CHAPITRE IV
Les crimes. — Inconvénient d’un nom bijarre. — Sechetrompe. — Papavome.
Après avoir donné un pleur à ce ruminant historique, nous interrogeâmes de nouveau le garde :
« Vous parlez des nombreux mauvais sujets de ce tempslà, il y en a donc moins aujourd’hui.
— Sans doute! oii se cacheraient-ils? depuis que le bois est percé d’allées aussi belles que celles d’un parc, sans cesse parcourues par les gardes & les cantonniers, on n’y voit plus que des honnêtes gens. Au reste, on n’y a jamais beaucoup assassiné, & je ne me souviens que de deux affaires graves, celle du forçat & celle de Papavoine , qui se ressemblent en
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un point. Le forçat ne connaissait pas du tout Sèchetrompe; Papavoine ne connaissait pas du tout les enfants de Charlotte Hérin. »
Cet exorde présageait une narration que le vieux garde ne nous ht pas attendre :
« Lhi soir, deux individus se trouvent ensemble dans un cabax*et. L’un est un compagnon qui fait son tour de France, l’autre se dit charpentier; mais, en réalité, c’est un repris de justice à la poursuite duquel sont tous les limiers de la police.
« Le forçat se mit en embuscade, attendit l’ouvrier, le tua <& lui prit ses papiers, avec la conviction qu’il n’avait plus rien à craindre des autorités qui ne l’honoraient pas de leur confiance.
<( Par malheur, la victime s’appelait Sèchetrompe!
« Le forçat fit plusieurs lieues sans encombre; mais, sur la route de Montereau, deux gendarmes, dont un brigadier, lui trouvèrent une mine atroce & lui demandèrent ses papiers.
« Faute de poches solides, & peut-être par ostentation, le forçat avait suspendu à son cou les papiers de l’infortuné Sèchetrompe & s’empressa de les présenter.
« Le brigadier les examina d’un œil farouche , 8t dit ensuite :
» — Vous vous nommez Jérôme Sèchetrompe?
a — Pour vous servir.
« — Ce n’est pas un nom!
« — 11 m’a été donné par mon père devant M. le maire, en présence de deux témoins patentés.
» — Où? »
a Cette réponse embarrassa le forçat; n’ayant pas la pièce sous les yeux, il ne savait plus où il devait être né.
« — Allions, reprit le brigadier, nous nous expliquerons
là-bas. Comme vous 111’ètes suspect, je vous mets en état d’arrestation provisoire. »
« Le forçat aurait voulu résister, mais on était aux portes d’un village oii les gendarmes auraient trouvé très-facilement du renfort. Il fut donc incarcéré comme vagabond, & surtout comme prévenu de porter le nom de Sèchetrompe.
« Faute de preuves suffisantes & vérification faite de ses papiers, on allait le mettre en liberté, lorsque vinrent de Paris des instructions pour rechercher l’auteur de l’homicide volontaire commis dans le bois de Vincennes sur la personne du sieur Sèchetrompe.
« Le premier avait des papiers bien en règle; naturellement, le second n’en avait pas.
« Le détenu ne pouvait être la victime; il était probable que c’était l’assassin. Il fut transféré à Paris, jugé & condamné à mort. »
Papavoine, dont le vieux garde nous raconta également l’histoire, était un ancien employé de l’administration de la marine, qui avait donné sa démission à la fin de 1823 pour aller à Mouy, sa patrie, diriger une fabrique de draps que la mort de son père laissait sans chef. Il avait fait de mauvaises affaires & il était d’une mauvaise santé. Ce fut sous l’empire d’une affreuse hallucination qu’il tua, dans l’allée de la Tourelle, deux enfants que promenait leur mère.
« C’étaient deux jolis petits garçons, nous dit le vieux garde. J’ai conmi leur nourrice, la mère Soudieu. Leur père, fils d’un entrepreneur de charronnage, les avait eus d’une charmante demoiselle, qu’il avait l’intention d’épouser. 11 les avait mis en pension à Vincennes, où sa mère venait les voir une fois par semaine au moins.
« C’était le 10 octobre 1824, je m’en souviens comme d’hier. Je vois encore l’assassin tout blême , avec des yeux
sombres, ayant un crêpe à son chapeau, une cravate noire et une large redingote bleue soigneusement boutonnée. Il aperçoit les deux mioches. Une pensée diabolique le saisit, et il s’en va acheter un grand couteau chez la veuve Jean, une brave coutelière qui ne se doutait guère de ce qu’il en ferait.
<( Les deux enfants folâtraient sur le sable et la demoiselle Herein souriait à leurs jeux. L’homme au crêpe noir arrive et dit d’une voix sombre : <i Votre promenade est bientôt Unie! » Prenant alors l’un des enfants dans ses bras, comme pour l’embrasser, il le frappe & le couche sur le sable; puis se retournant du côté du second, qui accourait vers son frère, il le prend de même, le frappe, le couche encore. La pauvre femme ne savait si c’étaient des caresses ou des coups ; mais quand elle vit ce qui en était, elle tomba évanouie, & je n’eus plus de ses nouvelles que lorsqu’elle parut comme témoin devant la Cour d’assises de la Seine. »
Le procès de Louis- Auguste Papavoine a donné lieu à de longues dissertations sur cette question : Le monomane mérite-t-il la mort?
Conduit presque immédiatement à la Force, Papavoine trouva moyen de s’emparer d’un couteau & d’en frapper un prisonnier nommé Labriey. Traduit devant la Cour d’assises de la Seine le 2^ février 1821;, Papavoine fit des réponses qui peuvent se résumer ainsi : « J’ignore comment ce malheur est arrivé. Je ne sais vraiment comment cela s’est fait. C’est une frénésie qui m’a fait commettre ces actes incompréhensibles auxquels je n’avais aucun intérêt. »
Papavoine fut condamné à mort & exécuté le 25 mars 1825. — Qu’auriez-vous fait, si vous aviez été du jury? demandai-je au vieux garde.
- J’aurais dit : Oui, répondit celui-ci sans hésitation.
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