la messe, X se acostoioit à un chesne, X nous fesoit seoir entour li.

» Et touz ceidz qui avoient à faire venoient parler à li , sanz destourbier de huissier ne d’autre, X lors il leur demandoit de sa bouche :

a A-yl ci nullui qui ait partie ?

« FA cil se levoient qui partie avoient, X lors il disoit :

« Taisiez-vous touz, 8: en vous déliverra l’un après l’autre.

« Et lors il appeloit monseigneur Pierre de Fonteinnes 8c monseigneur GefFroy de Villete, 8; disoit à l’un d’eux :

<( Délivrez-moy ceste partie.

u Et quand il véoit aucune chose à amender à la parole de ceulz qui parloient par autrui, il-meismes l’amendoit de sa bouche. »

Comme le cidte de la monarchie se peint dans ces mots : Lui-même , de sa bouche! Ce roi qui daigne parler, qui daigne agir, qui daigne s’occuper des affaires des vilains, inspire à Joinville une admiration que partageaient sans doute ses contemporains. Ils ne l’ont pas transmise à la postérité, qui a détruit comme des arbres vulgaires les chênes dont les rameaux avaient abrité le monarque magistrat.

Dans un premier voyage à Vincennes, il y a déjà bien longtemps, j’avais lié conversation, sur un banc du cours Marigny, avec un vieillard sec et vigoureux, qui portait fièrement une croix d’or pommelée, à huit pointes, ayant l’effigie de saint Louis au centre, 8c cette légende inscrite dans un cercle d’azur: Ludovicus Magnits instituât 169V II possédait les belles manières, l’afféterie, la politesse quintessenciée des marquis d’autrefois; les mèches de sa chevelure blanche, si elles avaient été moins rares, se seraient déployées d’elles-mêmes en ailes de pigeon.

J’appris du chevalier qu’il était né à Mittau, d’un père émigré, 8c qu’au retour des Bourbons, il avait obtenu une charge à la cour. Il avait pris sa retraite à Vincennes, afin d’achever ses jours au milieu de souvenirs monarchiques.

— Vous voyez là-bas, me dit-il, ce cep de vigne qui serpente à la porte d’un cabaret, en face des remparts du château ; c’était là, suivant la tradition, qu’était le chêne de saint Louis. En 1828, les autorités locales y menèrent cérémonieu-

sement S. A. R. M'"e la Dauphine; un poëre de Vincennes récita des vers de circonstance ; les assistants décidèrent avec enthousiasme qu’un monument serait élevé sur cet emplacement; mais la révolution de 18^0 est survenue, & l’on a renoncé au projet.

— On a eu raison, répondis-je avec le plus grand calme; à quoi bon consacrer une erreur? 11 n’y a jamais eu de chêne de saint Louis.

Le chevalier me contempla avec ébahissement.

— Monsieur, s’écria-t-il, permettez-moi de vous dire que votre allégation est contredite par le texte du sire de Joinville.

— Au contraire; que dit ce chroniqueur : « 11 aloit seoir au boiz de Vinciennes, après la messe, & se acostoioit à un chesne. » S’ensuit-il que ce chêne fut toujours le même? N’est-il pas vraisemblable que Louis IX, en se promenant dans le bois, s’arrêtait tantôt ici, tantôt là, à l’endroit où des plaideurs lui venaient soumettre leurs placets. 11 a tenu sous cinquante arbres divers ses assises improvisées ; il ne pouvait avoir de préférence pour un chêne particulier.

Pourtant, monsieur, nos écrivains citent à chaque instant le chêne de saint Louis.

— Ils flattent la croyance populaire, mais elle n'en a pas plus de solidité. S’il y avait eu un chêne de saint Louis, il eut été respecté par Charles VI qui, pendant le rude hiver de 1419, fit abattre une grande partie du bois. 11 eut été respecté par Olivier Le Daim, barbier de Louis XI N concierge du château de Vincennes, lorsqu’il changea la distribution de la forêt N en combla les lacunes en y plantant trois mille chênes. L’arbre vénéré aurait échappé à la subversion totale qui fut accomplie, par les ordres de Louis XV, sous la direction d’Alexandre Lefebvre de la Faluère, grand maître des eaux & forêts en 1731. Ne connaissez-vous pas

les deux inscriptions gravées sur la pyramide qui s’élève au rond-point du chemin de Vincennes à Saint-Maur :

1UDOVICUS XV VJNCENARUM NÏMUS EFFECTUM ARBORIBUS

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