‹ Le Bois sacré: Comédie en 3 actesChapitre 30 sur 39 · Scène II · texte numérisé non relu

Scène II

FRANCINE, LOUISE, puis ZAKOUSKINE et DOURAKINE

Louise, entre avec une lettre. — Madame, M. le comte Zakouskine est là... et voici une lettre qu'on vient de descendre de chez M. des Fargettes.

Francine, prenant la lettre. — Comment, il est revenu de voyage?

Louise. — Oui, madame, ce matin.

Francine, lisant. — Ah! bien. Réi)ondez que je recevrai M. des Fargettes avec grand plaisir, et puis faites entrer le comte Zakouskine.

Ix>ulse introduit Zakouskine suivi d'un domestique russe.

Zakouskinbi — Madame!

Francine. — Cher monsieur.

Baisemain.

Zakouskine. — Je vous demande pardon, j'ai apporté Dourakine, mon moujik, pour l'habillage.

Franoinb. — Voulez-vous passer par ici, mon ami.

Dourakine ne bouge pas.

Zakouskine. — Je vous demande pardon, mais son oreille n'accueille pas votre langue, (ii s'adresse en russe à Dourakine.) Mijoisko, vision daraff !

Dourakine. — Fastar bezinowith, scriva lousmanie Karanef nestinotch labouzier maraf .

Il pousse un énorme grogncn^ent et sort.

Francine. — Qu'est-ce qu'il a dit ?

Zakouskine, très' poétique. — Ceci. Si cette dame était une esturgeonne de la Volga, et que je fusse un esturgeon, il y aurait beaucoup de caviar à l'automne.

Francine. — Je suis très flattée!... Allons, il y a encore des domestiques. Asseyez-vous, vous avez le temps, la répétition ne commence que dans trois quarts d'heure.

Zakouskine. — Je sais. Si j'ai devancé, c'est que j'arrive, pareil à la colombe de l'arche, une bonne nouvelle à la main.

Francine. — Donnez vite.

KOUSKINE. — Voici. Ce matin, grand déjeuner

à l'ambassade. Quelques hauts personnages politiques, leurs maîtresses, les maris de leurs maîtresse^, enfin l'intimité. Le sujet des prochaines décorations a été mis sur la nappe. On a parlé des hommes. Vous savez, j'ai toujours été entraîné du côté de la femme.

Francine. — Oui, vous avez bien raison. Et alors?

Zakouskine. — Votre nom s'est envolé de mes lèvres comme une fleur. Et ainsi j'ai appris la nouvelle magnifique.

Francine. — Mais quoi donc?

Zakouskine. — Vous êtes proposée pour la crobc par le ministre.

Francine. — Non.

Zakouskine. — Si!

Francine, avec une grande émotion. — Ah !... Ça me fait tout de même... Vous comprenez.

Zakouskine. — La palpitation de cœur.

Francine. — Enfin,... le petit battement.

Zakouskine. — Battez, battez!... Moi-même, en apprenant cela, j'ai été sympathique, je ne pouvais me lever de déjeuner, mais j'ai senti une grande joie dans les jambes, parce que moi tout se passe dans les jambes et sous la table; j'ai inventé un petit pas, le pas de la Jolie promotion.

Francine. — Ah! mon ami! Mais vous êtes sûr?

Zakouskine. — Sûr. Votre dossier a été transmis au conseil de l'ordre qui l'examine.

Francine. — C'est vrai, j'oubliais, il y a encore ça...

Zakouskine. — Oh! ayez confiance. Je sais bien qu'il peut y avoir de petites difficultés. Ce conseil de l'ordre, n'est-ce pas, ce sont de considérables messieurs, un peu âgés. Alors, ils ne sont plus entraînés du côté de la femme !

Francine. — Aussi pourquoi ne les prend-on pas plus jeunes?

Zakouskine. — Oui, s'ils avaient vingt ans, toutes les femmes seraient décorées. I^e printemps décore tout ce qu'on lui donne.

Francine. — En tout cas, mon cher ami, je suis bien touchée de votre empressement. Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance !

Zakouskine. — Ah ! je vais me fâcher !

Francine. — Mais si !

Zakouskine. — Alors la moindre des choses... une perle... une bagrue... un petit souvenir. Je laisse à votre tact.

Francine* — Ah ! bien... bien... parfait !...

Zakouskine. — Et, d'ailleurs, votre joie suffît à me récompenser. Elle me console!

Francine. — Comment, vous avez donc besoin

d'être consolé! (Zakouskine se jette brusquement dans ses

bras en pleurant) Mais qu'est-cc que vous avez?

Zakouskine, se reprenant. — Rien,... rien... le cœur pulvérisé... une ingrate... Excusez cet élan, mais je ne peux pleurer une femme que dans les bras d'une autre. Sans ça, je n'ai pas de chagrin.

Francine. — Au fond, je crois qu'il y a beaucoup d'hommes comme vous. Seulement ils ne le disent pas.

Zakouskine. — Mais je saurai quel est mon rival, et quand je l'aurai découvri...

Le Domestique, entrant. — M. des Fargettes.

Zakouskine. — Excusez, je ne veux pas le voir, quand je souffre, je ne suis plus capable que d'une chose.

Francine. — Laquelle?

Zakouskine. — Danser! Je vais m'habiller.

Il sort à droite.

Décor de l'acle III

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