PAUL, FRANCINE
Paul, se levant et allant à Francine. -- Frailcine.
écoute-moi?
Francine. — Je n'ai rien à écouter.
Paul. — Voyons... tu ne veux pas...
Il 8*a8sied près d'elle.
FRANaNE. — Non !
Paul. — Ah! c'est comme ça... c'est bien... (ii
retourne à sa table. S'arrêtant soudain de manger,) Je n'ai pi ILS faim...
n fond en larmes.
Francine. — Ne pleure pas... C'est exaspérant de voir pleurer un homme... Mais ne pleure donc pas... C'est d'une lâcheté.
Paul. — Je suis très malheureux.
Francine. — Oh ! Ce que c'est bien fait !...
Paul. — Oh! mon Dieu!... mon Dieu!
Francine. — Mais, enfin, qu'est-ce qu'il faut faire pour t'empêcher de pleurer comme ça?
Paul. — Faut me consoler...
Francine. — De m'avoir trompée!...
Paul. — Oui... oui... Justement... Ça me fait une peine...
Francine, allant à lui. — Mais alors, pourquoi as-tu fait ça?
Paul. — Je ne sais pas... Je me repens...
Francine. — Ce n'est pas d'avoir été coupable que tu te repens... c'est d'avoir été pincé!...
Paul. — Oui!
Francine. — Quoi?
Paul. — Enfin, les deux... Oh! si tu .savais, si tu savais comme j'avais peur. Je pensais à toi tout le temps.
Francine. — Tu pensais à moi!... c'est du propre!
Paul. — Eh bien ! Ce n'est pas vrai... Je n'y pensais jamais.
Francixk. — Tu n'y pensais jamais!... C'est abominable !
Paul. — Enfin, je te jure î
Francine. — Qu'est-ce que tu me jures?
Paul. — Je ne sais pas, moi,... ce que tu voudras.
Francine. — C'est facile à dire...
Paul. — Mais, moi, qu'est-ce que tu veux. Je
m'exprime mal... Les mots qu'il faudrait pour te convaincre, ils existent, seulement, de nous deux, il n'y a que toi qui pourrais les trouver. Et c'est justement moi qui en ai besoin... C'est tout de même embêtant.
Francine. — Quand oh a pa« d'excuses, pei-sonue ne peut vous en découvrir...
Paul. — Pas d'excuses... mais si, j'en ai... Si tu tue laissais seulement deux ou trois joui*s pour réfléehu-, j'en trouverais des excuses... et de très bonnes... quand ça ne serait que dans tes romans.
Francine. — Mes romans î...
Paul. — Parfaitement, tes romans... Dans tous, il y a un mari qui trompe sa femme, et, souvent, il y eu a plusieurs. Et toujours les femmes pardonnent à leurs maris, et elles les aiment davantage après. Et ou pleure, et on lit... Et c'est magnifique, et c'est ça que tu trouves bien, et c'est ça que le public demande, et c'est ça que l'Académie couronne.
Fkancink. — Le roman, ce n'est pas la. vie!
Paul. — Eh bien, alors, les romanciei-s sont des malfaiteurs... Et les auteurs dramatiques aussi.
Francine. — Qu'est-ce que tu dis?
Paul. — La vérité !... Je dis qu'on n'a pas le droit de prêcher aux autres, dans un style choisi, de belles théories et de les flanquer en l'air dès qu'il s*agit de voiu^... Vous passez votre temps à glorifier des tas d'actions dégoûtantes, sous prétexte qu'elles sont passionnelles. Vous n'avez d'indulgence que pour les filles, les escrocs, les inconscients et les irresponsables. Il n'y a pas mi de vos personnages, pas un, que vous oseriez recevoir dans votre salon, parce que vous auriez peur qu'il commette un abus de confiance où un outrage aux mœui-s. C'est-à-dire que, dans tous les livres modernes, il n'y a que î'abbe Constantin que je recevrais avec plaisir chez moi. Tous les auties, je les foutrais dehors.
Francine. — Paul!
Paul. — C'est comme ça !... Je ne te l'avais jamais dit, je n'y avais même jamais pensé... mais, maintenant, j'en suis sûr... Toute votre littérature, c'est une sale blague. C'est elle qui est cause de tout. Sans elle, nous serions en Périgord, sans elle, tu n'aurais pas eu toutes ces ambitions, sans elle, tu ne m'aurais pas mené à la direction des Beaux-Arts... Sans elle, tu ne m'aurais pas dit... Car tu m'as dit... Nom d'un chien!... Quand je repense à tout ça... je ne sais vraiment pas pourquoi je pleurais... pourquoi je m'humiliais... attendu que tout ça est de ta faute, et quo c'est toi qui as à me demander pardon.
Francine. — Oh! mais, Paul... Comme tu me parles?...
Paul. — Je te parle comme j'au-ais dû le faire depuis longtemps... mais je n'osais pas... J'avais peur de toi...
Francine. — Tu avais tort.
Paul. — Oui, j'avais tort... Seulement, je t'aime... je t'aime-!
Francine. — Oui!
Paul. — Et puis, je t'admire... je te regarde... je t 'écoute... je me tais... je viens de te parler un peu fort... mais c'est fini... Je ne serais pas fichu de reeoiniuencer.
F^RANCiNE. — Tant pis!
Paul. — Parce que toi, tu es une femme épatante,... et moi, tu sais bien, le bon garçon... pas très fort... \n\s très malin... la miche... la tartine...
Francine. - Tais toi!... tais toi, je te demande
jKll'doll.
Paul Marge rie (M. Brasseur).
Paul. — Non ! non, c'est moi qui te demande pardon.
Francine. — Ah ! Paul ! Paul !
Paul. — Francine, ma bonne Francine, te voilà, je t'ai retrouvée. Et me voilà, je me suis retrouvé aussi. Et on s'aime comme avant.
Francine. — Non, on ne peut pas s'aimer comme avant. Aloi-s, faudra s'aimer plus.
Paul. — Je sens que c'est très facile.
Francine. — Paul! Paul! tu es bête.
Paul. — J'espère bien.
Francine. — Laisse-moi, voyons. (Pour rcmbrasser
dans le cou il écarte l'écharpe, il aperçoit la petite croix de la lyégion d'honneur et recule d'un pas.) Qu'est-ce que tu
as?
Paul. — Rien !
Francine. — Qu'est-ce que tu regardes?... Cette petite croix. On me l'a donnée.
Paul. — Oh ! ce n'est pas la croix que je regarde... C'est le ruban, le ruban rouge.
Francine. — Eh bien, mais, ce n'est pas une raison.
Paul. — Si, si!...
Francine. — Mais, qu'est-ce que tu as?
Paul. — Rien.
Francine. — Si, explique-toi, je veux savoir, je l'exige. ^
Paul. — Eh bien, c'est curieux, ce n'est pas de ma faute.
Francine. — Quoi?
Paul. — C'est peut-être parce que je suis un homme de tradition, pas moderne.
Francine. — Et aloi-s?
Paul. ^- Et alors, ce ruban que je vois là, sur toi, évoque pour moi des choses... das gens... l'armée!... la mai: bit rature!... mon ancien colonel... mon oncle.
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
le président à la cour... le proviseur du lycée... le gardien du parc Monceau où je jouais quand j'étais petit... Enfin toutes sortes de gens pour qui j'ai l'habitude d'avoir de la déférence... du respect, mais pas autre chose. Et alors, alors,... s'il faut tout te dire, je ne peux pas me faire à la pensée de coucher avec un chevalier de la Légion d'honneur.
Francine. — Paul!
Paul. — Ah! pourquoi m'as-tu forcé à te dire...
FraNCINB, détachant la croix de son corsage. — C'était
gentil tout de même !... Tiens, le voilà, je te le donne... ne me le rends jamais !
Paul. — "^rancine!
FBANaNE. — C'est fini, plus d'ambition, nous n'irons plus au bois sacré. Demain soir nous seron»
en Périgord... On m'a écrit que les bruyères sont déjà roses !... Le rose, ça va bien mieux que le rouge aux femmes et aux collines.
Paul. — Ma chérie!
Frangine. — Mais ce n'est pas assez !... Kt tien.^...
(Elle court à un meuble et y prend des papiers.) Sais-tu
ce que c'est que ça?... Le sais-tu ce que c'est que ça?... C'est le manuscrit du roman que je viens de finir. Voilà ce que j'en fais.
Klle en déchire les feuillets.
Paul. — Oh! ça, c'est trop! Francine, c'est trop... C'est dommage... Il était si joli ton roman...
Francine. — Bah! oa ne fait rien, mou chéri... J'en ai une copie...
Elle tombe dans ses bras.