‹ Le boisChapitre 3 sur 238 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

La France périra faute de bois, avait dit Colbert. Cette parole du grand ministre, citée bien souvent déjà, peut encore trouver sa place au début de ce mémoire, quand elle ne servirait qu'à montrer de quelle importance peut être l'étude du bois en général, l'étude de ses propriétés, de ses applications et de sa conservation. En parlant ainsi, Colbert montrait qu'il comprenait toute l'importance que pouvait avoir pour son pays l'emploi du végétal si précieux ; il laissait voir aussi combien il déplorait l'insouciance de ses contemporains, ainsi que le gaspillage auxquels ils se livraient dans l'exploitation des forêts.

Les forêts furent longtemps considérées comme des vestiges de la barbarie, comme une sorte de richesse naturelle et sauvage dont on pouvait user selon les besoins éventuels de la consommation sans se préoccuper d'en assurer la reproduction. Il est encore des contrées où les bois sont sacrifiés aux usages les plus grossiers, ou, suivant l'expression d'un historien, « on abat deux pins pour faire une paire de sabots, » où enfin les forêts sont livrées à une destruction complète par le pâturage immodéré des animaux.

Dans notre vieille Europe, où les richesses forestières étaient autrefois si libéralement répandues; sur ce sol d'Espagne, ombragé jadis par les forêts Tugienne et Castulonienne, et qui n'en porte plus aujourd'hui que les derniers débris suspendus aux flancs de ses montagnes, dans cette France dont Lucain, au premier siècle, traversait encore avec une terreur étrange les mystérieuses forêts, éclaircies déjà par la cognée des Romains vainqueurs ; enfin jusque dans cette Allemagne, où régnait jadis, du Rhin aux monts Carpathes, la célèbre forêt Hercynienne, dont la forêt Noire, les bois du Harz et de TErzgebirge sont les derniers vestiges; aujourd'hui la main de l'homme a tellement et si longtemps usé sans

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prévoyance des trésors de la nature, que la plus grande grande préoccupation des sylviculteurs, la jquestion qui devrait le plus attirer l'attention des gouvernements, est le reboisement, c'est-à-dire la reproduction de ces forôts ravagées inconsidérément.

Nos sociétés humaines ont usé ce sol qui les a nourris pendant des siècles. Depuis longtemps, incapables de trouver en Europe les quantités de bois nécessaires aux mille besoins de la civilisation, les nations européennes vont enlever aux pays lointains les riches produits de leur sol vierge ou peu habité, et cependant le déboisement et la destruction imprévoyante de cette œuvre des siècles qu'on nomme les bois ne s'est pas arrêtée sur ce sol appauvri. Le mal est aussi menaçant que jamais. La conséquence de cette funeste destruction n'a pas été seulement la disette des bois; à la rigueur l'importation peut, au moins pour un temps, y porter remède, mais le climat, les conditions météorologiques et physiques dans nos contrées en ont reçu de graves altérations, et tous les hommes qui, préoccupés de l'avenir, se sont pris à réfléchir sur le présent, ont regretté nos vieilles forêts, et ont vu avec effroi défricher progressivement le peu qui en restait.

Beaucoup oiit jeté déjà un cri d'alarme et montré que dans un délai relativement fort court, les combustibles minéraux seraient totalement épuisés en Europe; ce que l'on a dit du combustible minéral, combien d'esprits prévoyants Font également répété pour le combustible végétal ; les arbres s'en vont, nos forêts se dépeuplent, et tandis que les contrées du Nord sont encore relativement riches en forêts, les pays du sud de l'Europe voient leurs bois disparaître.

Alors que les forêts couvraient encore le sol français, que la houille était nconnue à nos foyers et à notre industrie, au XVI - siècle, Bernard Pâli ssy écrivait :

« Et quand je considère la valeur des moindres gittes des arbres ou ospines, je suis tout émerveillé de la grande ignorance des hommes, lesquels il semble qu'aujourd'huy ils ne s'estudient qu'à rompre les belles forêts que leurs prédécesseurs avoyent si précieusement gardées* le ne trouveroy pas mauvais qu'ils coupassent les forêts, pourveu qu'ils en plantassent après quelques parties; mais ils ne soucient aucunement du temps à' venir, ne considérant point le dommage qu'ils font à leurs enfants à l'advenir... Je ne puis assez détester une telle chose et ne la puis appeler faute, mais malédiction, et un malheur à toute la France, parce qu'après que tous les bois seront coupez, il faut que tous les arts cessent... »

Après la critique vient le conseil, et ce grand homme ajoute :

« Quand je serais grand seigneur de telles terres stériles de bois* je contraindrais mes tenanciers pour le moins d'en semer quelque partie. Ils sont bien misérables; c'est un revenu qui vient en dormant. »

Puis un peu plus loin :

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