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la glèbe toute rouge, ses vignes qui moutonnent, ses innombrables vagues de vignes. Jusqu'à . l'air qui n'est plus le même : l'odeur sèche et surchauffée des grands pays calcaires. Elle vous baigne, elle vous pénètre, elle vous rend plus allègres en vos membres, plus rapides et divers en vos décisions ; et ce ne sont plus les mouches noires des terres humides qui vous heurtent la face dans le vent de la course : des abeille^, maintenant, par milliers, parce que la vigne est en fleurs.
Le pollen jaune de leurs pattes poilues s'écrase sur les grosses lunettes ; parfois elles peuvent fuir, parfois elles tombent mortes. On les plaint, on les aime, on les regarde ; et d'autres continuent de mcmter vers vous, du fond d'une vaste plaine, plate, verdoyante, sans bornes, pareille à une mer d'où monteraient des arbres et des clochers.
lors on prend de petites routes qui nent et s'enlacent au flanc des coteaux ;
on se perd, on se retrouve; des sapins apparaissent parmi des rocs, noirs et droits, obstinément hoirs et droits comme des soldats en deuil et au port d'arme. Il y a une petite maison, bien humble et même pire, parce qu'elle ressemble à une bourgeoise ruinée, il y a aussi une vieille femme. « C'est ici Fixin, Je monument de Napoléon ? — Oui, c'est ici. » Un étonnement me vient. Je croyais que ce Noizot.
qui fît élever par Rude un monument à son chef Napoléon, qui paya le bronze, la pierre, les ouvriers, qui acheta ces quelques arpents de bois et de colline, parce que ce cadre était beau et digne de l'homme qu'il avait servi, je croyais qu'il était riche. Un roi de la terre, un roi de l'or n'aurait pas fait plus : commander une statue à Rude, à Rude lui-même; payer, une forêt pour que cette statue fût à sa place I Je me trompais. Il était presque pauvre. Mïiis il a donné tout ce qu'il avait pour honorer son maître. Simplement.
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— La statue est là-haut, dans ces grands arbres. On monte cet escalier, dit la vieille, d'un air tranquille.
Elle n'a pas Tobséquiosité des gardiens ordinaires. C'est qu'il vient peu de monde sans doute. Elle est très seule.
...Un escalier en rocailles recouvertes de mousse; on n'a guère de pas à faire, e1 tout de suite on est devant la statue : a A Napoléon, Noizoi, grenadier de Vîle d'£I5e, et Rude, sculpteur. » Rude aussi a donné son temps et son génie. Simplement. On ne l'a pas payé.
Napoléon est là, au milieu des sapins.
Il se réveille, il lève la tête, il entr 'ouvre à peine les yeux. Son bras lève le lourd manteau où la mort a dormi. Son aigle seul à ses pieds n'a pas ressuscité, l'aigle, vous savez, dont un grand coup de vent a cassé les deux ailes 1 Voilà tout et c'est sublime. C'est Napoléon. Rude a fait ça.
itour, il n'y a pas de drapeaux, pas
édifices, pas de colonnes rostrales, il n'y
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a rien que ce grand paysage muet, la demeure mesquine et déjà ruineuse qu'a fait construire celui qui l'aimait pour être plus près de Lui, et aussi sa face de vieux soldat, perpétuée dans le bronze, mais assez loin, à sa place de sentinelle, comme à rile d'Elbe. Ils ont fait ça, lui et Rude, le génie et la fidélité : ce glorieux céno* taphe, vide d'ossements, mais plus plein de souvenirs et de gloire que celui des Invalides, la grande tombe en porphyre rouge qu'on voit au fond d'un puits magique. Ils ne savaient pas. Ils étaient républicains, républicains comme ceux de leur jeunesse qui chantaient :
Si le despotisme conspire.
Conspirons contre tous les rois !
Car c'est pour ça qu'ils veillaient « au salut de l'Empire ». Et c'est pourtant cette confusion heureuse qui a > maintenu saine et patriote, durant près d'un siècle, ^ bourgeoisie dont nous descendons. Il fa
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donc l'excuser; on a presque envie de la glorifier. Et c'est un phénomène étrange^ mais évident, que la victoire, durant dés générations, engendre, même en art, de l'héroïsme et de la fierté; la défaite, de l'avilissement.
Je suis allé au musée de Dijon revoir les œuvres du grand Rude. Comme il est toujours semblable à lui I Tous les bustes, toutes les effigies qu'il modela pour représenter un homme particulier, un sentiment individuel, il semble qu'il les ait exécutés avec négligence, avec mollesse, et comme absent de lui-même. Il ne se ranimait que pour exprimer des émotions générales à tout un peuple, des idées commune^, j'entends communes à une nation:
le tombeau de Cavaignac, VEveil de Napo* léoUf le Départ des volontaires : c'était un sculpteur civique. Je me souviens d'avoir ^sé, avant la guerre, devant ce Départ volontaires 9 en compagnie d'un jeune
anarchiste qui aime les belles choses — il y en a. « Cela est sublime, me dit-il.
Quel dommage que la signification en soit si ridicule ! » Il n'aurait point parlé de la sorte si ses pères, ayant été vaincus, n'avaient commencé à se résigner à leur défaite. Il se trompait, aussi : car si cet Arc de Triomphe et ce Départ des volontaires ne donnaient malgré tout l'envie de passer dessous le lendemain d'une victoire, ils ne seraient pas si beaux.
C'est aussi une chose très singulière que l'unité d'esprit qui inspira ces sculpteurs bourguignons. Tout ce qui se trouve dans Rude, avec des moyens d'expression différents, est déjà dans une vieille pieta découverte dans le village de Chambol, et qui est maintenant au musée de Dijon. Ces statuaires probes, exacts, épris de la réalité des formeSj pénétraient celles-ci d'un sentiment profond et universel; ils avaient besoin d'exprimer ce que tous pensaient, d'être compris, d'émouvoir. Ils étaient reli-
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gieux, ils furent patriotes. A cette heure ils sont humains : Vous souvenez-vous d'avoir vu, au Salon, le monument de Bouchard aux morts du dirigeable République ? Et il est boa, il est heureux qu'on doive le retrouver plus tard loin des hommes, au détour d'une route, dans les plaines de la Loire. On sera seul avec lui.
^ Pour Lugné'Pqe, qui nous fit revoir la Duncan à Paris.
On est dans Un théâtre ordinaire, entouré de spectateurs ordinaires, ceux qu'on ne connaît pas, à qui on n'a jamais parlé, et comme pour supprimer jusqu'aux plus ordinaires des artifices, sur la scène il n'y a même pas de toile de fond : rien que des rideaux gris pâle, couleur du poil ras d'un chat de Siam. Alors il vient une femme, toute seule.
Toute seule, dans ce grand espace nu et à peine éclairé. Elle n'est pas grande, mais ses jambes sont longues, harmonieuses, pourtant musclées, avec des caractères et comme des accents qui parlent. Elle n'est pas belle à la façon des filles de la Grèce antique dont elle porte le vêtement, mais sa face est pleine d'une grâce heureuse
et charmée — et Ton ne sait rien de son corps, qui n'est couvert cependant que d'une tunique pâle ou rose, parce qu'on n'y voit plus bientôt que des mouvements, non pas des formes. Elle danse, et il y a aussi ses bras qui s'allongent ou se plient, cachent à demi sa tête légère ou lui font une couronne, ses doigts qui quelquefois font le geste des joueuses de flûte, quelquefois se lèvent un peu pour dire :
« C'est là-bas, entendez- vous ? Là-bas il y a un bruit/ Mais où ? »
...Elle veut être une très jeune fille qui joue, au bord de la mer, avec des osselets.
Elle est couchée, toutefois elle danse toujours; — comment fait-elle,, pour avoir l'air de danser, étendue ainsi, et presque sans mouvement ? — elle lance les osselets, ils retombent, elle les rattrape, elle voit la mer, on' la voit comme elle, son corps s'harmonise à la forme des vagues, à la mleur de ces petites choses polies, qu'elle it dans l'air, amuse ses yeux ingénus.
Maintenant la flotte grecque arrive, pleine de jeunes hommes victorieux. Elle l'entend de loin, il y a des buccins qui sonnent sur les flots. Il faut qu'elle coure au-devant des guerriers, et la voilà qui court en effet. Sa poitrine est gonflée d'air, ses bras, ses coudes et ses épaules accompagnent le mouvement de ses pas, et elle galope, elle galope littéralement, dans la joie, dans la pure joie cruelle du triomphe, avec une foule d'autres petites filles comme elle, qu'on ne voit pas, mais qui existent, parce que son geste les crée. Elle crie à ces vainqueurs qu'ils sont des vainqueurs, elle leur demande s'ils ont beaucoup tué, s'ils rapportent des dépouilles, s'ils sont riches, s'ils épandront leurs richesses. Eux, ils s'en vont, riant sans doute, chargés d'armes et d'or, au milieu de ce cortège, de cette joie qui grandit, de cette course qui se hâte, de cette danse toujours plus vive. Je ne sais pas si c'était cela, le péan des Grecs, mais c'est sûrement ainsi que
danse une race très jeune, qui ne pense pas à la pitié, qui ne s'attendrit pas, qui est joyeuse, purement joyeuse. J'ai vu cela dans des pays très lointains, chez des peuples très barbares. Seulement, ici, il n'y a plus de rudesse que dans le fond des choses, non pas dans l'apparence; toute cette férocité s'idéalise, se transforme, s'envole — et à la fin, dan» la demi-lumière, le sol seul étant un peu plus éclairé, cette danse a l'air de s'achever sur de la nue.
Isadora revient. Elle est un jeune Scythe, qui a lutté du poing, et renversé son ennemi, et gagné de la gloire. Ses gestes le disent silencieusement, toute la scène est là sous nos yeux : les premiers coups portés, les feintes, les parades, la fuite simulée, puis l'attaque, le retour sur l'adversaire qui cède; elle' le presse, il s'effondre; ses poings se baissent, il est à re. Et qu'un tel spectacle devrait être
irouche, qu'il inspirerait plutôt de l'hor-
reur et de la répugnance ! Mais ce n*est plus qu'un jeu, ce n'est plus qu'un poème, il n'y a là qu'une vierge qui s'amuse et s'enchante du récit d'un combat; et quand elle s'arrête enfin, le bras levé, fière, exaltée, raidie dans sa tunique d'adolescent, c'est une statue, c'est la Victoire immortalisée. On applaudit... Alors elle salue, non pas comme une ballerine, mais d'un geste singulier, ingénu, primitif, presque gauche, comme une fille des champs interdite qui manque sa révérence.
Et elle revient encore en bacchante, des pampres dans les deux mains, et des fleurs.
Les fleurs, elle les jette ou les froisse; les pampres, elle les garde, les brandit, en fait comme le moyen d'une espèce d'incantation, car en vérité, comment, sans sorcellerie, me croirais-je ainsi transporté sur un coteau, au milieu des vignes, et d'où viendraient cette odeur de vin et cet étourdissement ? Il n'y a qu'Isadora qui danse, voilà tout. Une iemme fait sur un
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plateau, devant ces rideaux gris, couleur de chat de Siam, des pas qui ne sont même point des pas de danse, qui n'appartiennent à . aucune danse connue I Est-ce donc suffisant P Mais elle s*effile, mais elle grandit, mais ses pieds se rapprochent, et ses hanches se gonflent et ses bras s'unissent :
c'est une amphore qui danse, une amphore qui bondit, pleine de vin !
En vérité, je suis ivre moi-même I Ce n'est pas une amphore, c'est une femme qui est ivre avec moi, qui a bu, jusqu'à trébucher, le jus fermenté de la cuve, et qui déclenche sa tête, par coups secs, comme si elle ne tenait plus sur ses épaules I Et les pampres s'éparpillent, et les mains ne se dirigent plus que vers des choses confuses, obscures, ardentes, désirées, du plaisir diffus, du plaisir qui est en elle, et qu'elle voit dehors. On n'est pas plus -ivre, décidément, puisque moimême je suis ivre à la regarder, et que j'entends, je vois tant de choses : un
paysage, des cris, un vignoble, des cyprès, et Bacchus, et Silène, comme sur les images qui se mettaient à vivre et à bouger, du temps que j'étais enfant et que j'avais du génie, comme tous les enfants!
Mais on n'est pas plus déchaînée et plus harmonieuse, plus pleine de la joie du vin et plus réservée. On n'éprouve pas plus fortement toutes les passions qui privent de pudeur avec plus de pudeur. Oui, oui, c'est l'ivresse divine, celle qui est un rite, une prière, celle qu'il fallait simuler, avec art et suivant des formules, « pour qu'il y eût du vin l'année prochaine », celle qui avait disparu du monde I Une femme vient de la retrouver par divination, par instinct, ou peut-être au contraire par l'espèce de sensibilité cérébrale, rouée, consciente et naïve à la fois, qui caractérise sa race.
On ne sait pas. Il est possible qu'Isadora ignore une foule de choses et qu'elle invente le reste, qu'elle mélange une in fi-
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nité d'époques, et que cela n'ait aucune importance, et même vaille bien mieux.
Tout à l'heure, quand elle a dansé, tout l'univers et nous-mêmes avions trois mille ans de moins : il est probable que ce miracle essentiel est fait de bien peu, sinon d'elle-même.
La musique? C'est à peine si elle en suit la mesure. Elle n'écoute pas des notes, elle entend des paroles, et c'est sur ces paroles qu'elle danse. C'est une mime avaQt toute autre chose. Elle danse du Beethoven, du Gluck ou du Grieg P Com« bien mieux, et avec plus de vérité encore, elle commenterait sans doute une chanson populaire, dont le sens se développe et grandit de couplet en couplet, alors que la mélodie reste la même, courte, un peu sèche et bien rythmée I Elle-même le dit:
<( Je danse beaucoup mieux un air lors^ qu'on ne le joue pas : c'est alors qu'on itend! » d'est en cela qu'elle donne
vraiment Timpression de la danse antîqufe, alors que quelques notes seulement, ou même la cadence unique des mains frappées ou des crotales accompagnaient Tinfinie variété des mimiques.
L'exactitude historique p Elle-même avoue qu'elle ne s'en soucie pas toujours, et elle a bien raison. Dans la même suite de scènes, elle apparaît vêtue tantôt comme une vierge de Polyclète, tantôt comme une nymphe de Botticelli ou du Titien.
Elle est arrivée un jour d'Amérique avec ^es yeux ingénus et un peu sauvages, elle a vu des chefs-d'œuvre divers dans des musées divers, elle en a retenu ce qui lui -convenait, elle en a gardé ce qui s'appliquait à son instinct. Mais si le rÔle des poètes et des artistes est de révéler, elle est bien, malgré tout, elle qui très probablement ne sent pas musicalement la musique, elle qui a bien de la peine à «uivre et à comprendre une cadence, ar-
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liste et poète. Il y a des mensonges plus vrais que la vérité textuelle et l'exactitude documentaire, il est des erreurs archéologiques fécondes même pour les archéologues. D'ailleurs, mimer la joie d'une bataille, l'ivresse d'une lutte ou celle du vin, et justement, par instinct, de cette manière, c'est bien revenir aux origines mêmes de la danse, alors qu'elle était un rite religieux, imita toire et magique. Gela n'empêche pas qu'il y ait des bornes à l'art, et quand Isadora fait autre chose que célébrer l'enthousiasme et la joie, elle ne célèbre plus rien, elle se trompe et l'on reste froid.
On reste froid parce qu'elle ne saurait, je pense, sortir de sa nature, qui est d'être pleinement, d'une sorte irrésistible et unique, un être jeune et enthousiaste. Et elle est^ aussi, d'une façon toute particulière et irrégulière, mais triomphante, belle 'X)mme les modèles qui ont inspiré les
grands artistes. Elle suggère autre chose que ce qu'elle est, et on ne sait pourquoi.
Gomme TEve du Sodoma, ses genoux font penser à des pêches, et ses lèvres sont celles d'un enfant qui vient de manger d^s cerises...