Scène III
FRANCINE, DES FARGETTES
Des Fargettes. — Chère madame.
Francine. — Bonjour, des Farpettes. Savez-vous que mon man vient de me faire des observations à propos de votre assiduité.
Des Fargettes, ravi. — Ah! ah! ah!
Francink. — Ce n'était vrairtient pas la peine.
Des Fargettes, déçu. — Ah! ah! ah!
Francine. — Il m'a dit beaucoup de bien de vous.
Des Fargettes, ravi. — Ah! ah! ah!
Francine. — Mais, moi, je lui en ai dit beaucoup de mal.
Db8 Fargettes, navré. — Ah ! ah ! ah !... si j'avais su.
Francine. — Si vous aviez su, vous seriez venu tout de même.
Des Fargettes. — C'est vrai! c'est vrai!... Chaque fois que je descends de chez moi, je passe devant votre porte, c'est plus fort que moi.
Francine. — Evidemment. Vous habitez au quatrième étage de cette maison, et moi au second, et à moins de passer par les gouttières...
Des Fargettes. — Oui, mais je m'arrête sur votre palier, c'est plus fort que moi. Votre domestique vient m'ouvrir...
Francine. — C'œt plus fort que lui.
Des Fargettes. — J'entre, vous me recevez, et je vous dis...
Francine. — Je vous aime.
Des Fargettes, enivré. — Vous m'aimez?... Ah! ah! ah!
Francine. — Mais non, c'est vous qui me dites: je vous aime.
Des F.\rgettes, déçu. — Ah! ah! ah!
Francink. — Voilà, c'est dit. Vous êtes libre. A (Icinain.
l)i:s FAKfiKTTKS. — V()u.s vous moquez de moi!
Francine. — A peme.
1)KS Fargettes. — Pourtant, l'autre soir, à l'ambassado d'Angleterre, vous avez été plus encourageante. Je m'étais permis de vous dire des choses... charmantes... des choses qui m'ont paru charmantes parce que je vous les disais, enfin une espèce de déclaration et vous l'avez écoutée.
Franctne. — Avec plaisir.
Des Fargeti^es. — Ah! ah! ah!
Francine. — Mais oui, avec un grand plaisir... pour un tas de raisons... d'abord parce que vous êtes très gentil... ensuite parce que, comme vous êtes attaché au protocole, il est bien entendu que tout ce que vous dites ne peut avoir aucune importance. ^
Des Fargettes, ciiagrin. — Oh! oh! oh!
Francine. — Et puis, enfin, parce que je suis une honnête femme, et qu'il n'y a vraiment que les honnêtes femmes pour goûter une déclaration. Comme c'est tout ce que nous connaîtrons de la faute, et c|ue nous n'irons pas plus loin, nous aimoiLs bien (;a.
Des FaRGETTï:S, incompréhensif. — Ail!
Francine, souriant — Oui. Tenez, je vais tâcheide vous faire comprendre. Vous connaissez Moïse?
Des Fargettes. — Il est à la Boureef
Francine. — Non ! il est dans l'histoire sainte.
Des Fargettes. — Ah ! oui !
Francine. — Eh bien, de même que nous devons, nous autres, nous arrêter au ^euil de l'aventure. Moïse devait, par l'ordre du Seigneur, s'arrêter au seuil de la terre promise. Et, à cause de cela, soyez sûr que du haut de la montagne, il la regarda avec des yeux bien plus émus et bien plus tendres que tous ceux qui allaient y entrer. Voilà, vous avez compris ?
Des Fargettes. — Oui... oui... d'après vous, Moïse aurait été une espèce d'honnête femme!
Francine, découragée. — Ah! oui, bon! bon!... je n'insiste pas, parlons d'autre chose.
Des Fargettes. — C'est que j'avais aujourd'hui une prière... deux prières à vous adresser.
Francine. — Priez!
Des Fargeites. — Voilà.., Voilà... D'abord, c'est à la vice-présidente de la Société des Femmes de lettres que je m'adresse. Vous avez un prix à décerner à un ouvrage paru cette année, un prix en espèces?
Francine. — Oui. deux mille francs.
Des Fargettks. — C'est ça... Ek bien, je m'intéresse beaucoup à une... petite femme...
Francine. — Hein?
Des Fargettes. — Oh! une petite femme de lettres... qui écrit... très bien... Elle voit... elle sent... elle sent beaucoup. Enfin, je voas recommande aussi chaleureusement que possible son livre que voici.
Il sort «ne prtitr biovliure tic sa poche.
Francine. — Il n'est pas gi-os.
Des Fargettes. — Huit jours à Lisbonne ou Impressions d^une Parisienne en Espagne.
Francine, riant. — En Espagne, oui, il y a cela... Eh bien, voyez- vous, c'est à la Société de géographie qu'il faudrait recommander ce livre-là.
Des Fargettes. — Ah!
Francine. — Il en a besoin, chez nous il n'a aucune chance.
Der Fargettes. — Ah! je suis très contrarié.
très etmuyé, parce que c'est une personne qui... enfin
I avec qui... enfin à qui j'avais promis de faire un
I petit cadeau. Et j'avais espéré, n'est-ce pas, que le
I prix, voiLs comprenez. Et alors, n'est-ce pas?
Francine. — Eh bien, vous êtes un joli coco!
Des Fargkttes. — Pas du tout. Ça m'avait paru tout simple!... Vraiment, il n'y a paii moyen?
FRANriNE. — Pas moyen. D'ailleurs, n'ayez pas lie regrets. J'ai une canrliclate à qui je tiens beaucoup, ranlenr d'un trè«< beau livre: ^ Amour brisé. Une jolie lan.a:ue, un joli sentiment... une œuvre. Je me suis juré de la faire réussir.
Des P^argettes. - - Comment s'appelle-t-elleî Fra:;cine. — M""* de Valreney.
Des Targettes. — M"'" de Valreney... Ahî...
FriANCiNE. — C'est une provinciale... très mo- <l<'st('... Je ne la eoniniis pas, mais elle peut coraptei* sur moi.
Des Fargettes. — Aloi-s, je n'insiste plus. Ça me coûte beaucoup.
Fraxoinb. — Deux mille francs.
Des Fargettes. — Vous êtt méchante. Enfin, j'espère qu'au moins vous accueillerez ma seconde requête f
P^ANCINE. — De quoi s'agit-il?
Des Fargettes. — Voilà î... voilà... J'ai dîné avant-hier chez mon oncle, le baron des Fargettes. Francine. - L'ancien ambassadeur à !*('•! ci-sbourgt
Des Fargettes. — Oui... un homme très important. Il a fait en RuKsie des choses considérables... C'étaient d'ailleui-s des gaffes.
Francine. - Oui, mais si elles étaient considérables.
Des Fargettj-:s. - - Elles l'étaient... Alors, il est aujourd'hui de l'Institut et membre du Coaseil de l'ordre de la Légion d'honneur. J'ai donc rencontn* chez lui, avant-hier, un homme des plus pittoresques, tiui est absolument fou de votre nouveau romaii irrésistible f et il dékire beaucoup voas être présenté.
Franone. — Qui est-ce donc?
Des FARGBaTTES. — Le comte Zakouskine.
Franctne. — J'ai vu ce nom-là dans les journaux.
Des Fargettes. — Je crois bien. Il est directeur de la chorégraphie des théâtres impériaux à Pétei*sbourg, et il vient à Paris pour organiser la prochaine saison du ballet russe. Le colonel vous intéressera beaucoup.
Frangine. — Quel colonel!
Des Fargettes. — Zakouskine. Il est colonel.
Frangine. — Ah!... il est colonel et... maître <le baUet?
Des Fargettes. — Oui, il cumule!
Frangine. — En effet.
Des Fargettes. — C'est un être très cuiieux, d'une sensibilité incroyable, une vie pleine d'aventures, de romanesque, toute ravagée de pasj?ion... et avec ça, comment vous dire... le charme...
Frangine. — Le charme slave...
Des Fargettes. — Voilà!
Frangine. — Je connais ça... très gracieux et un peu fripouille.
Des Fargettes. — Exactement... je me suis permis de lui donner rendez-vous ici, pour vous le présenter. Il est même bien en retard.
Frangine. — Je le recevrai très volontiers.
Des Fargettes. — Merci, mais je vous demande pardon, je ne puis pas rester davantage, je suis attendu au protocole. N'oubliez pas, chère madame, que, malgré vos rigueurs, je vous suis éperdument dévoué. Je ne laisserai pas passer une occasion de vous le prouver.
Frangine, gemimcTit. - VA\ bien, nous verrons ça. Des Fargettes, ravi. Ah! ahî ah! (On sonne.
Dts Fargettes navré.) Oh! «»h ! oh î (La porte s*ouvrc.)
C'est lui.