PAUL, ADRIENNE
A ce moment, Paul entre sans la voir, introduit par Renjamin. 11 cherche quelque chose. Il se précipite sur sa liste jetée par Francine sur le bureau.
Paul. — Ma liste!... Ah! la voilà, j'ai eu une peur!
Adrienne. — Comment, vous, monsieur?
Paul. — Oh! pardon, madame! J'avais oublié ici ce papier, et je me suis permis.
Adrienne. — Permettez-vous, je vous prie, perînettez-vous...
Paul, gêné. — Oh! je m'en vais...
Adrienne. — Ce n'est pas gentil. Je suis seule... toute seule, vous aussi...
Paul. — Mais...
Adrienne. — Ce qui serait gentil, au contraire, ce serait de me tenir un peu compagnie.
Paul, à part. — Quelle aventure!
Adrienne. — Allons, venez vous asseoir làî
Paul. — Eh bien... oui... un petit moment, oui...
Un temps assez long. Sourires. Clins d'ceil.
Adrienne, soupire. — Mon enfance ne fut pas heureuse. Tente petite, déjà, je donnais à mes parents mille sujets d'ip.r|i.'«'^tude. J'aimais à rester do longues heures à ma fer être. Je regardais les gens passer dans la me, et j'avais l'impression que je ne connaîtrais jamais le bonheur.
Paul, avec indifférence. — Ah !
Adrienne, avec langueur. — Merci de la sympathie
fjno vous m'exprimez !... (Benjamin entre, portant un
guéridon sur lequel une carafe de porto et deux verres.) Mettez ça làl
Benjamin sort en faisant un geste amical à Paul.
Adrienne. — Un peu de porto f Paul. — Volontiers!
Elle lui tend un verre, il boit. Elle boit.
Adrienne, après un temps. — Hum !... Nous avons vraiment depuis quinze jours un temps bien désagréable!
Paul. — Oui, le fond de l'air est froid. (Un temps.) Allez-Tous beaucoup au théâtre f
Adrienne. — Oui... quelquefois, le soir... après dîner!
Paul. — Tiens!... après dîner!... (Un temps.)
Adrienne et Paul, ensemble.
Irez-Tous à la montagne ou à la mer cet été?
Irez-vous à la mer oi!l à la montagne cet été?
Interdits, ils s'arrêtent et rient tous les deux.
Adrienne, riant. — Ecoutez^ noas sommes ridicules !
Paul. — Moi, pas vous !
Adrienne. — Si, si, moi aussi, et je vais vous faire une proposition.
Paul. — Déjà?
Adrienne. — Voulez-vous qu'on range dans un tiroir toutes les politesses, tous les chichis, tous les tourniquets, et qu'on soit là à la bonne franquette?
Paul. — Si je veux ? Je crois bien que je veux !... Moi, je suis simple comme bonjour...
Adrienne. — Et moi. comme bonsoir !
Paul. — Vrai?
Adrienne. — Vrai! surtout par cette chaleur... Voyez- vous, je ne peux être un peu femme du monde fiu'en hiver.
Paul. — Moi aussi!...
Adrienne. — Ça ne m'étonne pas. Vous avez Tair si bon garçon... Vous avez une figure, comment dire?... une figure de distribution de prix. J'aime ça !
Paul, riant. — Ah! quelle drôle de petite dame vous faites!... Quelle drôle de petite dame!
Adrienne. — C'est que je vais vous expliquer, je ne suis pas une petite dame!
Paul. — Qu'est-ce que vous êtes donc, alors?
Adrienne. — Ah çà!
Paul. — Mais dites!... dites?...
Adrienne. — C'est intime.
Paul. — Eh bien?
Adrienne. — Vous ne le répéterez pas?
Paul. — Promis !
Adrienne. — Eh bien, un jour, quand j'étais petite, mon parrain m'a dit: « Adri... on te prend pour une demoiselle, mais ce n'est pas vrai, tu n'es pas une demoiselle, tu 3S un petit animal sauvage... )) Eh bien, je suis ça, un petit animal sauvage, rageur, les dents pointues, qui grimpe, qui court, qui guette, qu'on n'attrape pas. Ah ! et t^urtout qui ne peut pas rester sur le même arbre !
Paul. — ITn écureuil!
Adrienne. — C'est cal... Un écureuil!... un peu oxygéné !
Paul. — Oh! comme ça me plaît!... Comme ça me plaît ! Vous n'êtes pas du tout ce que je croyais. Tout à l'heure, je me méfiais. Je m'attendais à des choses... Parce que, je ne vous le cache pas, les dames qui vous versent tout d'un coup leui-s souvenirs d'enfance, 3'est un peu ennuyeux. Mais maintenant ie suis à l'aise!
Adrienne. — Tout à fait?
Paul. — Tout à fait!... Tellement que moi aussi je vais vous envoyer quelque chose d'intime. îl y a
huit jours, je devais partir pour la campagne, et j'étais content, content Et puis je ne suis pas parti à cause du... à cause de la... enfin, ça, nous verrons plus tard. Bref, je ne suis pas parti. Alors, j'étais fuiîeux, furieux. Eh bien, depuis un instant, grâce à vous, pour la première fois, je ne regrette plus d'être resté. C'est incroyable... Je n'ai pas sommeiL.. J'ai l'impression charmante de respirer, d'être en plein air, d'aller à l'aventure, à travers champs, en bons camarades.
Adrienne, lui tend la main. — Oui, en bons camarades.
PaUTj, prenant et regardant la main d' Adrienne. — Seulement, je ne sais pas comment ça se fait... mes bons camarades n'avaient jamais la main si petite que ça !
Adrienne. — Je ne leur en veux pas... Encore un l)eu de porto?
Paul. — Oui, oui, un peu de porto!
Adrienne. — Seulement, il faudrait me rendre ma main.
Paul. — Ah! oui... la voilà!... (A part.) Francine a eu tort!
Adrienne, prend les denx verres et, se trompant intentionnellement, elle donne le sien à Paul. — Oh !
Paul. — Quoi?
Adrienne. — N'eus nous sommes trompés de ven-es... C'est grave!
Paul. — Oui!... Pourquoi?
Adrienne. — Parce que, maintenant, je sais ce que vous pensez!
Paul, riant. — Dites-le?
Adrienne. — Oh ! c'est vraiment gentil, ce que vous pensez !
Paul. — Ah!... oui!...
Adrienne, riant de plus en plus. Très gentil... mais... dites donc, dites donc, voulez-vous bien... Elles vont un peu loin vos pensées !... Ah ! mais !
Paul, éclatant. — Eh bien, oui, elles vont loin !... el encore plus loin que ça !... Je les perds de vue... Je ne .sais plus oii j'en suis... Je suis un autre Paul Margerie que je ne connaissais pas, et je suis enchanté do faire sa connaissance. Vous me plaisez, vous me plaisez. Et c'est du vrai, du solide, du sincère, je ne vous le dis pas parce que, non, non, non... (ii fait un
petit geste vague.) Je VOUS le dis parce que... (Il se frappe
la poitrine.) Oui, Oui, oui!... Ça vous parait des mots sans suite, ce que je vous dis, mais, moi, je comprends.
Adrienne. — Moi pas, mais ça ne fait rien... T^es femmes n'rcoutent pas les mots, elles écoutent la musique... Aillez... allez...
Paul. — Oui, je vais, je vais... Il me vient des idées, des idées incroyables!... Je pense à des poénes, à des machines, à des voyages... dans des pays... L'Espagne et ses fjords.!... La Norvège et ses <'orridas.
Adrienne. — Jamais on ne m'a proposé des voyapfes pareils!
Paul. — Eh bien, moi, je vous les propose!
Adrienne. — Ah! mon ami!
Elle tombe dans ses bras.
Paul. — Ah! Adrienne! Adri...! je suis heureux!... oui, je suis heureux... Comme le jour de l'ouverture de la chasse.
Adrienne. — Et moi. comme le jour de ma première faute. (Il Tembrassc 5ur les lèvres, puis se sépare bruaqueincnt d'elle.) Qu'est-CC que VOUS avez?
Paut>. — Je suis intimidé de ce que je viens do faire !
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
Adkienne. — Quel enfant!
Paul. — Oui,... mais c'est parce qu41 y a une chose que vous ne savez pas.
Adrienne. — Quoi donc?
Paul. — II. vaut mieux que je vous la dise, parce que vous finirez forcément par vous en apercevoir. Jo n'ai encore jamais trompé ma femme !
Adrienne. — Non!
Paul. — Si, et je sens que ça va ni'amvei!
Adrienne. - Merci.
Paul. — ("est effrayanl.
Adrienne. -- JMais non...
Paul. — Oh! si,... j'ai de l'émoi!
Adrienne. -- Remettez-vous, mon ami, remettez vous!... Ne rougissez pas de votre modestie, de votif réserve... Je suis bien heureuse.
Paul. — rourqu<»i?
Adrienne. — (."nvait toujours été mon rêve de rencontrer un hoTunio... saj^^e... C'est vraiment inespéré à une épo(jue où il n*y a plus de femmes filles!
Paul. — Oh! mais dites donc, dites donc, <iu'est-cc (jue vous croyez donc/... parce (jue?... jias du lout.!...
Adrienne. — Oui... oui... je sais, mais n'avoir jamais trompé sa femme, c'est la virjrinité pour un
homme. (Paul baisse les yttix sans rien dire.) N'aycZ I)as
peur. J'ai le sentiment de ma res]>onsabiIité, je ne vous abandonnerai ]>as.
Taul. — Merci, je vous crois.
Adrienne. — Quand nous verrons-nous?
I*AUL. — Bientôt. Mais où?
.Vdrienne. — Je vous l'écrirai.
Paul. — Pas chez moi!
Adkiennk. — ^ïais non, poste restante, bureau 23.
Pai'L. — A (|uel nom !
Adkienne. — Pauline.
Paît.. — Ht comment si^ierez-vous?
Adrikxxe. — Adrien!
Paul. — Vous avez toutes les délicatesses!
AdRIEXXK, se iH-lotoutiant contre lui. - - J'ai trouvé
mon arl)re, j'y suis bien, je m'installe!...
Paï'L. .Ah! petit écureuil! petit écureuil!
II l'iinln.i'.v»- dans U- cou. Rruit au dehors, ils ><• srpa-