Scène première
FRANCINE, LOUISE, puis PAUL
Francine entre du dehors son chapeau sur la tête. Ivouise arrange un bouquet de violettes dans uii vase, puis Paul.
Francine. — Monsieur est rentré?
LomsE. — Non, madame.
Francine. — Tiens!... Enfin!... que tout soit prêt pour cinq heures et demie. On répétera ici.
M*"* Champmorel s'habillera dans ma chambre. La chambre de monsieur sera réservée au comte Zakouskine. On placera les musiciens dans la galerie. On prendra le thé dans la salle à manger. Vous expliquerez tout ça à PieiTe.
Louise. — Oui, madame.
Paul, entrant, très gai. — BonjOUr.
Francine. — Ah! te voilà!
Paul, très gai. — Mais oui... mais oui.
Francine. — Tu as l'air bien gai...
Paul. — J'ai l'air gai?... Oh! je n'ai pas Pair si gai que ça! Et puis, si... oui. J'ai l'air gai parce que je rentre.
Francine. — Oii as-tu été?
Paul. — Où j'ai été?... Mais j'ai été au Tattersall... au syndicat des Agriculteurs. Voilà... Et toi, tu sortais ?...
Francine. — Non, je rentre... Mais c'est curieux... Depuis huit jours, il me semble que tu mets bien plus de temps à faire tes courses qu'avant.
Paul. — Eh bien, en voilà une idée !... Ça c'est vraiment une idée pas banale... vraiment pas banale... A tout à l'heure. •
II va pour rentrer dans la salle d'armes.
Francine, nerveuse et inquiète. — C'est extraordinaire.
Paul, s'arrctant sur le seuil de la porte. — Et puis,
tiens, j'ai oublié de te dire... Et ça va te convaincre. En passant, je suis allé chez l'armurier,... et j'ai commandé mille cartouches, et, naturellement mille cartouches, ça n'a pas pris un moment.
Francine. — C'est vrai?... Ta parole d'honneur?
Paul, gêné, — Ecoute... Ne me demande pas ma parole d'honneur pour des choses aussi bêtes... Tu me froisses, voyons...
Francine. — C'est vrai; je te demande pardon. Je vais ôter mon chapeau.
Paul. — C'est ça... c'est ça... A tout à l'heure. (Elle
'ort. Paul seul, regardant la porte par laquelle Francine est
sortie.) C'cst extraordinaire... huml hum!... (il se
précipite sur le téléphone et sonne.) 513-65. C'est l'armu-
rier?... Bien, bien. C'est M. Mai'gerie. Envoyez-moi, demain matin, mille cai-touches sans faute... Eutendu?
Bien. (Il raccroche. Francine rentre.) Tiens, c'est toi?
Francine. — Dis donc, Paul, je voudrais te demander quelque chose?... Poiu-quoi, là, à l'instant, estu revenu exprès pour me raconter cette histoire de cartouches... Ce souci de précision dans les détails... je n'aime pas beaucoup ça.
Paul. — Ecoute, ma bonne Francine... Tout à l'heure, tu m'as demandé ma parole d'honneur que je te dirais la vérité... J'ai refusé de te la donner parce que je trouvais ça enfantin,.. Mais puisque c'est comme ça... Eh bien, je te donne ma parole d'honneur que j'ai aujourd'hui même commandé mille cartouches chez mon armurier... Tu me crois?
Francine. — Oui, comme ça, je te crois.
Paul. — Ce n'est pas malheureux ! Je t'assure que cette suspicion... Enfin tu es nerveuse, je le comprends.
Francine. — Pourquoi?
Paul. — C'est bien naturel... cette décoration... l'attente... l'impatience... Nous sommes à la veille peut-être de la décision.
Francine. — Oui... oui...
Paul. — Mais, enfin, ça va très bien et les nouvelles que j'ai rapportées hier étaient excellentes.
Francine. — AJi ! tout ça m'est bien égal... je n'y tiens plus à cette croix maintenant.
Paul. — Tu as tort.
Francine. — Oh ! c'est vrai ! Je suis persuadé que si les gens qui s'acharnent à poursuivre ce bout de ruban savaient toutes les manœuvres, toutes les intrigues, toutes les compromissions dans lesquelles ils s'engagent. Eh bien, eh bien... Oh! évidemment, ils le demanderaient tout de même.
Paul. — Tu vois bien ! Et puis enfin, pour toi, il n'y a rien eu de semblable.
Francine. — Si... L'autre jour, j'ai fait une chose pas jolie.
Paul. — Comment?
Francine. — Oui... en te demandant d'agir auprès de M"*' Champmorel.
I^aiTj. - Oh! c'était un enfantillage.
FRA^x^NE. — Pas sûr... Eh bien, c'est depuis cot instant-lù que jt» suis inquiète... J'ai peur.
Paul. — Do quoi?... C'est fou!
Francine. — Enfin, combien de fois exactement l 'as-tu vue?
Paul. — Deux fois... Je lui ai fait deux visîte.s... des visites officielles.
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
Francine. — Oh ! ça !... C'est la femme d'un haut fonctionnaire; avec elle... tout serait officiel... tout!
Paul. — Mais je t'assure que ça a été très convenable... Elle m'a promis de s'occuper de toi... Elle m'a donné des renseignements...
Francine. — De la main à la main.
Paul., — Mais non, mais non, ce n'est pas du tout la femme qu'on croit... C'est une femme très... très bien... et puis, pas du tout mon genre.
Francine. — Qu'est-ce que c'est ton genre?
Paul. — C'est toi. Embrasse-moi, mon genre.
Francine. — Ça, c'est gentil ! Tu es gentil, (juand je te crois.
Paul. — A la bonne heure. Je suis content... Je suis content I J'ai besoin de savoir que je te laisse tranquille, heureuse, sans ça, vraiment, ça me gâte tout mon plaisir.
Francine. — Quel plaisir?
Paul. — Eh bien, quand je vais au Tattersall, au syndicat des Agriculteurs,... chez mon ai-murier... Je t'aime bien... Je t'aime bien... Tu me crois?
Francine. — Oui, mais, tu sais, méfie-toi.
Paul. — Aie pas peur... Ce n'est pas moi qui sors, c'est une hermine. (A part, en sortant.) J'ai un toupet.
Francine, avec soulagement. — Ah !