‹ Le Bois de VincennesChapitre 7 sur 22 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Les chasses de Vincennes. — Le faon de 1814. — Souscription des gardes. — Les quatre lapereaux. — La chasse des Prussiens. — Massacre general. — Le dernier chevreuil.

Les derniers changements apportés au bois de Vincennes en ont à jamais banni la chasse. Le son du cor ne fera plus vibrer les échos des fourrés. LTn enclos de peu d’étendue renferme seul encore quelques daims et quelques faisans.

Les chasses de Vincennes avaient commencé sous Philippe-Auguste, auquel Henri 11, roi d’Angleterre, avait envoyé des cerfs et des daims pris dans les bois de la Normandie. Elles furent en honneur pendant toute la monarchie, interrompues par la Révolution et reprises sous le premier empire. On voit par les rapports des inspecteurs et des gardes, rapports conservés dans les archives de la conservation du bois, que même, pendant les cent jours, et malgré les graves préoccupations de cette époque, les chasses de Vincennes étaient l’objet d’une attention spéciale. Un des inspecteurs écrit à la date du Lr mai 1815 :

a J’apprends à l’instant qu’un faon de 1814 est sorti par la porte de Charenton , et s’est répandu (sic) dans le territoire de Saint-Mandé.

« Le sieur Stelte, garde à cheval, s’est mis à la recherche de cet animal, accompagné du garde champêtre. 11 m’a assuré

Lt BOIS DE VINCENNES.

l’avoir vu par pied, et qu’il s’était dirigé sur Fontenay. Je m'attendais à des plaintes de la part des habitants, mais rien ne m’est encore parvenu. Je présume qu’il aura gagné la forêt de Bondy.

« Au moment où je ferme ma lettre, le i01 mai, j’apprends que le faon a été tué par des charretiers sur la route de Montreuil, »

Triste destinée pour un faon qui ne devait mourir que de la main d’un prince ou d’un membre de la haute aristocratie.

Napoléon part pour l’armée : la patrie menacée a besoin de ressources; les gardes du bois de Vincennes oublient un moment la chasse, & M. Levasseur, inspecteur, écrit au conservateur, M. Dabaret, le 12 jum 1815 :

« J’ai réuni chez moi tous les gardes sous mes ordres, & leur ai fait part de la lettre par laquelle vous me donnez avis qu’il y a un registre ouvert chez M. l’intendant de la maison de l’Empereur, destiné à recevoir la souscription de chaque garde pour les offrandes patriotiques, afin de subvenir à l’habillement des gardes nationaux. Chacun de nous regrette beaucoup de ne pouvoir faire une plus grande offre, mais je vous prie de croire que c’est une offre de cœur. Je joins à la présente un état de ce que chacun a déposé, montant à la somme de 99 fr. 10 c. »

La campagne de Belgique a commencé; une lutte gigantesque s’engage. Dévoués à leur tâche particulière , les gardiens des bois la poursuivent avec un imperturbable sangfroid. Un d’eux écrit, le 1 ^ juin 1815 :

a Je n’ai encore aucune connaissance des faons & daims de cette année. J’attends toujours après des assommoirs pour la destruction des animaux nuisibles. »

Le même jour, M. Levasseur mande à M. Dabaret :

u J’ai l’honneur de vous faire passer quatre lapereaux pour

la bouche de S. M. l’Empereur, &; vous prie de me faire savoir si je dois ou non continuer cette provision, vu que Sa Majesté n’est plus à Paris. »

Les quatre lapereaux durent arriver la veille de la bataille de Waterloo.

A la faveur des désordres du moment , les cavaliers du y de lanciers & autres militaires du ier corps de cavalerie (général Jacquinot) pénétrèrent dans le parc & y tuèrent des cerfs, des daims & des chevreuils. Les gardes & les gendarmes eurent assez de pouvoir pour suspendre la dévastation; mais, le 3 1 juillet, ils durent céder à un cas de force majeure. Voici , sur cette affaire , le rapport de M. Levasseur :

« Ayant été instruit que MM. les officiers prussiens cantonnés à Saint-Mandé devaient chasser aujourd’hui dans le parc de Vincennes, je m’y transportai atissitôt étant accompagné de gardes. Nous rencontrâmes effectivement dix à douze officiers prussiens armés de fusils de chasse, ayant avec eux cinquante rabatteurs conduits par MM. de Montzeigle père & fils, N le garde champêtre de la commune de Saint-Mandé. Je demandai à M. de Montzeigle père , qui est maire de Saint- Mandé, en vertu de quelle autorisation il chassait avant le temps dans le parc de Sa Majesté. 11 me répondit que M. le colonel, qui logeait chez lui, l’avait (ainsi que M. son fis) forcé de les accompagner à cette chasse ; mais sentant aussitôt l’inconvenance de sa démarche, M. de Montzeigle père s’est de suite retiré chez lui. M. son fils est resté pendant toute la chasse, quia commencé à neuf heures du matin & fini à deux heures après dîner, dans laquelle il a été tué deux perdreaux, un lapin N deux daims blessés (dont le gros).

« Mon intention était bien de m’opposer à cette chasse. J’ai fait quelques observations à ces Messieurs relativement aux daims & daines, ils ne m’ont pas seulement fait l’hon-

meur de m’écouter. Alors j’ai cru qu’il était prudent de céder au grand nombre plutôt que de m’exposer, ainsi que les gardes sous mes ordres , à de mauvais traitements. »

On peut tirer de ce rapport deux conclusions : l’une, que le gibier était en partie détruit, puisqu’un daim d’une certaine dimension est signalé comme un phénomène unique; l’autre, que les officiers prussiens étaient fort maladroits , puisque en cinq heures, avec cinquante rabatteurs, ils n’ont tué que deux perdreaux & un lapin.

Le règne de Charles X fut le beau temps des chasses de Vincennes. Ce roi, secondé par d’habiles veneurs, entre autres par M. de Girardin , n’imitait point ces anciens monarques devant lesquels défilaient par bandes des pièces de gibier que poussaient des centaines d’obséquieux serviteurs. C’était un vrai sportsman , grand & sec , habile cavalier, habile tireur, & il avait une passion sincère pour les exercices cynégétiques.

Mais le bois de Vincennes , qu’il avait entouré de tant de précautions contre le braconnage & le panneautage, fut saccagé en 1830. Repeuplé de bêtes fauves & de gibier à plumes par les soins de la branche cadette, il eut à subir, en 1848, les assauts de la popidation de Paris , & notamment de celle du faubourg Saint-Antoine; elles n’épargnèrent ni l’espèce, ni le sexe, ni l’âge. De rares lapins purent se réfugier dans le Fonds de Beauté, où l’on voit encore leurs héritiers gambader au clair de lune ; mais les chevreuils furent tués, à l’exception d’un seul. Atteint d’une balle à la cuisse, il se déroba aux poursuites de ses bourreaux, &, tout pantelant, s’étendit sur l’herbe pour mourir. Par un miracle, il guérit & se montra un jour aux yeux des gardes ébahis, qui saluèrent avec respect cet animal antédiluvien, ce représentant des races disparues. 11 errait comme un spectre à travers la forêt, étonné de se voir vivant & de ne pas être inquiété par les

chasseurs. Il acheva paisiblement sa carrière, & sa tète, préparée par un homme expert en taxidermie, orne le cabinet de M. Le Paute, conservateur actuel du bois.

— C’est l’an passé qu’il est mort, nous dit le vieux garde: j’étais blotti dans un fourré pour guetter des maraudeurs qui ramassaient du bois mort & du vert mourant, lorsque j’entendis de faibles plaintes ; c’étaient celles du chevreuil qui râlait. Il eut le temps de me regarder, & il me sembla que ses yeux me disaient merci , parce que je l’avais empêché d’ètre tué par les mauvais sujets qui, en ce temps -là, rodaient toujours par ici. Sans ma surveillance, comme ils L auraient mis vite à bas! Moi, qui ai tant tué de gibier dans ma vie avant d’être attaché au bois de Vincennes, j’ai du moins la satisfaction d'en avoir protégé le dernier chevreuil. »

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