‹ Le bois sacré; comédie en trois actesChapitre 23 sur 42 · SCÈNE X Lks Mêmes. ADRIENNE · texte numérisé non relu

SCÈNE X Lks Mêmes. ADRIENNE

adrienne.

Ah! enfin! vous voilà! chère madame!

Poi^ée de main.

FRANGINE

Mais oui... je me suis un peu attardée.

ADRIENNE

Enfin, puisque c'est mon mari qui en a profité. (▲ champmorei.) Je suis sûre quc tu es sous le charme.

CHAMPMOREL, sa UUatla joie.

J'y suis.

La séance est avancée. Venez vite. Toi aussi.

Léon, ces dames tiennent à te soumettre le programme de la fête.

GHAMPMOREL.

Mais...

ADRIENNE

Je le veux. Offre ton bras à madame Margerie. Ah! je venais chercher le dossier...

GHAMPMOREL.

Lequel?

ADRIKNNK.

La liste des anciens lauréats du Conservatoire.

CH iMJ'MORKL.

La voilà! Oserais-je, madame, vous offrir un bras respectueux?

FRANGINE

Je l'accepte d'une main repentante.

Ils sortent.

ADRIENNE, feuilletant le ilossicr, ell« lit.

Ah! oui, voilà : M. Bouiiîi, premier prix de tragédie 1887 , dans le Cid, actuellement treillageur à Vanves. Mademoiselle Pécherel, premier prix de comédie i89!2 dans Agnès, actuellement sage-femme. Fi'ongarde, premier prix de comédie 1894 dans Perdican, actuellement bourreau à Alger. (Le papier tremble dans .«es mains.)

Oh la la! pauvre garçon!

Elle continue à lire.

BENJAMIN, eBtrant.

Si monsiour vout so donner la peine d'entrer.

Benianin -^'efTace. Paul entie. RenjamiB sort.

SCKNE XI

PAUL, ADRIENNE, pHi. FRANGINE.

PAUL, apcrcevanl Ailriesne.

Pardon, madame! on m'a fait entrer ici. J'ai un rendez-vous, excusez-moi!

ADRIBXKEj le regarde, se trouble, écarqnille les yenz, pousse un cri, laisse échapper les papiers qu'elle tient, et tombe dans un fanteiiil.

Monsieur! Ah !

Mais, madame... mais, madame, je vous d<'mande pardon. Je vous ai fait peur, remettez-vous.

Il $'a;eBoiii!le et se met à ramasser les papiers. Peidant ce temps Ailrienne .«oit, aut'imatiqiitment. Qmnd Paul relère la tête, la scène est vide.

P.\UL, se relevant

Hein! plus personne ? Ali! (;à!...mais, qu'estce qu'elle a donc, cette petite femme-là? Qu'est-ce qu'elle a donc?

u repose les papiers sor le bnroaii.

FRANGINE, entrant.

Ah! te voilà, enfin! Je me suis échappée... Partons...

PAUL, aff.ilé.

Pourquoi?

FHANGINB.

Parce que c'«st fini. Je ne serai pas décorée.

PAUL

Qu'est-ce qui est donc arrivé?

FRANGINE

Une chose terrible, incroyable !... M. Champmorel a été avec moi de la dernière inconvenance.

PAUL

Hein? Je vais le gifler.

FRANGINE

Non, c'est fait... Filons t.. .

PAUL

Eh bien, oui... Filons. J'aime autant çaj du reste, après ce qui vient de m'arriver, à moi aussi.

A toi?

PAUL

Oui, à moi! à l'instant!

Quoi donc?

PAUL

Oh! c'est fantastique... L'huissier m'introduit dans cette pièce. J'y trouve une petite dame, que je ne connais pas...

FRANGINE

Et alors?

PAUL

Alors, olle commence une phrase., s'arrête court, me regarde avec des yeux... des yeux comme des réflecteurs, flanque un cri, lâche tous les papiers qu'elle tenait et disparaît dans une trappe. Oh! oui,... Glonsl...

FRANGINE, s'arrétant brDsqaement.

Attends! Comment était-elle, cette dame?

PAUL

Brune, mince, une robe de tulle.

FRANGINE

Pas de chapeau?

Non, pas de chapeau.

FRANGINE

C'est madame Champmorel !

PAUL

Non?

FRANGINE

Si, c'est madame Champmorel.

PAUL

Filons.

FRANGINE, le retenant par le bras

Mais non, attends donc!

PAUL

Quoi?

FRANGINE

Attends donc un pou ! Nous n'avons pas besoin tout do niômo do niMis sauvor commo dos volours...

PAUL

Mais, tu disais...

FRANGINE

Je disais... Je disais... c'est possible, mais je réfléchis. Je suis en train de réfléchir. C'est justement parce que le maître de la maison s'est mal tenu avec moi. et que je l'ai remis h sa place, que tu ne dois pas avoir l'air de l'éviter.

PAUL

Mais il n'y a pas que le maître de la maison. Il y a aussi cotte petite femme, cette extraordinaire petite femme !

franginp:.

Eh bien?

PAUL

Comment... Eh bien ?

FRAKGINK.

Qu'est-ce que tu lui reproches?

PAUL

Ah ea! Tu n'as donc pas compris un mot?

FR.VNCFNE.

Alors, explique-toi ?

PAUL

Eh bien! Je ne suis pas fat... Mais enfin le regard qur madame Champmorel m'a envoyé là, tout à l'heure, voulait dire clairement : « Bigre, voilà un garçon... qui n'est pas de l'autre côté de Teau ! »

FRANCIXE.

Tu es sûr?

VWh.

Parfaitement! C'est une petite femme...

Pfuit'... Ah ! si je voulais!

FRANGINE, ai'eo émotion et r-îconnai-ssanoe.

Merci !

PAUL

Quoi?

FRANGINE

Je suis très touchée de ton idée.

PAUL

J'en ai une?

FRANGINE

Allons !... Ce n'est pas la peine de dissimuler avec moi... Je te connais. Je lis en toi. Tu te dis : « Je plais à cette petite directrice des I»eaux-Arts. Elle fait tout ce qu'elle veut de son mari... Donc, en utilisant un peu le goût, l'estime qu'elle me témoigne, en étant un peu gentil avec elle, je peux très bien arriver à lui dire à l'oreille, entre deux compliments :

«Faites donc décorer ma femme! » Et, si je sais m'y prendre, elle me répondra évidemment : « C'est la moindre des choses, Paul ! »

PAUL

Paul! Paul!... Elle m'appellerait Paul I... Mais voyons, c'est effrayant! Où allons-nous? D'abord je ne me suis pas dit un mot de ce que tu racontes-là!

FRANGINE

Ahl

PAUL

Je n'y ai jamais pensé I

FRANGINE

Ahl Eh bien, mon petit, tu y aurais pensé si tu m'aimais.

PAUL

Ah çal... Ah ça!

FRANGINE, avec violence.

Parfaitement! Laisse-moi te le dire, tu es d'un joli égoïsme.

PAUL

Je deviens fou!

FRANGINE

Gomment? C'est toi qui m'as demandé, suppliée de poser ma candidature, c'est toi qui m'as fourré cette idée en tête, et maintenant que je suis dans la mêlée tu me lâches et tu me dis : « Débrouille-toi! » Ah!

PAUL

Ne crie pas si fort! Moi, jç te lâche? Moi qui îii fait pour toi aujourd'hui dix-sept visites

dont voici la liste, (ll .«on un papier de sa porbe, le donne à Fraacine, qui le jette snr le biueaii.) la listC aVCC ailUOta-

tions confidentielles! Moi, qui ai encore rcn- «lez-vous à six heures à Luna-Park avec le vénérable de la loge de Clichy! Moi, qui ne suis plus qu'une démarelie et qu'une courbature! Moi, qui en arrive à un tel degré de platitude que je serre la main à des concierges d'académiciens et à des petites bonnes de sénateurs... moi. qui, pour relancer un ministre, ai passé trois soirées de suite à l'Opéra... Et on y faisait de la musique!... Moi, qui ai invité avanthier à la chasse deux députés qui m'ont flanqué du plomb dans le derrière. Et tu oses dire que je te lâche ! Oh!

FRANGINE

Ne crie pas si fort ! Mais tout ça ne compte pas, à côté de ce que tu peux faire maintenant avec trois mots aimables, avec un sourire.

PAUL

Je n'en ai plus de sourires! Je les ai tous donnés, mes sourires! Entre le Palais-Bourbon et le Luxembourg il y en a dans toutes les maisons!

1^0 LE BOIS bACllÉ

KUANfiINK.

Alors tu refuses. Tout dépend de toi. Et tu refuses ?

PAUL, accablé.

Je suis trop fatigué. Si tu savais comme j'ai sommeil...

Ah! comme c'est bien d'un homme 1 Tu ne t'en doutes pas, mon petit, eh bien, ce qui se passe ici. c'est une des curiosités de l'époque. Jamais on a eu une occasion si admirable de comparer notre dévouement à nous, avec votre lâcheté à vous. Ah! mes sœurs! mes pauvres petites sœurs!

PAUL

Qu'est-ce qu'elle dit? Qu'est-ce qu'elle dit? Elle est fille unique,

FRANGINE, avec eathotuiasme.

Est-ce que je pense à moi?... Je pense à toutes les femmes qui depuis que la décoration existe, se sont ingéniées, se sont dévouées pour la faire obtenir à l'homme qu'elles aimaient. Je pense à toutes celles qui sont venues ici, sous tous les régimes, dans tous les costumes : il en est venu avec des robes à la grecque et des camées dans leurs cheveux. Il en est venu avec des spencers romantiques, des souliers de prunelle et des robes de jaco-

LK L.IJL6 SAGliÉ loi

nas. II en est venu avec des crinolines, des hijui'Ies ang-laises et d'imperceptibles ombrelles. Il en est venu avec des tournures à strapontin du temps de M. Grévy, des robes en peluche et des chapeaux ronds. Elles ont sollicité pendant un siècle, et pas une n'a été fatiguée, pas une n'a eu sommeil! Elles ont été rusées, tenaces, coquettes, habiles, ingénues, fortes, faibles, chacune selon ses moyens et suivant les ministres. Elles ont tout mis en œuvre p!)ur faire décorer leurs maris. Et aujourd'hui qu'enfin, grâce au progrès, le jour est venu où un mari peut faire décorer sa femme, il refuse de marcher. Ahl Pouah!

P.VUL, écIaUDt.

Marcher ! Ah î Alors, tu veux que je marche? Dis-le, mais dis-le donc?

FRANGINE

Tu es fou... essaye un peu!

PAUL

Alors quoi ? quoi ?

FRANGINE

C'est pourtant clair. Je te demande de faire un pou la cour à madame Champraorel, d'être un peu galant, un peu flirt !

PAUL

Moi! Mais je ne pourrais jamais! Je ne sau-

rais même pas de quoi lui parler à cette petite « preuds-moi-je-me-doiiuel »

FRANGINE

Mais de milh' choses : de poésies, de cœur, de robes, enfin de sentiments, et puis de projets impossibles : de voyages dans des pays de rêve, la Norvège et ses fjords, l'Espagne et ses corridas. Je ne sais pas, moi, c'est enfantin...

Non! non! non! Je n'entends goutte à toutes ces manigances. Je suis désolé de to l'apprendre, mais je ne suis pas une hétaïre, je ne suis pas une bayadère.

FHANCINE.

Il n'est pas permis d'être aussi béte !

PAUL

C'est possible... Moi, je ne suis qu'un brave homme, tout net, tout franc. C'est ridicule, je le sais, mais quand je t'ai juré fidélité au pied des autels, je te l'ai juré sérieusement.

FRANGINE

Ce n'est pas vrai, tu riais!

PAUL

Quoi?

FRANGINE

11 y a des gens qui l'ont remarqué.

Qui ça ?

L'huissier !

L'huissier ?

PAUL

FRANGINE

L'ancien suisse I

PAUL

L'ancien suisse... Elle est folle, ça y est, elle est folle! Tu es folle I... Mais, moi, je suis lucide, heureusement. Et je ne te laisserai pas nous embarquer dans une, nom d'un chien d'histoire oii nous risquerions, comme des enfants, de casser le joli bonheur dont nous nous étions fait cadeau! Je refuse! Je refuse I Je refuse !

FRANGINE

C'est bien, tu ne m'aimes pas, voilà tout.

PAUL

Je ne t'aime pas, parce que je ne veux pas... Ohl

FRANGINE

Du reste, ma mère me l'avait bien dit !

PAUL

Je te prie de ne pas mêler ta mère à cette sale histoire. Elle me dégoûte, ta mère, mais je la vénère.

1;>4 LE EOIS SACliÉ

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