CHAPITRE V
La ferme impériale. - — La laiterie. — Bergeries et etables. — Paddocks. — Cithares. — Le fonds de Beaute. — Mort de Charles V . — Agnès Sorel.
Pendant cet entretien, nous nous étions approchés de la ferme impériale, & si nous n’avions été aussi près de notre station gastronomique, chez Robert, nous aurions pu déguster du lait entièrement pur, ce qui est une rareté pour les Parisiens.
Deux nouveaux mariés , accompagnés de tout leur cortège de noces, savouraient avec délices le nectar, dont la blancheur rivalisait avec celle des fleurs d’oranger qui paraient la tête & le corsage de la fiancée. Cette scène rappelait les temps bibliques, & en voyant ces braves gens humer le breuvage écumant & frais, on songeait involontairement aux mœurs pastorales & aux âges primitifs, où la robe d’innocence était toujours sans tache & où les boissons alcooliques n’étaient pas inventées.
Au reste, les nombreux groupes attablés, sous le chaume d'un élégant pavillon rustique, édifié en avant de la ferme & enjolivé de plantes grimpantes, nous attestèrent que le goût du lait pur n’était point perdu. Avec quelle satisfaction, pour se délasser de tant de vin frelaté, ils absorbaient ce liquide doux & bienfaisant! Ils ne pouvaient douter de sa pureté; ne venaient-ils pas de le voir traire ? Car la ferme impériale est ouverte à tout venant. Que l’on soit versé dans la science agricole ou qu’on désire seulement s’initier à ses mystères, on
LE B O ï S DE VINCENNES.
peut, sans rencontrer le moindre obstacle, pénétrer dans toutes les parties de cet établissement, qui n’a rien à cacher, & dont l’organisation mérite d’ètre étudiée dans ses moindres détails. C’est une véritable & sincère exhibition.
La création de la ferme de Vincennes, sur l’emplacement de l’ancienne faisanderie, fut une expérience d’abord coûteuse & actuellement productive.
Le sol était ingrat; les fondateurs, à la tète était placé M. Tisserant, administrateur des domaines impériaux, comprirent qu’ils devaient procéder à la façon des anciens patriarches & s’adresser à l’agriculture pastorale, &, en effet, les bêtes ovines ou bovines contribuent à la transformation des champs sur lesquels elles vivent.
Bien qu’ils ne fussent point astreints à des dépenses rigoureusement limitées, les fondateurs s’abstinrent de fastueuses constructions. Ordre, propreté, bon aménagement, économie, telles sont les conditions que M. Tisserant & ses collaborateurs ont cherché à réaliser dans cet établissement, dont toutes les constructions peuvent offrir des modèles aux plus simples particuliers.
Les bâtiments d’administration forment la façade & sont disposés de telle sorte que, de son bureau, le directeur embrasse d’un coup d’œil l’ensemble de la ferme impériale. A droite & à gauche de la principale cour sont rangées des bergeries & des vacheries, précédées d’enclos qui permettent de combiner les avantages de l’habitation avec ceux de la liberté.
Les moutons sont de la race South - Down , & ont été achetés en Angleterre, chez lord Wolshingham & Jonas Webb, de Bubraham. La ferme impériale de Vincennes, dont le troupeau est hors ligne, vend à l’amiable des béliers. Leur prix, de ■$oo francs au minimum, s’est élevé jusqu’à 1,000 francs.
Les vaches appartiennent en général à la belle race des
DU BQ S QU BT MORTEMART
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cantons de Schwitz, de Zug & de Claris, race à la robe grise, aux larges hanches, au dos coupé par une raie longitudinale. Les charmantes petites vaches bretonnes & les non moins mignonnes bêtes de la race d’Aïr, au pelage noir & blanc , figurent dignement à coté d’elles.
Derrière les deux lignes de constructions perpendiculaires à la façade se trouvent d’autres bergeries, une porcherie, des hangars pour y déposer les instruments aratoires. Au fond, faisant face au corps de logis où loge le directeur, règne un vaste édifice, dont le pavillon central est surmonté d’une horloge. Là sont les grandes étables , dont les stalles sont disposées des deux côtés d’une voie de deux mètres de large qui règne dans toute la longueur de l’édifice en dominant le sol oii sont placés les animaux. Au milieu de cette voie, des wagons transportent , sur deux rails , la nourriture des bestiaux. Elle est déposée dans des auges placées dans des rigoles d’eau courante qui les rafraîchit sans cesse. Les animaux sont séparés de la voie par une balustrade 8c présentent aux gardiens & aux visiteurs leurs placides physionomies.
Dans les champs environnants sont les paddocks, c’est-àdire des abris isolés, dans lesquels les troupeaux, fractionnés par petit nombre dans un but d’hygiène 8c de préservation, passent la chaude saison , sans avoir à redouter les maladies dont la principale cause est presque toujours l’encombrement.
La culture de la ferme impériale est, comme nous l’avons dit, essentiellement pastorale. Elle consiste spécialement dans les fourrages verts et secs nécessaires à l’alimentation des bestiaux, tels que les foins, les luzernes, les maïs, que l’on coupe en vert, les betteraves, turneps & rutabagas. On n’y fait de blé que pour avoir la paille indispensable aux étables.
Si nous avions eu l’honneur d’ètre rédacteurs de l’Echo agricole, nous aurions volontiers passé plusieurs jours à étu-
dier la ferme de Vincennes, mais nous étions à peine au début de notre pérégrination. En la poursuivant, nous arrivâmes, près de Nogent, à un endroit de la route d’où nous planions, comme des hirondelles, sur des cimes d’arbres, si serrées les unes contre les autres qu’il semblait qu’on aurait pu marcher dessus. L’onduleuse masse de feuillage descendait en moutonnant jusqu’à la Marne.
» Mon appareil! cria Rousset au jeune Charles. Comme on a eu raison de nommer ce site le fonds de Beauté! »
On disait jadis le buisson de Beauté, et il avait une étendue de quatorze arpens. 11 entourait un manoir dont une inscription incrustée dans les murs d’une charmante villa résume l’histoire en ces termes :