CÔTÉ DE ST MAURICE
lente matelote, & il fallait s’arracher au culte de la nature pour songer au réconfort matériel.
Après le déjeuner, Rousset & moi fîmes une excursion dans le bois de Vincennes, & les larges avenues aussi bien arrosées qu’un boulevard de Paris, les sentiers aux voûtes ombreuses , les grandes futaies , les gazons , les corbeilles de roseaux, les rivières sinueuses, les cascades mugissantes, l’entrain des promeneurs, les chants qui résonnaient sous la ramée, tout nous réjouit le cœur & les yeux.
« Il y a quelque chose à faire ici, me dit Ildefonse.
— A qui le dis-tu? Je me souviens du bois de Vincennes d’autrefois où Charles X tuait des chevreuils, où Papavoine tuait des enfants, oit les duellistes s’alignaient; solitude aride X morne, bien faite pour encadrer le château qui avait vu l’agonie de Charles IX, le donjon dont les échos avaient répété les lamentations de tant de captifs. Qu’est-ce que je retrouve? De frais bocages, des eaux vives, de joyeuses caravanes, l’animation, le mouvement, la vie! Xlaintes fois détruit, saccagé, replanté, remanié, le bois de Vincennes semblait chercher une forme stable & définitive; il l’a trouvée, grâce à la ville de Paris & ù ses habiles interprètes! Vaillant photographe, c’est à toi de la reproduire, de la fixer! Pour moi je suis prêt, comme par le passé, à décrire les paysages, à narrer l’histoire, à peindre les mœurs des contrées que nous visiterons. Je tiendrai la plume tandis que tu braqueras l’objectif.
— J’accepte ma part de mission, repartit Ildefonse; mais V Hélioscaplie n’a pas pour devise comme le surintendant Fouquet : Qno non ascendant? Les turbines de Gravelle ne sauraient le hisser, & les rivières de céans ne sont pas navigables pour lui. Comment le remplacer? That is the question. »
Il y eut un moment de silence & de rêverie ; puis 1 1 cl e fonse s’écria :
» Parbleu ! par une voiture ! Quel est le problème à résoudre? Avoir toujours à proximité un laboratoire pour travailler au collodion humide, dépouiller immédiatement les épreuves, obtenir des produits cpie ne donne jamais le collodion sec. Ce laboratoire peut être aussi bien installé dans une voiture tpie dans un bateau. Nous aviserons. »
Huit jours après, la voiture photographique était faite. C’était une caisse en forme de carré long, solidement construite, recouverte de toiles imperméables. Le compartiment antérieur, destiné aux voyageurs, était ouvert, ce qui les mettait à même d’explorer la campagne & de choisir, en pleine connaissance de cause, leur lieu de débarquement. L’atelier s’ouvrait par derrière; il était éclairé par des vitres jaunes, car nos lecteurs savent sans doute que la couleur jaune intercepte les rayons photogéniques.
Gabriel le marinier avait suivi avec une certaine anxiété tous les préparatifs.
h Monsieur, dit-il à Rousset, auriez-vous la complaisance de me dire quelle est cette tapissière de nouvelle invention ?
— C’est un laboratoire avec lequel nous allons prendre les vues du bois de Vincennes; c’est vous qui nous conduirez.
— Moi, monsieur! est-ce bien sérieusement que vous me dites cela?
— Sans contredit; dans ma nouvelle tournée, je serais fâché de ne pas conserver un aussi fidèle compagnon.
— Eh bien, monsieur, vous avez compté sans votre hôte ; celui qui a été honoré du surnom de Petit-Caporal de la Marne, a contracté une dette envers ses concitoyens, il est batelier N non cocher; ses mains, encore solides, sont faites pour la rame & non pour le fouet. Je sais bien que les canards sauvages, ne voyant pas la Marne qui leur était cachée par des arbres & par des coteaux, se sont arrêtés là-haut, qu’ils se
sont laissé prendre aux séductions de la civilisation , N que tous les hivers on les trouve sur vos lacs artificiels en compagnie des canards domestiques qu’entretient la ville de Paris. Moi qui connais la Marne, je lui reste dévoué, .(e n’irai point pécher les truites fabriquées par la pisciculture; tant que j’aurai un bateau sur la rivière, je ne me laisserai point traîner dans un char-à-bancs. Je respecte la photographie, mais je ne lui prête mon concours que sur les bords de la Marne. Je ferai des vœux pour votre réussite, mais je ne bouge pas d’ici. »
lldefonse comprit qu’il est de ces occasions solennelles où l'homme a besoin de toutes les ressources de son éloquence.
« Voyons, mon vieux Gabriel, dit-il, avez-vous confiance en moi , me croyez-vous capable de vous faire une proposition fallacieuse? Le sentiment qui vous guide est louable, sans contredit, mais est-ce que vous ne l’exagérez pas? Est- ce qu’il s’agit de quitter la rivière oit vous avez fait vos premières armes, où vous trônez, où personne ne vous remplacera? Vous ne l’abandonnez pas, vous la suivez. N’est- ce pas elle qui, cédant aux séductions de M. Alphand, enlevée par les puissantes turbines de AI. Belgrand , vient animer ces hauteurs? Vous raillez la pisciculture, mais les poissons dont sont peuplées les eaux des lacs sont, en immense majorité, ceux de Nogent, de Saint-Maur, de Charenton. Transportés par les turbines à cent mètres du heu de leur naissance, ils se trouvent si bien dans leur eau nouvelle, qu’ils s’y installent définitivement. Ce sont, en effet, mon cher Gabriel, les carpes de la Marne, les anguilles N les goujons de la Alarne , les écrevisses de la Marne, que vous repêcherez là -haut, si le cœur vous en dit; N vous ferez en même temps connaissance avec quelques intrus, truites ou ombres - chevaliers, que les savants ont l’air d’élever tout
exprès pour servir de pâture aux perches & aux brochets de la Marne qui sont aussi accourus au rendez-vous. Après ces franches explications, qui pourrait vous empêcher de m’aider à utiliser mon laboratoire dans le bois de Vincennes?»
Pendant cette allocution, Gabriel s’était insensiblement déridé.
— Vous pourrez, d’ailleurs, manier les rames et la gaffe sur les lacs dont la Marne a pris possession, reprit Ildefonse.
— Ce n’est pas là ce qui me détermine, mais l’idée de faire du carnage parmi les élèves des pisciculteurs me sourit infiniment; je marche avec vous! »
Ce fut ainsi que Gabriel, le petit caporal de la Marne devint conducteur d’un véhicule terrestre, avec le concours du jeune Charles & de l’infatigable Rousset.
Par un beau jour d’été, sous un ciel légèrement brumeux, la voiture photographique se mit en route. Le bateau avait excité l’hilarité des passants, qui le comparaient au théâtre de Guignol. L’analogie de la voiture photographique avec un chariot de saltimbanques nous attira d’autres sarcasmes.
« liens! disait-on sur notre passage, voici la femme à barbe !
- Eh! non, c’est le successeur de Mengin qui se rend à la foire de Lagny. »
Les railleries ne nous empêchèrent pas d’atteindre le but de nos pérégrinations. Les auteurs du Tour de Marne, résolus de donner un pendant à cette publication, plantèrent leur tente dans le bois de Vincennes, & de leur association persévérante est né l’ouvrage que nous offrons au public.
UNE DES 16 TRAVEES