‹ Le Bois sacré: Comédie en 3 actesChapitre 6 sur 39 · Scène IV Les mêmes, ZAKOl'SKINE · texte numérisé non relu

Scène IV Les mêmes, ZAKOl'SKINE

Le ilomo&tiquc ouvre. Zakouskine entre.

Des Fargettes. — Ah î vous voilà, cher ami, heureiLsement, car je partais. Chtre madame, permettezmoi de vous présenter .son [excellence le colonelcomlc Zakoiuskine, madame Mai-gerie, dont vous admirez tant les œuvres.

Zakouskine. — Tant et tant !

Des Fakgeites. - Au revoir, niadiunc .Moïse. ICt, voua savez, éperdument rlévoué.

Zakouskine. — Ohî souffrez!

Il lui met à la bouto-Miicrc le petit bouquet qu'il porte ;i 1." irnne. H '-on t\c s.t poche un nouveau bouquet rn.i|..(>pé (la:.*, du pai>irr de soie- et le remet à sa boutinmière.

De.s Fak(;ettks. - Oh ! merci. Zakouskine, — Ce n'est pas pour vous, c'est pour le pavsajrc. n)es Fargtites sort.) Il est ravissant, F'rancink. — As.seyez-vniLs, monsieur.

Zakouskine. — J'obéi& et je m'assieds sur ce divan avec ^lAce et reeoiuiaLssance.

P'k.\.\('ine. Mais, mon.-^ieur, dites-moi, vous êtes bien Kasse?

Zakouskine. — 8i... signora!

Francine. - Mais, votre accent?...

Zakouskine. Ah! je comprends... je devuie, je vais VOU.S expliquer!... Il y avait une fois, à Naples, un consul do Russie,... très grand,... très beau,... toujoum ivre... Enfin, un grand seigneur... Dans une rue beaucoup plus large vivait une Napolitaine, la pliLs belle femme de toute Tltalie... comme beaucoup de Napolitaines. Un soir, au théâtre San- Carlo. ils s'apercjurent... et échangèrent un i-egard chargé de trmtes les flammes du Vésuve et de toutes les tempêti^ do l'Oural... Et, de ce regard, je na(|ui.s... Francine. - - Connut» il faut peu de cho.se.

Zakouskine. X\',<t-co pa.s?... Quelqu»> instants après,... quand j'ai été atteint de ma majorité... j^ii du opter onivo Taccent ruasse de mon père et Faccent italien do ma mère!... J'ai toujours été entraîné du côté de la fonnne, et j'ai choisi l'accent do ma mèroî... C\^s\ exrjuis, nVst-ce pasf

Kuancine. — ("o.st oxquLs, j'allais le <liro. Znkouskink.. - ("est tellement exquis que jo uc peux pas penser à l'idée que j'ai eue là sans épr(mv<>r une émotion... C'est admirable cette .sen.sibilité... MaL^. j'oubliais, xnadame, de vous adresser une supplioatioii instante et respectueuse.

Francine. — Laquelle, nioiLsieur?.., Crnyoz bien que si cela dépend de moi!

Zakouskine. — Je vous supplie, madame, qu'il ne soit jamais question d'amour entre nous !

Francine. — Hein!... Ah çà! monsieur!

Zakouskine. — Non! non! je voas en prie... je préviens toujours, c'est pour moi un devoir pour éviter tant de catastrophes!

Francine. — Qu'est-ce que c'est que cet hommelàf

Zakouskine. — Et j'arrive, madame, à la question qui est l'objet de ma visite.

Francine. — Je vous écoute, monsicîw.

L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE

Zakouskine. — Dites-moi, madame, comment me comiaissez-vous ?

Praucine. — Je ne comprends pas un mot !

Zakouskine. — Comment avez-vous déchiffré mon cœur, deviné mes aventures, mes sentiments, mes scrupules. Quand donc m'avez-vous percé à jour!

Frangine. — Mais, monsieur, je n'ai jamais eu la plus faible intention de vous percer à jour!

Zakouskine. — Alors, c'est un inexplicable prodige... car qu'est-ce que ceci?

Il désigne un volume.

Frangine. — C'est mon dernier roman: Vlrrêsistibîe.

Zakouskbte. — Non, c'est moi!

Franoinb. — Quoit

Zakouskine. — Dites un peu, quel est le sujet du livre?

Frangine. — C'est l'histoire d'un homme séduisant au possible.

Zakouskine. — Justement!

Frangine. — Tendre et passionné, un cœur ardent, une intélligenoe très fine, une parfaite élégance d'esprit.

Zakouskine. — C'est prodigieux.

Frangine. — Cet homme rencontre dans un château de Touraine une jeune fille exquise et pure. Elle est pauvre. H l'aime, il en est aimé. Elle va être à luL Us font ensen^le de longues et douces promenades. Mais, un soir, au moment de la prendre dans ses bras, il songe qu'il a deux fois son âge, qu^il pourrait être son père. Il se reprend. Il s'arrange sans qu'elle s'en doute pour lui laisser une partie de sa fortune. Et, sans lui dire adieu, il part pour entreprendre une expédition au Thibet.

Zakouskine. -t- Eh bien, madame, vous avez écrit là l'histoire de ma vie !

Frangine. — Non! Ah çà! par exemple!

Zakouskine. — Jugez, Il s'en faut de quelques détails infimes. Moi aussi je rencontrai dans un casino de ma patiie...

Frangine. — Une jeune fille ?

Zakouskine. — Non, une dame un peu forte, énorme même. Elle était riche. Elle m'aima. Je fus à elle. Elle avait de la tendresse, beaucoup de tendresse. Parfois elle me prenait dans ses bras, et faisait en courant le tour du jardin. Et cela continua toujours pareil. Moi aussi, un soii- que j'étais assis sur ses genoux, je réfléchis qu'elle avait deux fois mon âge, qu'elle pourrait être ma mère. Je me repris. Moi aussi je m'arrangeai sans qu'elle le sût pour emporter une partie de sa fortune. Et je partis brusquement, sans lui dire adieu, pour entreprendre un séjour à Trouville. Eh bien, n'est-ce pas prodicrieux, l'avouezyousî

Frangine. — Je l'avoue !

Zakouskine. — Et vous comprenez pourquoi j'ai tant voulu vous connaître!

Frangine. — Mais je suis ravie, vous savez. C'est ce qu'en France nous appelons une véritable occasion. Et vous ne vous êtes pas arrêté là, sans doute?

Zakouskine. — Certes, mille aventures, tendres, dramatiques, idéales, hicratives. Que vous dire pour ne pas être fat, je plaii^aLs. C'est curieux, <iuand je suis quelque part, je sens que je plais. Oh ! ce n'est pas moi, c'est le charme de ma race.

Frangine. — Ah! oui! le charme slave!

Zakouskine. — Vous le sentez?

Frangine. — Non !

Zakouskine, changeant brusquement d'attitude. — Et

comme ça!

Frangine. — Comme ça non plus.

Zakouskine. — C'est étrange? car c'est en France qu'on a inventé le charme slave. Nous ne savions pas que nous l'avions. Vous nous l'avez dit, nous l'avons cru, et, depuis, nous nous en sommes servi.

FRANaNE. — Je n'en doute pas.

Zakouskine. — Et moi plus que tout autre, car je suis plus que Slave. Je suis Tcherkesse. Vous le sentez?

Frangine. — Pas encore!

Zakouskine. — C'est étrang:e. Mon pays est celui des musiques berceuses et des danses lascives.

Frangine. — Et vous êtes lascif?

Zakouskine. — Infiniment ! C'est ce qui m'a fait réussir dans l'administration.

Frangine. — Mais c'est un titre!

Zakouskine. — Chez nous il en faut, madame.

Si j'ai obtenu le grade de colonel, ce n'est pas à la faveur que je le dois, mais au succès de mon ballet des Ondines, au théâtre impérial.

Frangine. — C'est vrai. J'oubliais que vous êtes un chorégraphe célèbre.

Zakouskine. — Illustre suffit. J'ai la gloire, en effet, d'avoir inventé une czarda qui, je vous demande pardon, qui porte mon nom.

Frangine. — Je veux la connaître.

Zakouskine. — Je vous l'apporterai. La musique est divine. C'est une œuvre géniale, et, quand je pense (lue cela est sorti de mon cerveau, je suis obligé de rester en admiration devant moi pendant quelques

instants. (Il frcdontu* et peu à peu se met à danser.) C CSt

le steppe ! Pas du Steppe. Le vent glacé passe à travers les saules, zzz...; puis à travers les sapins... cht!.., cht...; puis à travers les chênes... brrr... Les jeunes filles passent éperdues d'amour, beaucoup de jeunes filles — on en met tant que l'on veut, ça dépend de la jrî'andeur du théâtre - - et, tout d'un coup, c'est le printemps... avec son cortège de fleurs, de rires et de boutons... Pas du Printemps. I^^es jeunes gens rejoignent les jeunes filles. Tout porte à la rêverie. Ils se jettent sur elles et les possèdent Pas de la Possession. Et je te possède... et tu me possèdes... seulement c'est un pas que l'on fait très court, parce (lu'il y a toujoure des enfants qui a«îsistent à la représentation. Puis les jeunes .srens quittent les jeunes filles et reprennent leur route avec indifférence. Pas de la Satiété. Alors, à cet instant, le pope paraît au seuil de la chapelle, mystique et saoul. H les unit. Joie générale... Tambourins et guzlas... cloches... et tutti quanti!... Pas du Pope mystique et saoul.

II danse sur un rythme très allègre. I^a porte de gauche s'ouvre. Paul paraît, demeure d'abord stupéfait, puis se met à pouffer de rire.

Paul. — Oh! oh! qu'est-ce que c'est que ce potin?

Francine, riant. — C'cst le pas du Pope mystique et saoul, mon ami. (Kiie le présente.) Monsieur le comte Zakouskine, organisateur des ballets russes à Paris. Mon mari.

Zakouskine. — Monsieur ! Oh ! madame, tous mes compliments. Il est ravissant. Vous permettez, (il lui

met un petit bouquet :i la boutonnière, en sort un autre de sa poche, et le remet à sa propre boutonnière.) Puisque ma

czarda est aimée de vous, madame, je me permettrai de vous en apporter la musique.

Francinb. — J'en suis ravie.

Zakouskikb, à Paul. — Moiisieui', j'éprouve pour voiis la plus vive sympathie. Vous le sentez?

Il lui serre la main.

Paul. — Mais...

ZaKOUSKINE. — Non? (Il lui serre les deux mains.)

Et comme ça?

Paul. — Ah! comme ça!

Zakouskine. — J'en étais sûr !... Exquise madame!... Monsieur!...

Il 'sort.

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