Scène XI
PAUL, ADRIENNE, puis FRANGINE
Paul, apercevant Adrienne. — Pardon, madame! on m'a fait entrer ici. J'ai un rendez-vous, excusezmoi!
Adrienne, écarquillc les yeux, laisse échapper les papiers qu'elle tient, et tombe dans un fauteuil. — Monsieur ! Ah !
Paul. — Mais, madame... mais, madame, je vous demande pardon. Je vous ai fait peur, remettezvous.
Il 5*agenouillc et se met à ramasser les papiers. Pendant ce temps Adrienne sort, automatiquement. Quand Paul relève la tête, la scène est vide.
Paul, se relevant. — Hein! plus personne? Ah lîà !... mais, qu'est-ce qu'elle a donc, cette petite femme-là? Qu'est-ce qu'elle a donc?
II repose les papiers sur le bureau.
Frangine, entrant. — Ali! te voilà, enfin! Je me suis échappée... Partons...
Paul, affolé. — Pourquoi?
Frangine. — Parce que c'est fini. Je ne serai pac décorée.
Paul. — Qu'est-ce qui est donc arrivé?
Frangine. — Une chose terrihle, incroyable!... M. Champmorel a été avec moi de la dernière inconvenance.
Paul. — Hein? Je vais le gifler.
Frangine. — Non, c'est fait... Filons!...
Paul. — Eh bien. oui... Filons. J'aime autant ça, du reste, après ce qui vient de m'arriver, à moi aussi.
Frangine. — A toi?
Paul. — Oui, a moi! à l'instant!
Frangine. — Quoi donc?
Paul. — Oh! c'est fantastique... L'huissier m'in- I induit dans cette i>iè('e. J'y trouve une petite dame, (|U(' je ne connais pas...
Kkancînk. -- Kt alors? , .
Paul. — Alors, elle commence une phrase, s'arrête court, me regarde avec des yeux... des yeux comme des réflecteurs, flanque un cri, lâche tous les papiers qu'elle tenait et disparaît dans une trappe. Oh! oui,... filons!...
Frangine. — Attends! Comment était-elle, cette dame?
Paul. — Brune, mince, une robe de tulle.
Frangine. — Pas de chapeau?
Paul. — Non, pas de chapeau.
Frangine. — C'est M"" Champmorel.
Paul. — Non?
Frangine. — Si, c'est M"* Champmorel.
Paul. — Filons.
Frangine, ic retenant par le bras. — Mais non, attends donc!
Paul. — Quoi?
Frangine. — Attends donc un peu ! Nous n'avons pas besoin tout de même do nous sauver comme des voleurs...
Paul. — Mais, tu disais...
Frangine. — Je disais... Je disais... c'est jïossible, mais je réfléchis. Je suis en train de réfléchir. C'est justement parce (|ue le maître de la maison s'est mal tenu avec moi, et que je l'ai remis à sa place, que tu ne dois pas avoir l'air de l'éviter.
Paul. — Mais il n'y a pas que le maître de la maison. Il y a aussi cette petite femme, cette extraordinaire petite femme.
FRANaNE. — Eh bien ?
Paul. — Comment... Eh bien?
Frangine. — Qu'est-ce que tu lui reproches?
Paul. — Ah ! écoute, ça, c'est malheureux ! Tu n'as donc pas compris un mot?
Frangine. — Alors, explique-toi?
Paul. — Eh bien ! Je ne suis pas fat... Mais enfin le regard que M"' Champmorel m'a envoyé là, tout à l'heure, voulait dire clairement: « Bi^rre, voilà un garçon... qui n'est pas de l'autre côté de l'eau! »
Frangine. — Tu es sur?
Paul. — Parfaitement! C'est une petite femme... Pfuit!... Ah! si je voulais!
Frangine. — Merci!
Paul. — Quoi?
Frangine. — Je suis touchée de ton idée.
Paul. — J'en ai une?
Frangine. — Allons!... Ce n'est pas la peine de dissimuler avec moi... Je te connais... Je lis en toi. Tu te dis: « Je plais à cette petite directrice des Beaux-Arts. Elle fait tout ce qu'elle veut de son mari... Donc, en utilisant un peu le goût, l'estime qu'elle me témoigne, en étant un peu gentil avec elle, je peux très bien arriver à lui dire à l'oreille, entre deux compliments: « Faites donc décorer ma » femme! » Et, si je sais m'y prendre, elle me répondra évidemment: « C'est la moindre des choses, » Paul! »
Paul. — Paul ! Paul !... Elle m'appellerait Paul !... Mais voyons, voyons, c'est effrayant! Où allonsnous? Oii allons-nous? D'abord je ne me suis pas dit un mot de ce que tu me racontes là!
Frangine. — Ah!
Paul. — Je n'y ai jamais pensé!
Frangine, furieuse. — Ah! Kh bien, mon petit, tu y aurais pensé si tu m'aimais.
Paul. — Ah çà!... Ah çà!
Frangine, avec violence. — Parfaitement! Laissemoi te le db'e, tu es d'un joli égoïsme.
Paxtl. — Je deviens fou!
Francine. — Comment ? C'est toi qui m'as demandé, suppliée de poser ma candidature, c'est toi qui m'as fourré cette idée en tête, et maintenant que je suis dans la mêlée tu me lâches et tu me dis : « Débrouille-toi! » Ah!
Paul. — Ne crie pas si fort! Moi, je te lâche? Moi qui ai fait pour toi aujourd'hui dix-sept visites
dont voici la liste, (il sort un papier de sa poche, le donne à Francine, qui le jette sur le bureau.) La liste aveC annotations confidentielles, moi, qui ai encore rendez-vous h six heures à LunarPark avec le vénérable de la loge de Clichy. Moi, qui ne suis qu'une démarche et qu'une courbatui'e! Moi, qui en arrive à un tel degré de platitude que je serre la main à des concierges d'académiciens et à des petites bonnes de sénateurs... moi, qui, pour relancer un ministre, ai passé trois soirées de suite à l'Opéra... Et on y faisait de la musique... Moi, qui ai invité avant-hier à la chasse deux députés qui m'ont flanqué du plomb dans le derrière. Et tu oses dire que je te lâche! Oh!
Francine. — Ne crie pas si fort! Mais tout ça ne compte pas, à côté de ce que tu peux faire maint(»nant avec trois mots aimables, avec un sourire.
Paul. — Je n'en ai plus de sourires ! Je les ai tons donnés, mes sourires, entré le Palais-Bourbon et \v Luxembourg:; il y en a dans toutes les maisons!
Francwk. — Alors, tu refuses. Tout ça dépend de toi. Et tu refuses?
Paul, accablé. — Je suis trop fatitrué. Si iu s«nvjns comme j'ai sommeil?
Francine. — Ah! comme c'est bien d'un homme!
Tu ne t'en doutes pas, mon petit. Eh bien, ce qui se passe ici, c'est ime des curiosités de l'époque. Jamais on a eu une occasion si admirable de comparer notre dévouement à nous, avec votre lâcheté à vous. Ahl mes sœurs! mes pauvres peiites sœurs!
Paul. — Qu'est-ce qu'elle dit? Qu'est-ce qu'elle dit? Elle est fille unique.
Francine, avec enthousiasme. — Est-ce quo je pense à moi?... Je pense à toutes les femmes qui, dej>ui8 ((ue la décoration existe, se sont in«^éniées, se sont dévouées pour la faire obtenir à l'homme qu'elles aimaient. Je pense à tontes celles qui sont venues ici. sous tous les ré«:imes, dans tous les costumes. Il ep est venu avec des robes à la grecque et des camées dans leurs cheveux. Il en est venu avec des spencers romantiques, des souliers de prunelle et des robes de jaconas. Il en est venu avec des crinolines, des boucles anglaises et d'imperceptibles ombrelles. Il en est venu avec des tournures à strapontin du temps de M. Grévy, des robes en peluche et des chapeaux ronds. Elles ont sollicité pendant un siècle, et pas une n'a été fatiguée, pas une n'a eu sommeil. Elles ont été rusées, tenaces, coquettes, habiles, ingénues, fortes, faibles, chacune selon ses moyens et suivant les ministres. Elles ont tout mis en œuvre pour faire décorer leure maris. Et aujourd'hui qu'enfin }»Tâce au progrès le jour est venu on un mari peut faire décorer sa femme, il refuse de marcher. Ah î Pouah !
Paul, éclatant. — Marcher! Ah! Aloi*s, tii veux que je marche? Dis-le, mais dis- le donc?
Francine. — Tu es fou... essaye un peu?
Paul. — Alors quoi? quoi?
Francine. — C'est pourtant clair. Je te demande de faire un peu la cour à M"' Champmorel, d'être un peu galant, un peu flirt !
Paul. — Moi! Mais je ne pourrais jamais! Je ne
saurais même pas de quoi lui parler à cette petite « prends-moi, je me donne! »
Francine. — Mais de mille choses: de poésies, de cœur, de robes, enfin de sentiments, et puis de projets impossibles: de voyages dans des pays de rêve, la Norvège et ses fjords, l'Espagne et ses corridas. Je ne sais pas, moi, c'est enfantin.
Paul. — Non! non! non! Je n'entends goutte à toutes ces manigances. Je suis désolé de te l'apprendre, mais je ne suis pas une hétaïre, je ne suis pas une bayadère.
Francine. — Il n'est pas permis d'elre aussi l>ête.
Paul. — C'est possible... Moi, je ne suis qu'un brave homme, tout net, tout franc. C'est ridicule, je le sais, mais quand je t'ai juré fidélité au pied (les autels, je te l'ai juré sérieusement.
Francine. --Ce n'est pas vrai, tu riais.
Paul. — Quoi ?
Francine. — 11 y a des ^ens qui l'ont remarqué.
I'aul. — Qui ça?
Francine. — I.'huissier!
Paul. — L'huissier?
Francink. — L'ancien suisse!
I\\UL. - L'ancien suisse... Elle est folle, ça y est, elle esl folle! Tu es folle!... Mais, moi, je suis lucide, heureusement. Kt je ne te laisserai pas nous embarquer dans une, nom d'un chien d'histoire où nous riscîuerions, comme des enfants, de casser le joli bcmheur dont nous nous étions fait cadeau! Je refuse! Je refuse! Je refuse!
Francine. — C'est bien, tu ne m'aimes pas, voilà tout.
Paul. — Je ne t'aime pas, parce que je ne veux ])as... Oh!
Francine. -^ Du reste, ma mère me l'avait bien dit.
Paul. — Je te prie de ne pas mêler ta mère à cette sale histoire. Elle me dégoûte, ta mère, mais je la vénère.