‹ Le Bois de VincennesChapitre 6 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Effet des turbines. — Distribution des eaux. — L’hippodrome . — Les steeple-choses. — La grande & la petite pi -te.

Nous ne pouvions guère nous préoccuper du chêne de saint Louis, le jour de l’année 1865 où commença notre expédition. La partie du bois de Vincennes qui en fut le point de départ a été presque entièrement dénudée dans les nouvelles transformations. C’était une plaine sans arbres que nous avions tout d’abord à traverser.

Du fort de Vincennes aux redoutes de Gravelle & de la Faisanderie, un immense champ de manœuvre a été taillé en plein bois. L’ancien polygone qui s’étendait en avant du vieux fort ne répondant plus à la portée des nouvelles armes, il a fallu, pour éloigner les buttes & les cibles, trouer des espaces presque infinis, & la nouvelle plaine a été créée.

Du reste, pour justifier les abattis regrettables nécessités par cette création, de nombreuses destinations ont été assignées à cette plaine. Outre les grandes manœuvres dont elle est souvent le théâtre, elle sert quotidiennement atix travaux & aux cultures de la ferme impériale, établie à l’extrémité de cette plaine, dans les bâtiments de l’ancienne faisanderie. Un espace particulier a été concédé à AL Georges Ville, professeur au Muséum d’histoire naturelle, pour y poursuivre des expériences plus spéciales de chimie agricole. Les plantations d’aylantes mentionnées au commencement de ce récit fournissent la nourriture aux nombreux élèves qui naissent, filent,

pondent & meurent dans l’établissement de sériciculture établi dans le pavillon cpii domine le coteau du côté de Gravelle. Les tribunes des courses édifiées sur le flanc du bois & les obstacles qui coupent de loin en loin la piste rappellent les luttes hippiques dont la plaine est témoin chaque année au renouveau & à la chute des feuilles.

L’ancien polygone & le champ de manœuvre, plus spécialement réservés aux exercices quotidiens des troupes qui occupent le fort de Vincennes ou qui viennent camper sous les tentes établies chaque été sur le plateau, sont jonchés de débris de gargousses, de cartouches & d’éclats d’obus. On rencontre souvent les moutons de la ferme cherchant au milieu de ces débris les vestiges d’herbe échappés aux talons des soldats et aux déchirements des boulets.

Des bosquets se groupent autour du lac de Gravelle , réservoir qui reçoit quotidiennement quinze mille mètres cubes d’eau puisés, quarante mètres plus bas, dans la Marne. Sur l’emplacement des anciennes minoteries Darblay, des roues horizontales immergées tournent sur des axes verticaux. Ces machines hydrauliques, supérieures à toutes celles dont s’est précédemment entretenu le monde des sciences, font jouer des pompes colossales; une trombe d’eau est refoulée dans des tuyaux de fonte; une partie en sort en bouillonnant, s’étend en nappe limpide dans le lac de Gravelle, & se partage en plusieurs bras, que nous retrouverons dans le cours de notre voyage. Elle emplit le lit de la rivière Pompadour, de la rivière Aimable, de la rivière Couverte & des autres rivières qui serpentent au travers du bois. Elle alimente les trois grands lacs des Minimes, de Saint-Mandé 8c de Charenton; elle s’éparpille dans diverses conduites en fonte, qui, percées de regards 8c de bouches, arrosent les routes 8c entretiennent la fraîcheur des gazons. Cependant, l’autre partie de l’eau enlevée par les

turbines, dirigée sur les réservoirs de Ménilmontant , fournit quarante mille mètres cidtes au service de la distribution d’eau de Paris.

Ce système général de distribution des eaux fut conçu lorsque la loi du 24 juillet 1860 eût autorisé la cession du bois de Vincennes à la ville de Paris , qui s’engagea à l’entretenir en promenade publique à perpétuité, & à l’étendre jusqu’aux fortifications. C’était une compensation bien due à ce pauvre bois, sur lequel on avait pris successivement une redoute, une ferme, un champ de courses, un champ de manœuvres.

On peut dire sans aucune exagération que la création d’un hippodrome de steeple-chase dans le bois de Vincennes a répondu à un véritable besoin.

Les steeple- choses ont commencé en France par les courses de la Croix-de-Berny, qui étaient de véritables courses au clocher & qui ne réunissaient qu’un petit nombre d’amateurs zélés qui arrivaient de Paris en calèches & en voitures de poste.

Le goût de ces courses se répandant, on pensa à les régulariser & à leur donner un emplacement fixe, où l’on pourrait convoquer le public ; le champ de La Marche fut choisi.

On sait avec quel empressement il fut adopté ; mais, outre la distance, qui est assez grande & nécessite une voiture & même des chevaux de poste, La Marche présente de sérieux inconvénients : le sol marécageux est presque impraticable quand il a plu, & les pistes sont tracées de telle sorte que sur trois courses il y en a généralement deux, celles pour les gentlemen & les prix à réclamer, qui se font sans que le public puisse les suivre, les chevaux passant derrière les tribunes & dans presque tout le reste du parcours étant cachés par des bouquets d’arbres ou des plis de terrain.

Ce fut pour remédier à ces inconvénients & à quel-

ques autres encore que l’on créa l’hippodrome de Vincennes.

Comme terrain on n’en peut pas désirer de meilleur; perméable & sablonneux, il est praticable par tous les temps, 8t tracé sur les terres de la ferme, il réunit toutes les conditions de diversité : terres labourées, prairies, landes, qui sont l’essence même du steeple -chase, c’est-à-dire de la course à travers les champs.

Comme situation, Vincennes était aussi très-heureusement choisi. A un public habitué aux exercices du sport on peut offrir les courses plates, qui sont pour ainsi dire la tragédie du genre ; mais pour un public neuf, pour le public parisien qui s’en va tout simplement le dimanche à la campagne se promener & s’amuser, il faut les dangers & les émotions des courses d’obstacles, qui sont le drame avec toutes ses péripéties. Il n’est pas indispensable d’avoir reçu une éducation préalable pour s’intéresser aux steeple-chases, &: tout le monde peut juger la vigueur d’un cheval sautant la rivière, l’habileté, le courage & le sang-froid d’un jockey enlevant sa bête pour lui faire franchir un mur ou la banquette irlandaise.

Adossées au bois qui touche Saint-Maurice & Charenton, les tribunes dominent tout le plateau sur lequel se font les courses, & au loin, par-dessus le bois, elles ont pour horizon les coteaux de Fontenay, & par-dessus les forts de Gravelle & de la Faisanderie les lignes bleuâtres des coteaux de la Marne.

Notre voiture longe l’hippodrome en ce moment désert, mais qui, plusieurs fois par an, attire un nombreux public, différent de celui qu’on remarque au Bois de Boulogne ou de La Marche. 11 se recrute dans la population laborieuse des faubourgs; adorant les actes de courage N s’y connaissant, elle prend plaisir à suivre des yeux les hardis cavaliers qui s’exposent à se casser le cou dans les fêtes organisées,

depuis 1863, par la Société générale des Steeple - chases de France. Cette population intelligente dédaigne les faux sportsmen , les dandis prétentieux, les beautés bruyantes, qui ne se montrent sur le turf que pour étaler d’excentriques toilettes; mais elle aime les beaux chevaux et ceux qui les maîtrisent. En s’approchant, pendant les grandes épreuves hippiques, des groupes où les ouvriers sont en majorité, on est tout surpris de les entendre conférer ensemble comme s’ils étaient membres du Jockey- Club.

« La course sera belle!

— 11 y a vingt-quatre chevaux d’engagés.

— De combien est l’entrée?

— De cinquante francs seulement, ce n’est pas la peine de s’en passer.

— Et le poids ?

— De soixante -cinq kilos pour les chevaux de quatre ans, avec une surcharge de cinq, s’ils ont gagné un prix de 3,000 francs.

— Attention! ils entrent sur la piste; ils partent! c’est Grabuge qui tient la tête.

— Sentence la prend !

— Je parie pour Trente -et -un !

— Et moi, pour Alle\-y- sans -crainte!

— Cinq contre un, pour Wliale-bone !

— Ils courent si vite, qu’on les voit à peine!... Je les attends à la banquette irlandaise... Bon! en voilà un qui a sauté... un deuxième... Aïe!... le troisième est à bas!... s’il se relève sans anicroche, il aura de la chance!

— Regardez donc ces trois qui pataugent dans les labourés.

— Nous allons voir au dernier tournant! c’est Regalia qui tient la tete... Katinka la suit... Regalia arrive première...

elle a dû battre l’autre d’au moins une longueur et demie!... Bravo !... V ive Regalia !

— Vous savez! c’est son propriétaire qui la monte, un brave qui était à Solferino, M. de Talon. Drôle de plaisir, tout de même, lorsqu’on a du pain sur la planche! »

Le sportsman qui a remporté un prix à Vincennes a le droit d’en être fier. La grande piste n’a pas moins de 3,500 mètres, la petite piste en a 2,500. Elles sont coupées de cinquante-deux obstacles : haies doubles ou simples, rivières ou ruisseaux, fossés, murs, barrières, talus, banquettes, dont la plus formidable, la banquette irlandaise, a déjà vu bien des chutes! C’est, avec la grande rivière, l’obstacle le plus important, & tous deux sont devant les tribunes. Cette disposition est très-heureuse pour le public, qui juge ainsi de tout près la vigueur des chevaux & l’habileté des jockeys; malheureusement on n’a obtenu cet avantage qu’au prix d’un inconvénient regrettable : le terrain qui précède la banquette irlandaise est assez fortement incliné, & les chevaux, lorsqu’ils ne sont pas sagement retenus, arrivent sur cet obstacle à fond de train, culbutent & quelquefois se cassent les reins.

C’est sur le terrain de Vincennes que se sont formés nos gentlemen-riders les plus connus & les plus intrépides : M. de Saint-Germain, si malheureusement tué à Spa, MM. Talon, d’Evry, de Terves, Lavignée, Roques, de Lignières, etc.

C’est à Vincennes que Lamplugh, le grand jockey des steeple-chases, a remporté ses plus belles victoires.

C’est à Vincennes que se sont fait un nom : Magenta, Egmont , Valentino , Catspaw, Astrolabe , etc.

Un vieux garde, qui contemplait avec nous l’hippodrome, s’écria d’un ton plaintif :

« Dire que j’ai vu de si belles chasses sur cet emplacement! A l’endroit même où de pauvres diables de chevaux

sautent en pure perte des fossés , Charles X forçait des cerfs , & là -bas, où vous voyez ces barraques qu’on appelle des tribunes, c’était le rendez-vous des biches. »

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