SCÈNE IV
Les Mêmes, ZâKOUSKINE.
Lti ilomestique ouvre, /akouskiae entre. li a l'ai-cent italien. DES FAUGETTES.
Ah! vous voilà, cher ami, heureusement, car je partais. Chère madame, permettez-moi do vous présenter son Excellence le colonel comte Zakouskine, madame Margerie, dont vous admirez tant les œuvres.
ZAKOUSKINE.
Tant!
Au revoir, madame Moïse. Et, vous savez, éperdument dévoué.
ZAKOUSKINE, arrêtant des Fargettes.
Oh ! souffrez 1
11 lui met à In boutonnière le petit bouquet qu'il perte à la sienne. 11 sort de sa poche un antre bouquet enveloppé dans du papier de soie et le remet à sa boutonnière.
DES FARGETTES.
Oh I merci .
ZAKOUSKINE.
Ce n'est pas pour vous, c'est pour le paysage. (Des Fargettes sart.) Il cst ravissant.
FRANGINE
Asseyez-vous, monsieur.
ZAKOUSKINB.
J'obéis et je m'assieds sur ce divan avec grâce et reconnaissance.
FRANGINE, l'éconUnt aveo siirpriït.
Mais, monsieur, dites-moi, vous êtes bien Russe ?
ZAKOUSKINB.
Si... signora !
FRANGINE
Mais, votre accent?...
ZAKOUSKINB.
Ah I je comprends... je vais vous expliquer!... Il y avait une fois, à Naples, un consul de Russie,... très grand,... très beau,... toujours ivre... EnGn, un grand seigneur... Dans une rue beaucoup plus large vivait une Napolitaine, la plus belle femme de toute l'Italie... comme beaucoup de Napolitaines. Un soir, au théâtre San-Carlo, ils s'aperçurent... ils échangèrent un regard chargé de toutes les flammes du Vésuve et de toutes les tempêtes de l'Oural... Et, de ce regard, je naquis...
FRANGINE
Comme il faut peu de chose !
ZAKOUSKINB.
Ne m'en parlez pas!... Quelques instants après, . . . quand j'ai été atteint de ma majorité. . .
j'ai du opter entre l'accent russe de mon père e»t l'accent italien de ma mère !... J'ai toujours été entraîné du côté de la femme, et j'ai choisi l'accent italien parce que c'était celui de ma mère!... C'est exquis, n'est-ce pas?
FRANGINE, riant.
J'allais le dire.
Z A. K O U s K I N K , essuyant une laruie.
C'est tellement exquis que je ne peux pas penser à l'idée que j'ai eue là sans éprouver une émotion... C'est admirable cette sensibilité... Mais, j'oubliais, madame, de vous adresser une supplication instante et respectueuse.
Laquelle, monsieur?,.. Croyez bien que si cela dépend de moi!
ZAKOUSKINE.
Je vous supplie, madame, qu'il ne soit jamais question d'amour entre nous!
FRANGINE
Heinl... Ah çàt monsieur!
ZAKOUSKINE.
Non ! non! je vous en prie... je préviens toujours, c'est pour moi un devoir pour éviter tant de catastrophes 1
FRANGINE, à part.
Qu'est-ce que c'est que cet homme-là?
ZAKOUSKINB.
Et j'arrive, madame, j,à la question qui est l'oljjot de ma visite.
FRANCrNE.
Je vous écoute, monsieur.
ZAKOUSKINE.
Dites-moi, madame, qu'est-que ceci?
Il lire UQ volume de sa poche.
FRANGINE
C'est mon dernier roman : V Irrésistible.
ZAKOUSKIXE.
Non, c'est moi !
FRANGINE
Quoi ?
ZAKOUSKINE.
Dites un peu, quel est le sujet du livre?
FRANGINE
C'est l'histoir<' d'un homme séduisant au possible...
ZAKOUSKINE.
Justement !
FRANGINE
Tendre et passionné, un cœur ardent, une intelligence très fine, une parfaite élégance d'esprit...
ZAKOUSKINE.
C'est prodigieux.
FRANGINE
Cet homme rencontre dans un château de Tourainc une jeune filh' exquise «'t pure, EUe est pauvre. Il l'aime, il en est aimt''. Elle va être à lui. Ils font ensemble de lonjçues et douces promenades. Mais, un soir, au moment d<' la prendre dans ses bras, il songe qu'il a deux fois son âge, qu'il pourrait être son père. Il se reprend. 11 s'arrange sans qu'elle s'en doute pour lui laisser une partie de sa fortune. Et, sans lui dire adieu, il part pour entreprendre une expédition au Thibet.
ZAKOUSKINK.
Eh bien, madame, vous avez écrit là l'histoire de ma vie I
FRANGINE
Non ! Ah eà par exemple !
ZAKOUSKINR.
Jugez : 11 s'en faut de quelques détails infimes. Moi aussi je rencontrai dans un casino de ma patrie...
FKANCINE.
Une jeune fille ?
ZAKOUSKINK.
Non, une dame, un peu forte, énorme même. Elle était riche. Elle m'aima. Je fus à elle. Elle avait de la tendresse, beaucoup de ten-
dresse. Parfois elle me prenait dans ses bras, et faisait m courant le tour du jardin. Moi aussi, un soir que j'étais assis sur ses {genoux, je réfléchis qu'elle avait drux fois mon âge, qu'elle pourrait être ma mère. Je me repris. Moi aussi je m'arrangeai sans qu'elle le sût pour emporter une partie de sa fortune. Et je partis brusquement, sans lui dire adieu, pour entreprendre un séjour à Trouville. Eh bien, n'est-ce pas prodigieux, l'avouez- vous?
FRANGINE, riant.
Je l'avoue !
ZAKOUSKINE.
Et vous comprenez pourquoi j'ai tant voulu vous connaître !
FRANCINE
Mais je suis ravie, vous savez. C'est ce qu'en France nous appelons une véritable occasion. Et vous ne vous êtes pas arrêté là, sans doute ?
ZAKOUSKINE.
Certes, mille aventures, tendres, dramatiques, idéales, lucratives. Que vnus dire pour ne pas être fat? Je plaisais. C'est curieux, quand je suis quelque part, je sens ijue je plais. Oh ! ce n'est pas moi, c'est le charme de ma race.
FRANGINE
Ah ! oui I le charme slave !
ZA.KOUSKINE.
Vous le sentez ?
FRANGINE
Non !
ZAKOUSKINE.
C'est étrange ? car c'est en France qu'on a
inventé le charme slave. Nous ne savions pas
\ que nous l'avions. Vous nous l'avez dit, nous
l'avons cru, et, depuis, nous nous en sommes
servi.
FRANGINE
Je n'en doute pas.
ZAKOUSKINE.
Et moi plus que tout autre, car je suis plus que Slave. Je suis Tcherkesse. Vous le sentez ?
FRANGINE
Pas encore f
ZAKOUSKINE.
C'est étrange. Mon pays est celui des musiques berceuses et des danses lascives.
FRANGINE
Et vous êtes lascif?
ZAKOUSKINE.
Infiniment ! C'est ce qui m'a fait réussir dans l'administration.
FRANGINE
Mais c'est un titre!
ZAKOUSKINE.
Chez nous il en faut, madame. Si j'ai obtenu le grade de colonel, ce n'est pas à la faveur que je le dois, mais au succès de mon ballet des Ondines, au théâtre impérial.
FRANGINE
C'est vrai. J'oubliais que vous êtes un chorégraphe célèbre.
ZAKOUSKINE.
Illustre suffit. J'ai la gloire, en effet, d'avoir inventé une czarda qui, je vous demande pardon, qui porte mon nom.
FRANGINE
Je veux la connaître !
ZAKOUSKINE.
Je vous l'apporterai. La musique est divine. C'est une œuvre géniale, et, quand je pense que cela est sorti de mon cerveau, je suis obligé de rester en admiration pendant quelques
instants. (Il fredonne et peu à peu se met à danser ) C CSt IC
steppe! Pas du Steppe. Le vent glacé entre en scène sous la forme d'un jeune homme très élégant. 11 passe à travers les saules, zzz... : puis à travers les sapins... cht !... cht... ; puis à travers les chênes... brrr... Les jeunes filles passent éperdues d'amour, beaucoup de jeunes
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filles — on (m met tant que l'on veut, cela dépend de la grandeur du théâtre — et, tout d'un coup, c'est le prin temps,, . avec son cortcg"e de fleurs, de rires et de boutons... Pas du Printemps, Les jeunes gens rejoignent les jeunes filles. Tout porto à la rêverie. Ils se jettent sur elles et les possèdent. Pas de la Possession. Et je te possède... et tu me possèdes... seulement c'est un pas que l'on fait très court, parce qu'il y a toujours des enfants qui assistent à la représentation. Puis les jeunes gens quittent les jeunes filles et reprennent leur route avec indifférence. Pas de la Satiété. Alors, à cet instant, le pope paraît au seuil de la chapelle, mystique et saoul. Il les unit. Joie générale... Tambourins et guzlas... cloches... et tutti quanti!... Pas du Pope mystique et saoul.
Il danse sur un rythme très allègre. La porte de gauche s'ouvre. Paul parait, stupéfait,
PAUL
Ohl oh! qu'est-ce que c'est que ce potin?
FRANGINE, riant.
C'est le pas du Pope mystique et saoul, mon ami. (Elle le présente.) Mousicur Ic coffite Zakouskine, organisateur des ballets russes à Paris. Mon mari.
ZAKOUSKINE,
Monsieur ! Ohl madame, tous mes corapli-
LE BUIS tJACKE by
meiits. II est ravissant. Vous permettez, (ii ou
le petit bonqaet qull porte à m boulouoièrc, passe à celle Je Paul, en «ort un autre de sa poche, et le rtfmtt à sa propre boutonnière.) "UISQUC
ma czarda est aimée de vous, madame, je me permettrai de vous en apporter la musique.
FRANGINE
J'en suis ravie.
ZAKOUSKINE, à Paul.
Monsieur, j'éprouve pour vous la plus vive sympathie. Vous le sentez?
11 lui ^rre la main.
PAUL
Mais...
ZAKOUSKINE.
Non? (11 lui serre les deux mains.) Et COmmC Ça? PAUL.
Ah! comme ça!
ZAKOUSKINE.
J'en étais sûr !... Exquise madame!... Monsieur!...
11 sort.