GRIT APRÈS LA DERNIÈRE EXPOSITION DES OEUVRES DE M. INGRES
C'est une remarque qu'on a faite depuis déjà bien des années que les violentes chaleurs de Tété portent les hommes aux fureurs de l'assassinat ou aux résolutions désespérées du suicide. On a moins dit, ce me semble, bien que les statistiques soient là pour le prouver, que les premiers jours de soleil printanier sont propices aux accidents. Vous-mêmes, si vous ouvrez les yeux, vous en pourrez rendre compte :
les chevaux dans les rues glissent plus fréquemment et s'abattent : leurs conducteurs somnolents se réveillent soudain, pleins de cris, pour outrager, jusque dans honneur de sa famille, un passant qui i-mème s'aperçoit, après coup, qu'il
vient d*échnpper à la mort, et frémit, immobile, les mains un peu tremblantes.
Les femmes vont au-devant des cyclistes et <ies automobiles, les yeux grands ouverts; rien n'indique à personne qu'elles ne les voient point, et pourtant c'est un fait ■qu'elles ne les voient point : voilà que subitement, quand presque les touche le , monstre formidable ou la petite roue silencieuse, elles étreignent à deux mains leur poitrine que rétrécit l'épouvante, et fuient, €t chancellent, et s'arrêtent, essoufflées, sur le trottoir. Et tout cela, je le soupçonne, est la faute de la saison neuve. Les hommes et les bêtes tombent, sans même s'en douter, dans une rêverie qui ne finit point ; ils assistent inconsciemment, mais avec des jouissances infinies, au travail de réparation et de rajeunissement qui se fait dans leur microcosme, en même temps que ilans tout le reste de l'immense nature; ils se construisent des joies .futures ave> les souvenirs de leur passé; ils viven
redevenus enfants, dans un univers édifié par eux; et tout leur est apparition.
C'est dans un pareil état d 'esprit, je pense, que je me trouvais un de ces derniers matins, alors que j'errais dans ces galeries sans fin oi^ Tusage est d'exposer, à cette époque de Tannée, les œuvres de nos artistes. Je m'endormais un peu au bruit de mes propres pas ; presque > seul , à la fois exalté par les enchantements de la saison verte et plein d'indifférence, d'ennui ou de fatigue pour ce que je voyais, j'étais assez près, il faut croire, de ce que certains savants, appellent « l'état second jf. Voilà pourquoi, sans doute, je ne fus nullement étonné de voir M. Ingres venir à ma rencontre. M. Ingres lui-même I Au-dessus de ses âpres yeux gris, ses sourcils dédaigneux, tirés vers les pommettes saillantes et un peu hautes de ses joues, dessinaient les deux ailes d'une pioche it la ligne droite et dure de son nez irait le manche; et serrant ses deux
lèvres minces sur son menton puissant, du haut de son habit noir au collet remonté, il dressait vers moi l'indomptable volonté de sa tête impérieuse.
— J'avais voulu voir de la peinture I me dit-il un peu sèchement.
— Peut-être, lui répondis-je avec un grand respect, mais d'une voix évasive, auriez- vous dû plutôt aller écouter un peu de musique. Nous en faisons encore d'excellente.
— Je le sais, dit-il. On m'en a fait entendre l'autre jour, chez moil
Et rien ne peut égaler la dignité, la noblesse, la fierté avec lesquelles il prononça ces deux derniers mots. Il se sentait redevenu le centre du monde ; il savait que ce monde avait les yeux sur lui, en ce moment de sa gloire ressuscitée, comme il y a quarante-quatre ans, le jour de sa mort. Et cela lui paraissait tout naturel ; il n'avait pas d'orgueil : seulement de la certitude.
— Quarante-quatre ans d'oubli et d'insurrection, dit-il, ce n'est rien; il a fallu bien plus de temps à Racine pour revenir prendre sa place, et la faire reconnaître I Racine : un homme comme moi. Le seul !
— Et alors, demandai- je, cela ne vous étonne point qu'on ait reconnu la vôtre ?
— Si, répondit-il avec une mélancolie soudaine. Parce que... parce que ce n*est pas seulement la peinture qui a changé, ce sont les caractères l
Je ne saisissais pas. Il poursuivit.
— Il y a beaucoup de portraits de femmes ici, dit-il. Montrez-m'en un, montrez-m'en un seul où une femme ait quarante ans P Vous souvenez- vous de mes dessins, de ces pauvres dessins à la mine de plomb que je faisais pour ne pas mourir de faim, au début de ma carrière, il y a plus d'un siècle, et que je méprisais ? Puisque je travaillais là pour le pain quotidien, pour
'e, monsieur, et m'assurer la chance de dnire plus tard les chefs-d'œuvre que
a8 LE BOL DE CHINE
je portais en moi, j'eusse pu flatter mes modèles, j'eusse pu trahir la vérité. Je ne Tai pas fait, et autant qu'il m'en souvienne, chose plus merveilleuse encore, on ne me l'a pas demandé. Il y avait, dans la France d'alors, des Françaises, des l>ourgeoises qui ne rougissaient pas d'avoir leur âge. Je les ai faites comme elles étaient, avec leurs lèvres pâles, la sublime amertume de leurs yeux encore ardents, le squelette même qui commençait d'apparaître sous leur visage honnête, encore beau, monsieur, très beau, mais qui ne mentait pas. Et aujourd'hui... aujourd'hui... Ah 1 vous pouvez chercher, vous chercheriez longtemps I II n'y a plus de probité — ou de courage : c'est la même chose, — ni chez les femmes, ni chez ceux à qui elles demandent de perpétuer leurs traits. La face des modèles est un mensonge : le peintre n'en tire qu'un fairesemblant.
— Mais, fis- je, il y a d'autres peintre que ceux-là.
CELtJI QUI RESSUSCITA 29^
Je faisais allusion à ceux qui s'efitorcent au contraire de rendre les effets les plus fugitifs des spectacles de la nature, ces nuances si rares qu'une fois fixées sur la toile elles ont* quelque chose de surprenant et que le commun des hommes dit : a Est-il bien sûr que cela existe P », tandis que d'autres ei^ sont émus comme d'un accord inusité qui leur déchire les nerfs en Ica abîmant de volupté.
— Ces jeunes gens, dit M. Ingres froidement, ces jeunes gens ! Ils ont pris lear plaisir pour du génie! Et le danger, quand la raison, quand la recherche intime et salutaire' des causes, qui pour l'artiste sont, la ligne — les bêtes, j'en suis sûr, monsieur, les bêtes, n'bnt des choses qu'une impression colorée, — le danger, c'est qu'on arrive aux impressions les plus vagues des plaisirs les plus bas... Vous souvenez- vous des choses que j'ai dites.
" '" M. Delacroix ?
Tous fûtes injuste, murmurai-jc.
3o LE BOL DE CHINE
— Non ! fit-il rudement. Parce que je savais que c'est à cela qu'il vous mènerait.
A travers lui, par-delà lui, je voyais sa suite inévitable. La voici I
Il me montrait des taches éclatantes et singulières qui, de loin, donnaient Tillusion d'une forme. Mais cette forme demeurait fausse, et l'on se sentait, malgré tout, comme en présence d'un tour de cartes accompli par la main d'un prestidigitateur trop lent.
— Voilà où on arrive, dit-il. Et je ne parle pas de ceux qui font des bras trop longs ou des jambes trop courtes pour donner l'impression de ce qu'ils disent être un symbole. Je ne parle pas de ceux qui font des cubes de couleur, et qui les superposent, comme des enfants qui font un jeu de patience. Je ne veux voir que ceux-là, les meilleurs. Ils ne cherchent pas la vérité, ils ont une manière, et s'imitent perpétuellement, en s 'affaiblissant chaque fois, parce qu'ils suivent leur
GlîLUI QUI RESSUSCITA 3l
manière, et non pa& la vérité. O pureté, noblesse, éternité du- vrai dans le dessin 1 On n 'imite pas son dessin, on le possède tous les jours davantage, on distingue à travers hii les • x)rigines' profondes des formes y du mouvement, du relief, la vie intime des êtres. On est toujours plus fort, on est toujours plus simple". Me voici, moi!
Je suis ressuscité. Je h*étais jamais mort.
Je ne pouvais pas mourir.
Il me regarda. Ses .. magnîfiquies yeux gris, sous l'énergie des muscles qui tenaient ses paupières ouvertes, me transperçaient,
— A la fin, me dit-il, â force dé travail, et à travers le dessin; j'avais découvert la couleur. Même la couleur l Vous vous rappelez mon odalisque et son esclave, et mes femmes au bain du harem ? Près de cent femmes nues, dans une toile grande comme ça. Et toutes vivantes, et toutes lumineuses d'une lumière différente, et pour- ' t elles ne sont pas des taches, elles ne t pas des fleurs, elles ne sont pas des
hasards radieux. Ce sont des femmeà, d'abord. Voilà ce que j'ai fait, à quatrevingt-deux ans. S'il se trouve quelque part un homme encore qui ait du caractère ; s'il se trouve quelque part un artiste demeuré fidèle à son devoir, à son crayon, à ses pinceaux, à sa palette ; et s'il vit très longtemps, et s'il travaille,, s'il regarde patiemment ceux qui ont travaillé, ceux qui savaient, et les choses en même temps, respectueux des antiques et de la vie : qu'il vienne, mon oeuvre est là. Elle lui abrégera de quelques instants le moment où ceux qui sont dignes de lui diront qu'il est roi du beau royaume.
— Maître... lui dis- je.
Il abaissa sa vue sur moi.
— Maître, répétai- je, chez nous il y a aussi la sculpture. Elle renaît, tout le monde le dit. Et dans les sculpteurs, il y en a qui ont commencé à regarder les antiques. Ils s'en inspirent, ça se voit.
— Je sais, dit-il, impitoyable. Ils fo
de rassyrien, du gothique, du grec primitif. Tout ce qui peut excuser ou accuser leurs défauts. Mais ce qu'ils ne font jamais, c'est de Tantique de la bonne époque. On ne sait plus, monsieur, s'arrêter à la bonne époque I
Il y a quelques années, il m*arriva d'aller voir, rue de la Ville-PEvêque, une exposition qui contenait un assez grand nombre d 'œuvres de Cézanne. Quelques ligures surprenaient ; elles étaient gauches, elles étaient raides, et d'un éclat qui me rappelait cette phrase lue un jour dans un feuilleton : « Ses yeux éteints brillaient d'un feu sombre » ; parfois quelqu'une avait l'air d'avoir mal aux dents ; et pourtant elles respiraient une telle conscience, une telle volonté de l'artiste d'avoir voulu voir ce qu'il y avait derrière, dans le crâne et dans la chair, qu'on n'en pouvait détacher ses veux. Nous connaissons tous ce sentiment-là, nous écrivains, pour peu que nous ayons l'amour du métier :
dans tel livre maladroit comme le Des hommes, de Bernard €ombette, mort au
cours de cette guerre, et aujourd'hui trop oublié, il y a des pages que je relirai toute ma vie, parce que personne n*avait jamais songé à les écrire, qu'elles ëont uniques dans notre littérature et dans toutes les littératbres. Le livre de Combette n'est pas une œuvre, et pourtant c'est une leçon ; quelque chose aussi comme un infirme qui aurait un beau membre. Cela vaut mieux qu'un être ordinaire, où tout est indifférent; cela vaut moins que l'Hermès d'Olympie. L'Hermès d'Olympie est beau pour tout le monde, et par conséquent un chef-d'œuvre; l'infirme au beau membre n'importe qu'aux spécialistes qui ont besoin de savoir ce que c'est qu'un beau membre. Cela fait une peiile différence; et si l'on porte Cézanne aux nues, je réclame pour Combette. On est vraiment injuste pour les écrivains, par comparaison au sort qu'on fait de nos jours •X peintres : il est vrai qu'on ne peut Iculer sur un « trois cinquante » comme
sur un tableau. Ou plutôt je ne réclame pas : je souhaite, sans Tespérer, qu'on mette les choses à leur place.
.'..A côté de ces figure», dans ces tableaux de Cézanne, des paysages et encore des paysages, une patiente répétition des mêmes motifs de paysage, non pour une différence dlieure ou de saison, mais comme si l'on avait voulu parvenir à je ne sais quoi, qui fuyait toujours. Parfois, l'évocation d'une maison ou d'un arbre, avec quelque chose de grand, d'intérieur, d'émouvant. Et puis les maisons avaient l'air tout à coup de tomber les unes sur les autres comme des châteaux de cartes; et puis les couleurs étaient fangeuses. Non seulement fangeuses, mais comme transposées les unes dans les autres. J'étais accompagné d'un fervent de Cézanne et je m'écriai :
— Oh I conmie c'est intéressant 1
— N'est-ce pas ? dit l'admirateur de Cézanne. Génial, c'est le mot, génial. I pur génie 1
— Non, répondis- je, ce n'est pas ce qui m'intéresse : c*est que cette peinture me rappelle exactement les photographies d'une thèse de médecine que je viens de lire sur les déformations de ta vue chez les diabétiques.
— C'est une coïncidence I répliqua l'admirateur de Cézanne, piqué. Rien qu'uûe coïncidence.
— Cela se peut, lui dis-je.
Voilà qu'aujourd'hui le livre de VoUard sur Cézanne me tombe eiitre les mains. Il est infiniment vif, et plein, cela va de soi. L'écrivain, chez Vollard, vaut le causeur.
Les excellentes reproductions de l'oeuvre de l'artiste qui en éclairent toutes les pages accusent à la fois les mérites singuliers et les déconcertantes lacunes de celle-ci, car la photographie est une terrible épreuve :
rien ne -sauve plus alors le défaut de cons- ;tion d'un visage; un paysage confus, nd la couleur, mêm'e boueuse et faussée,
n*est plus là, devient trop semblable, comme récrivit jadis un critique, c( à ces têtes de mouches que les écoliers écrasent sur du papier pour voir ce que ça donnera ». Et l'homme enfin apparaît, au cours de ces souvenirs, délicieux d'ingénuité, et d'autant plus attirant — surtout pour un artiste, lui-même exceptionnel, et pour un psychologue, il faudrait presque dire un neurologue — qu'il est incomplet, inachevé, manquant toujours de quelque chose, comme la plupart, comme la plus grande partie des ouvrages sortis de ses mains. Il courut sans cesse après une réalité qu'il concevait bien plus qu'il ne la pouvait voir, et qui demeurait inaccessible. Une puissance mystérieuse, comme un sort jeté par un mauvais enchanteur, lui liait les mains et lui brouillait les yeux. Il en accusait la lumière, les gens, et même les ascenseurs. Il disait : a II faut étudier la nature, il n'y a que la nature. »
Et il finissait par peindre d'après des fleurs
en papier, parce que du moins celles-là ne changeaient pas, ne se flétrissaient pas, et qu'ainsi il espérait avoir le temps, enfin le temps, d'arriver à Texactitude aussi bien qu'à l'expression. Même sa foi catholique, qui était sincère, il l'expliquait avec naïveté» avec humilité — done, il faut le dire, dans un' véritable esprit chrétien — par la faiblesse non pas de l'intelligence humaine en général, mais, avec une touchante modestie, par l'infirmité toute particulière et douloureusement supportée, éprouvée, de son intelligence : « ...Ecoutez un peu, monsieur Vollard ! Moi, ie suis faible. Rome est forte I Alors, je m'appuie sur Rome. » En vérité, cet homme apparaît grand, au sens romantique et par conséquent morbide du terme, par ce qu'il a souffert. Il a souffert profondément, crueU iement, de l'écart qu'il sentait entre une conception très classique, très régulière de irt — mais oui, régulière et traditionelle, je vous assure : nui peintre contem-
4o LE BOL DE CHINE
pofain n'a plus fréquenté le Louvre, plus aimé ni mieux compris les vieux maîtres — et une impuissance qui le déchirait à réaliser cette conception. Il se pourrait bien, j'exagère pour me faire comprendre, que Tœuvre de Cézanne, ce soit le Chefd^ œuvre inconnu de Balzac, cette toile où le peintre a voulu tout mettre et où il ne reste plus rien, qu'un bras délicieux écliappé par hasard aux hésitations, au!x reprises, aux repentirs, aux pitoyables acharnements d'une main et d'un rêve qui veulent toujours mieux, recommencent, et s'égarent — un bras que le génie a fait, et que le sur-génie et le sous-homme ont oublié I Réaliser : tel fut toute sa vie l'idéal de Cézanne, et plus sage que beaucoup de ceux qui l'admirent sans mesure, il savait qu'il n'y parviendrait point. Il en exprimait son désespoir avec cette candeur qui fait de lui, toutes choses qu'on lui puisse opposer, un être qu'on aimera comme on aimerait une femme. Il mépri-
CELUI QUI NE RÉALISAIT PAS ^l
sait Bouguereau : cela est permis. Mais par instant il protestait : a II ne faut pas dire du . mal de Bouguereau : Bouguereau a réalisé, » Tous ceux (jui ont conscience de ce qu'est leur art et même leur métier comprendront la vérité profonde de cette phrase. Pour les autres, il faut les plaindre.
J'en étais là de mes méditations. Je nie demandais quelle était la valeur, la valeur dans l'avenir, de cet artiste original et imparfait, quelle était la cause de sa vogue actuelle,; et ce qui fait que, comme on dit, et comme on vous dit a il ne faut pas le discuter », sous peine, j'imagine, d'avoir l'air d'un imbécile. J'en étais là, quand je rencontrai VoUard. Je lui racontai ma visite rue de la Ville-l'Evêque, et mon cri : << Ces Cézanne I C'est exactement ce que j'ai vu dans un ouvrage qui reproduisait des essais de malades diabétiques, peintureis ou dessins. » Il me répondit :
— Diabétique? Mais il l'a été pendant i^t ans. Jusqu'à sa mort.
Maintenant, comprenez bien : il ne s^agit pas de dire que n'importe quel diabétique pourrait faire a du Cézanne »* Gela serait aussi parfaitement idiot que de s'imaginer qu'il suffit d'ainier les spiritueux pour être Musset ou Verlaine, ce que beaucoup de jeunes hommes ont cru, malheureusement, sans aucun profit pour eux ni pour vous. Seulement cela peut expliquer les motifs actuels du mérite très spécial qu'on attribue à certains artistes.
C'est, en effet, que nous sommes toujours en plein romantisme. Avant le romantisme, un artiste devait être humain, pleinement humain, dans ce que l'humanité a de plus général. A partir du romantisme, on a voulu qu'il fût particulier, toujours plus* particulier, toujours plus différencié, plus exceptionnel. Cela revient à dire que de nos jours. Corneille, Boileau, Potissin, La Bruyère, La Rochefoucauld, Le Sueur et même Racine, ne seraient plus probablement écrivains, dramaturges ou peintres :
ils n'auraient aucune des qualités exigées.
Ils seraient industriels, ou banquiers, ou militaires, ou peut-être journalistes, ce qui est horrible à pensera Et même, il est à peu près certain que Cézanne ou Van Gogh — Van Gogh, dont Cézanne disait : « Il fait, de la peinture de fou » : le propre des (( tempéraments » qui ne sont que des tempéraments est de ne pas se comprendre entre eux r— eussent été bien obligés de faire autre. chose que de la peinture. C'est qu'il, y a deux siècles on demandait à l'artiste d'être un homme supra- normal. On lui demande aujourd'hui d'être anormal.
' ...Mais je m'aperçois- que tout ce que je tiens d'écrire ne signilîe rien sans doute.
La grande question, la seule question en effets pour l'immense majorité des « amateurs » , est de savoir si Cézanne « se tendra toujours aussi bien .iprès la guerre ». r les gens paraissent nourrir l'impres- 1 que la guerre est un cataclysme après
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lequel tout doit changer. J'ai le sentiment qu'il n'en sera rien. Il y eut déjà vingtoinq ans de guerre, qui se sont terminés en i8i5. Après cette guerre, on a eu la même littérature, la même peinture et la même sculpture que sous le premier Empire, jusqu'aux environs de i83o. Il y a eu la guerre de 1870 : après cette guerre, on a eu les mêmes opérettes d'Offenbach et d'Hervé, les mêmes comédies de Meilhac et Halévy, les mêmes romans de Daudet et de Zola que sous le second Empire. La littérature et l'art n'ont changé que lorsque changèrent les générations et la société, et avec les générations et la société la manière de sentir et de concevoir les problèmes de la vie sociale. Il en sera ainsi dans quelques mois, soyez-en bien convaincus : et il n'y aura point de krach de Cézanne... pour le moment.
...M. Guillaume Apollinaire, dans un numéro des Soirées de Paris ^ lui consacra jadis une biographie où la sympathie maligne se joint avec un grand charme aux réticences de l'attendrissement : puisqu'il y a pire, de nos jours, il ne faut pas, vous le sentez bien, dire tout à fait que Henri Rousseau fut un grand peintre. Cela pourrait nuire aux autres; et c'est ainsi qu'un peu d'équité, par l'excès même des iniquités, parvient à s'introduire dans les jugements des hommes.
Ck>mme il avait été employé d'octroi, on l'avait surnommé le Douanier, ce titre pouvant être considéré comme le terme noble qui désigne sa fonction. C'était un très
livre homme et un très brave hoknme, bablement avec un grain de folie. Tout
au long de son existence, il se crut hanté et persécuté par des fantômes. A Tépoque où il accotnplissait encore son service de gabelou aux barrières de Paris, il voyait des larves infernales s'approcher jusqu'à , dix pas de lui et le narguer, le suffoquant d'odeurs puantes : et n 'est-il pas 'singulier que cette cervelle presque illettrée ait retrouvé là un des traits que signalent le plus communément les vieux grimoires de démonologie. ? Henri Rousseau leur tirait des coups de fusil, ce qui permet d'expliquer d'ailleurs que l'administration se soit trouvée heureuse de le pouvoir mettre à la retraite : mais un fantôme, tout le monde le sait, ne peut être tué de la main d'un mortel. Ceux-là se contentaient de reparaître à, quelque autre place.
Parfois,, sans doute pour éloigner ces monstres, ou les apaiser, le douanier Rousseau prenait son violon, et jouait, sur les routes, des airs de sa compoàition ; car il était musicien. Il offrait même, à ses amis.
HENm ROUSSEAU, PEINTRE ET DOUANIER 4 7
dans son très modeste atelier de Plaisance, des concerts où Ton exécutait VAve Maria de Gounod, la Marche des pierrots de M. Bosc, Babillage de M. Gillet, les Deux frères, de lui-même, pour finir par la Marseillaise. Il était encore poète. On cite de lui ce quatrain,, intitulé Inscription pour le Présent et' le Passé,
Etant séparés l'un de l'autre, De ceux qu'ils avaient aimés Tous deux s'unissent de nouveau Restant fidèles à leur pensée.
Et je vous assure que c'est de la poésie, qui me paraîtrait même d'une impénétrable' abscondité si je ne croyais deviner qu'il s'agit d'un veuf et d'une veuve associant leurs regrets éternels par un mariage de raison; car ce quatrain est calligraphié audessous d'une remarquable composition picturale représentant un monsieur et une ' ne se donnant la main tendrement, lis qu'au ciel, au-dessus de leurs têtes,
planent, indulgentes et rêveuses, les figures d'un autre monsieur et d'une autre dame.
Et il était peintre, aussi, comme on voit.. Je ne voudrais pas dire trop de mal de sa peinture. D'abord parce que ce serait trop facile, et que dans une certaine mesure cela serait peut-être injuste^ Cet homme ingénu, maladroit, ignorant, sin« cère, avait un sens instinctif de la composition, et conservait, des primitifs et des Persans, la gaucherie, la raideur, la patience méticuleuse, le besoin de a raconter une histoire » avec son pinceau. Il en différait parce qu'il n'avait pas « appris » et que les Persans et les primitifs nous montrent au contraire tout ce qu'on savait à leur époque et dans . leur pays, avec quelque chose en plus, qu'ils apportaient quand ils étaient des artistes dignes de ce nom. Ils faisaient des pas en avant : Rousseau était un pauvre diable demeuré en arrière, et auquel ils eussent dit : « Tu ne sais rien ' " Il ne faut ni rire ni s'extasier devant
toiles, mais Tes considérer comme les presque douloureux essais d^un vieil enfant en qui il y avait « quelque chose », ou d'un imagier populaire, du genre de ceux qui ont tracé des coqs, des fleurs, des personnages naïfs sur des assiettes campagnardes ou les estampes d'Epinal. En somme ce fut un peintre pour gens de lettres qui n'aiment pas la peinture parce qu'ils n'y comprennent rien. C'est l'histoire, ou la bizarrerie, ou la théorie qu'on leur fait pour leur expliquer que « ça doit être comme ça » qui les intéressent; et ils demeurent convaincus par raison démonstrative, n'éprouvant en aucune manière cette volupté sensuelle que doit produire la véritable oeuvre d'art : tels des amants aveugles que l'on pourrait faire cohabiter avec le squelette de leur bien-aimée en leur disant que c*est la bien-aimée. Les Allemands, assez disposés d'ordinaire à se "•er persuader de la sorte par raison onstralive, ont payé très cher non seu-
bo LE 60L DE CHINE
lement les puérilités vieillottes du douanier Rousseau, mais bien d'autres machines cadavéreuses, enfantines, ou purement théoriciennes, qui font regretter celles-ci et que d'ingénieux industriels achètent pour quelques sous — ils disent le contraire, mais ils savent ce qu'ils font — pour les leur revendre très cher. Mais de là même justement me vient une sympathie patriotique pour les galfâtres qui se sont payés d'avance, de la , sorte, des dévastations boches : car je regrette moins, je l'avoue, VHeureux Quatuor du Douanier, qui est pourtant ce qu'il a fait de plus' acceptable, que nos pendules. Un jour pourtant, il y aura de ce côté un petit krach, car il est inévitable qu'on finisse par découvrir, même dans les milieux les plus insensibles', que la technique d*un tableau est la technique du dessin et de la couleur, non pas celle de la philosophie, de la littérature ou de la physique. Toutefois je n'en ai cure en ce qui me con-
HENRI ROUSSEAU, PEINTRE ET DOUANIER 5l
cerne, étant sans doute un abominable égoïste. La seule chose qui m'inquiète un peu, c'est qu'il faut, pour que -nos voisins croient à l'excellence de ces « œuvres d'art », qu'il en reste quelques-unes en France, chez des gens quafifîés « amateurs », et que je frémis à l'idée de les avoir sous les yeux.
Aussi bien, n'est-ce point le talent du pauvre Douanier qui force mon attention, c'est sa vie : il est impossible de ne pas la trouver triste, heureuse, pure, troublée, illuminée d'extases, abreuvée de douleurs comme celle des plus grands artistes. C'est cela qui est singulier, c'est cela qui donne à réfléchir. Le brave Rousseau allait le dimanche aux bois de Clamart ou de Ghaville; il en rapportait des fleurs, des feuilles et des branches qu'il copiait de toute sa conscience comme le voulait Kuskin, dont il n'avait sans doute jamais itendu parler. Il mettait toute son âme ms sa peinture, et comme un véritable
grand artiste dont le premier souci est la probité vis-à-vis de lui-même, il faisait tout ce qu^il pouvait. Il connut aussi la rigueur des lois humaines : innocent comme un enfant, il avait avalisé, pour un ami, un chèque illusoire. Le tribunal lui infligea la prison, mais lui accorda le bénéfice de la loi Bérenger. Quand il eut compris cette indulgence, Thumble et doux rêveur s*écria : « Merci, mon président l Si vous voulez, je ferai le portrait de votre dame. » Dites-moi si Van Dyck ou Ingres eussent exprimé plus fièrement leur gratitude l
Et il était pauvre, aussi, pauvre comme dans le& légendes, et gai comme dans les légendes, malgré les billets protestés, les recors, le sinistre problème du loyer qull fallait acquitter et des quinze francs qu'il . devait à son marchand de couleurs. Enfin, jusqu'aux confins de 6a vieillesse, il fut la proie des passions de Tamour. Il aima Yadwigha, la belle Indienne, il aima lei deux épouses qu'il perdit successivement,
il aima, à soixante-quatre ans, une veuve de cinquante-quatre ans, à laquelle il écrivait, dans un style touchant et inculte, des choses déchirantes, qui lui répondait : « Vous êtes mon bouffon », lui mangea les quelques sous si péniblement amassés, et n'assista même point à son enterrement! Et quand il mourut à l'hôpital, mais croyant à sa gloire, il ne manqua même pas au Douanier cette épitaphe exquise, que composa Guillaume Apollinaire et que vous pourriez lire sur sa tombe, au cimetière de Bagneux :
Gentil Rousseau, tu nous entends.
Nous te saluons
Delaunay, sa femme, monsieur Quéval et moi.
Laisse passer nos bagages en franchise
à la porte du ciel.
Nous t'apporterons des pinceaux, des couleurs,
des toiles
Afin que tes loisirs sacrés dans la lumière réelle
Tu les consacres à peindre,
Comme tu tiras mon portrait,
La face des étoiles.
Si to^te8 ses œuvres élaient perdues, s'il ne nous restait rien de lui que cette biographie, que penserions-nous du Douanier P Quelle différence pourrions-nous faire entre lui, visionnaire, passionné, infortuné, et le visionnaire, paissionné, inforluné Michel- Ange ? Et alors P Que conclure des vies des saints, que conclure des vies des vrais et grands artistes, de leurs misères et de leurs joies, qu'on nous donne comme excepfionnelles ? Qu'est-ce qu'elles prouvent, que signifient-elles P Quelle inquiétude, ou quelle leçon I
A FIXIN
A monsieur Masson, amateur d-art.
...L'un d'entre nous a dit : « C'est à Fixin ; il paraît que personne jamais ne s'y arrête plus pour le voir; mais nous pouvons passer par là. » Sûrement, nous pouvons passer par là I Nous pouvons passer partout. La lourde automobile, emportée par son puissant moteur, ne connaît pas de distances, ni d'obstacles. Quand parfois, malgré sa pesanteur formidable, elle a pris son élan pour enlever une côte et qu'elle arrive au sommet, on voit monter avec elle les bois, les genêts éclatants, les rochers et les nues ; on croirait qu'elle va s'envoler, qu'elle va enfin s'envoler comme ces aéroplanes que sa force a fait naître.
Nous sommes encore dans le Morvan : des onts arrondis, herbus ou couverts de rets, pénétrés d'eau, ruisselants d'eau
éternellement, sans que les dessèchent jamais les grands soleils de cette fin de printemps; une sorte de tristesse partout diffuse, malgré la lumière, malgré les genêts, malgré les oreilles-d'ours, ces voluptueuses et sourdes orchidées de nos pays de France; un paysage en mineur comme un chant primitif qui parle de tout, même de joie, avec mélancolie. On se sent accablé ; les paroles s'arrêtent. Quelqu'un dit : (( Où est-elle, à la fin, la Bourgogne I Ne sortira-t-on pas d'ici ? » A peine a-t-il prononcé ces mots, que là-bas, comme si on les avait évoquées, âpres, décharnées, escarpées comme des falaises battues par l'océan, apparaissent d'autres collines ; et il n'y a plus de forêts vers cet horizon qui se précipite, il n'y a plus de ruisseaux limpides, c'est comme un monde nouveau ; la couleur même des plantes a changé. La voilà, elle vient vers nous, la Bourgogne, avec les pierres brûlées de son squelette d chaux, ses grands labours profonds dam