SCÈNE xiii
Ï>AUL, ADt\IENNE.
A ce momenti Paul e^tre sans la voir, introiluit par Betijamin, Il cherche quelque chose. Il se précipite sur la liste jetée par Fraucine sur le Ixireau.
PAUL
Ma listb!... Ah ! la Voilà, j'ai ôtl une peur !
ADRIENNE, surgissant du fantenil.
Comment, vous, monsieur?
PAUL
Oh! pardon, madame! J'avais oublié ici ce papier, ot je me suis permis.
ADRIENXE.
Permettez-vous, je vous prie, permettezvous...
PAUL, gêné.
Oh ! je m'en vais...
ADRIKXXE,
Ce n'est pas gei)til. Je suis seule... toute seule, vous aussi...
PAUL
Mais...
ADRIENXE,
Ce qui serait gentil, au contraire, ce serait de mo tenir un peu compagnie.
PAUL, à part.
Quelle aventure!
ADRIENNE
Allons, venez vous asseoir là?
PAUL
Eh bien... oui... un petit moment, oui...
Un temps assez long.
ADRIEN NE, brusquement.
Mon enfance ne fut pas heureuse. Toute pe-
143 LE BOIS SACRH
tite, déjà, jo donnais à mes parents mille sujets d'inquiétude. J'aimais à rester de longues heures à ma fenêtre .. Je regardais les gens passer dans la rue, ot j'avais l'impression que je ne connaîtrais jamais le bonheur,
PA.rii, avec ini1ilTérpn<'e.
Ahl
ADHIEXNK, areo langueur.
Merci de la sympatliic que vous m'exprimez!... (Benjamin entrf, portant un guéridon sur lequel une carafe de
porto et deux verres.) McttcZ Ça là!
Benjamin r^ort en faisant un geste amical à Paul,
Un peu de porto ?
PAUL
Volontiers !
Elle lui tond, un verre, il boit. Ellj boit. Minauderies. ADRIENNE, après un temps.
Hum I... Nous avons vraiment depuis quinze jours un temps bien désagréable !
PAUL
Oui. le fond de l'air est froid, (tn temps.) Allezvous beaucoup au théâtre?
ADRIENNE
Oui... quelquefois, le soir... après dîner!
PAUT-.
Tiens!... après dîner !...
Un temps.
LE Buis SAdiÉ
ADKIEXNF^ et PAUL, eQ'cinble.
Irez-Yous à la montagne (ju à la mer cet élé? Irez-vous à la mer ou à la montagne cet élé t
Interdits, ih ^'a^té(eot et rieut tous les deux. ADRIENKE, rimit.
Ecoulez, nuus sommes ridicules !
PAUL
Moi, pas vous !
Si, si, moi aussi, et je vais vous faire uue propositiou.
PAUL, à part.
Déjà ?
ADRIENNE
Voulez-vous qu'on raiij^e dans un tiroir toutes les politesses, tous les chichis, tous les tourniquets, et qu'on soit là à la bonne franquette ?-
PAUL
Si je veux? Je crois bien que je veux !... Mui, je suis simple comme bonjour.*.
ADRIENNE
Et moi, comme bonsoir I
PAUL
Vrai?
ADRIENNE
Vrai 1 surtout par cette chaleur... Voyezvous, je ne peux être un peu femme du monde qu'en hiver.
PAUL
Moi aussi I...
Ça ne m'étonne pas. Vous avez l'air si bon j^arçon... Vous avez une ligure, comment dire?.,, une figure de distribution de prix. J'aime ça !
PAUL, riant.
Quelle drôle de petite dame l
ADRIENNE
C'est que je vais vous expliquer, je ne suis pas une petite dame !
PAUL
Qu'est-ce que vous êtes donc, alors?
ADRIENNE
Ohçàl
PAUL
Mais dites!... dites?...
ADRIENNH.
C'est intime...
PAUL
Eh bien ?
ADRIENNE
Vous ne le répéterez pas ?
PAUL
Promis !
ADRIENNE
Eh bien, un jour, quand j'étais petite, mon
parrain m'a dit : « Adri... on te prend pour une demoiselle, mais ce n'est pas vrai, tu n'es pas une demoiselle, tu es un petit animal sauvage... » Et c'est vrai, je suis ça, un petit animal sauvage, rageur, les dents pointues, qui grimpe, qui court, qui guette, qu'on n'attrape pas, ah ! et surtout qui ne peut pas rester sur le même arbre!
PAUL
Un écureuil I
ADRIENNE
C'est ça!... Un écureuil... un peu oxygéné!
PAUL
Oh! comme ça me plaît!... Comme came plaît ! Vous n'êtes pas du tout ce que je croyais. Tout à l'heure, je me méfiais. Je m'attendais à des choses... Parce que, je ne vous le cache pas, les dames qui vous versent tout d'un coup leurs souvenirs d'enfance, c'est un peu ennuyeux. Mais maintenant, je suis à l'aise !
ADRIEXXE.
Tout à fait?
PAUL
Tout à fait!... Tellement que moi aussi je vais vous envoyer quelque chose d'intime. 11 y a huit jours, je devais partir pour la campagne, et j'étais content, content. Et puis je ne suis pas parti à cause du... à cause de la... en-
fin, (;a, nous verrons plus tard. Bref, je ne suis pas parti. Alors, j'étais furieux. Eh bien, depuis un instant, grâce à vous, pour la première fois, je ne regrette plus d'être resté. C'est incroyable... Je n'ai plus sommeil... J'ai l'impression charmante de respirer, d'être en plein air, d'aller à l'aventure, à travers champs, en bons camarades.
ADRIEN NE, lui tead la main.
Oui, en bons camarades.
PAUL, prenant et regardant la main J'Adrienne.
Seulement, je ne sais pas comment ça se fait... mes bons camarades n'avaient jamais la main si petite que ça !
ADRIEN NE
Je ne leur en veux pas... Encore un peu de porto?
PAUL
Oui, oui, un peu de porto! (a part.) Francine a ou tort !
ADRIENNK, prend les deu.v verres et, se trompant iatentionnellement, elle donne le sien à Paul,
Ohl
PAUL
Quoi?
ADRIENNE
Nous nous sommes trompés de verres... C'est grave I
PAUL
Oui !... Pourquoi?
ADRIENNE
Parce que, maintenant, je sais ce que vous pensez!
PAUL, rient.
Dites-le ?
ADRIKNNE.
Oh ! c'est vraiment gentil, ce que vous pensez !
PAUL
Ahl... oui !...
ADRIENNE, scandalisée.
Très gentil... mais... dites donc, dites donc, voulez-vous bien... Elles vont un peu loin vos pensées!... Ah! mais!
PAUL, éclaunt.
Eh bien, oui, elles vont loin!... et encore plus loin que ça!... Je les perds de vue... Je ne sais plus où j'en suis... Je suis un autre Paul Margerie que je ne connaissais pas, et je suis enchanté de faire sa connaissance. Vous me plaisez, vous me plaisez. Et c'est du vrai, du solide, du sincère, je ne vous le dis pas parce que, non, non, non... (ii fait un petit geste vague.) Je vous le dis parce que... (ii se frappe u poitrine.) Oui, oui, oui!... Ça vous parait des mots sans suite, ce que je vous dis, mais, moi, je comprends.
148 LE BOIS SAOaÉ
ADRIEN NE
Moi pas, mais ça ne fait rien... Los femmes n'écoutent pas les mots, elles écoutent la musique... Allez... allez...
PAUL
Oui, je vais, je vais... 11 me vient des idées, des idées incroyables!... Je pense à des poésies, à des machines, à des voyages... dans des pays... L'Espag-ne et ses fjords!... La Norvège et ses corridas.
ADRIEXNE.
Jamais on ne m'a proposé des voyages pareils I
PAUL
Eh bien, moi, je vous les propose I
ADRIENNE
Ahl mon ami !
Elle tombe dans sua bra .
PAUL
Ah! Adrienne! Adri...l je suis heureux!... oui, je suis heureux... Comme le jour de l'ouverture de la chasse.
11 l'embrasse sur les lèvres, puis se sépare l)r«3qiiement d'elle. ADRIENNE.
Qu'est-ce que vous avez?
PAUL
Je suis intimidé de ce que je viens de faire!
LE BUIS SACKÉ 149
ADRIENNE
Quel enfant!
PAUL
Oui,... mais c'est qu'il y a une chose que vous ne savez pas.
ADRIENNE
Quoi donc ?
PAUL
11 vaut mieux que je vous la dise, parce que vous finirez forcément par vous en apercevoir. Je n'ai encore jamais trompé ma femme!
ADRIENNE
Non!
PAUL
Si, et je sens que ça va m'arriver!
ADRIENNE, aTeo »me.
Merci.
PAUL
C'est effrayant.
ADRIENNE
Mais non...
Oh I si,... j'ai de l'émoi!
ADRIENNE, protectrice.
Remeltez-vous, mon ami, remettez-vous !... Ne rougissez pas de votre modestie, de votre réserve... Je suis bien heureuse.
PAUL
Pourquoi ?
ADRIENNE
C'avait toujours été mon rêve de rencontrer un homme... sage... C'est vraiment inespéré à une époque où il n'y a plus de jeunes filles!
PAUL
Oh! mais dites donc, dites donc, qu'est-ce que vous croyez donc?... Ce n'est pas ça!... pas du tout !...
ADRIENNE
Oui... oui... je sais, mais n'avoir jamais trompé sa femme.. c'est la virg-inité pour un
homme! (Paul l.aisse les yeux sans rien tlire.) N'ayeZ paS
peur. J'ai le sentiment de ma responsabilité, je ne vous abandonnerai pas.
PAUL
Merci, je vous crois.
Quand nous verrons-nous?
PAUL
Bientôt. Mais où?
ADRIENNE
Je vous l'écrirai.
PAUL
Pas chez moi !
ADRIENNE
Mais non, poste restante, bureau 23.
PAUL
A quel nom ?
ADRIENNE
Pauline.
PAUL
Et comment signerez-vous?
ADRIEXNE.
Adrien !
PAUL
Vous avez toutes les délicatesses!
ADRIKXXE, se pelotonnant contre Ini.
J'ai trouvé mon arbre, j'y suis bien, je m'installe !...
PAUL
Ah! petit écureuil I pf^tit écureuil I
Il l'embrasse dans le <-oii. Bruit an dehors, i!s se séparent.