FRANGINE, HENRIETTE FAUCHEL, MARIANNE DE TERNAY
Francino sourit puis va à la porte de droite. FRANGINE.
En voilà doux numéros !... Entrez donc... Excusez-moi, j'ai eu un monde aujourd'hui.
Madame Faiinhel et madame de Tcruay enlrent. MADAME DE TERNAY.
Bonjour, chérie !
FRANGINE
Comment vas-tu?... je ne te savais pas à Paris, Marcelle?
MADAME DE TERNAY
Ma sœur est revenue ce matin, d'Anjou.
MADAME FAUCHEL.
Et, quand j'ai su qu'Henriette venait te dire adieu, je l'ai accompagnée.
FRANGINE
Tu vas bien ? Ton mari est toujours content? toujours député?
MADAME FAUCHEL.
Mais oui, seulement, comme il y a eu trois changements de ministère cette année, il a
été obligé de changer trois fois d'opinion, alors il est un peu fatigué.
FRANGINE
Pauvre garçon ! Enfin, t'airne-t il sous tous les ministères?
MADAME FAUGHliL.
Je crois. Et toi, Francine... J'espère... Quel succès !...
FRANGINE
Oh ! oh !
MADAME FAUCHEL.
On ne parle que de V Irrésistible dans tous les châteaux d'Anjou.
FRANGINE
Quel pays charmant.
MADAME DE TERNAY
Répète-lui donc ce que tu me racontais ce matin !
MADAME FAUCHEL.
Ah! oui! Imagine-toi. Nous avons donné un grand dîner au moment des carrousels de Saumur. Il y avait là le général Champlain des Gajures, l'auteur du règlement sur le ravitaillement des armées en campagne : tu en as certainement entendu parler?
Non, pas du tout.
MADAME FAUGUKL.
Eh bien, un a cité ton nom et il a dit : « Moi, je la lis, cette fenime-Ià, je la lis jusqu'à la g-auche ».
FRANGIN i:, riaul.
Oh! oii!.,. Comment s'appelle-t-il, votre général?
MADAME DE TERNAY
Champlain des Gajures.
FRANGINE
Ah! oui, j'en ai entendu parler.
MADAME DE TERNAY
Du reste, tout le inonde est du même avis à ton sujet. C'est la gloire. Tu es traduite dans toutes les langues, couronnée par l'Académie. Je me demande ce que tu pourrais avoir de plus?
MADAME FAUGHEL.
Le ruban rouge.
FRANGINE
Oh ! quelle folie!
MADAME FAUGHEL.
Si, si, mon mari — et Dieu sait s'il est froid — est persuadé que tu seras décorée avant trois ans.
FRANGINE, très ueltement.
Oh ! ça, non !
MADAME DE TERNAY
Tu le mérites î
FRANGINE
Là n'est pas la question. D'abord, je ne sais pas du tout si je le mérite... mais il y a une chose dont je suis sûre, 'c'est que je ne le demanderai jamais.
MADAME FAUGHBL.
Pourquoi ?
FRANGINE
Parce que j'ai là-dessus mon idée !
MADAMK DE TERNAY.
Laquelle?
FRANGINE
Oh! une idée très nette. Je trouve ridicule qu'on décore des femmes.
MADAME FAUCHEL.
Tiens?
FRANGINE
Mais oui, la légion d'honneur n'a pas été inventée pour nous. Qu'est-ce que vous voulez? Moi, j'ai l'impression que nous la diminuons, «'t je n'ai pas l'impression qu'elle nous augmente. Elle n'est pas faite pour être piquée entre un jabot de dentelles et un bouquet de ro.ses. Et puis, le rouge, ça ne va pas avec toutes les couleurs. Pour pouvoir porter
ça, il faudrait n'avoir qu'une seule robe, toujours la même.
MADAME DE TERXAY.
Et il n'y a pas do fommos comme ça !
l'RANUIKE.
Si. Les religieuses.
MADAME FAUGHEL.
Alors, tu exclus toutes les femmes?
FRAKGINE.
Toutes, comme on exclut tous les hommes politiques, et pour la môme raison ; parce qu'il ne faut jamais décorer ceux qui par sexe ou par profession sont exposés à toutes les faiblesses.
MAr>AMK FAUGHEL.
Pourtant il y a bien des femmes qui ont accepté la croix?
FRANGINE
Elles ont tort, elles y perdent de leur grâce, de leur charme, de leur agrément, de tout ce qui fait leur force et leur raison d'être. Le mot même n'est pas féminin. L'honneur, ce n'est pas pour nous. L'honneur, c'est une chose d'homme. Nous, nous avons l'honnêteté. C'est moins, e t c'est plus!
MADAMK DK TERNAY.
Oh! comme tu t'emballes!
'-ÈlrtblS SACRÉ 65
FRANGINK.
Non, mais c'est vrai, c'est un sujet qui m'exaspère. Je ne peux pas lire dans les journaux que mademoiselle X... ou madame Y... vient d'être nommée chevalier sans penser que ça n'est fichtre pas pour elles que Napoléon I®"" a créé l'étoile des braves. Quand, au camp de Boulogne, il l'accrocha, pour la première fois, sur des poitrines de maréchaux et de grenadiers, il avait" fait venir le casque de Dugueselin et le bouclier de Bayard pour y puiser les croix qu'il distribuait. Sapristi, s'il avait pensé qu'on en éping-lerait jamais sur des corsages, il les aurait fait apporter dans l'écharpe de Joséphine ou dans le petit soulier de mademoiselle Georges... Non, non, croyezmoi, mes petites, laissons ce ruban-là aux hommes. Ils n'ont que celui-là. Nous, nous avons tous les autres.
MADAME FAUCHEL.
Eh bien, tu ne veux peut-être pas de la Légion d'honneur, mais tu en connais joliment bien l'histoire.
FRANGINE
.Ma chérie, j(^ n'en ai jamais tant parlé!
Le domestique autre.
LE DOMESTIQUE
Madame, l'auto est là.
66 LE BOIS SAfiRÉ
FRA.NCINE.
Quelle heure ost-il donc?
LE DOMESTIQUE
Six heures, madame.
MADAME FAUGHEL.
Oh ! mon Dieu, que nous sommes en retard.
FRANGINE
Où alliez-vous ?
MADAME DE TERNAY
Chez Ritz.
FRANGINE
Eh bien, pendant que je mets mon chapeau, l'auto va nous conduire.
MADAME FAUGHEL.
Tu es bien gentille, allons, au revoir.
MADAME DE TERNAY
Et bonnes vacances.
FRANGINE
Au revoir, chéries. (Elles sortent et se rencontreol ayee des Fargetles qui entre.) TicOS, CnCOrC VOUS ?
Oui... Mesdames... (H saïue.) Un mot à vous dire, un mot urgent.
LES DEDX FEMMES, sortant.
Au revoir, à bientôt.