‹ Le bol de chine; ou, Divagation sur les beaux artsChapitre 9 sur 16 · UL BAS-RELIEF QQ · texte numérisé non relu

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avec courtoisie, lui parfaitement disposé à admettre l'égalité des deux sexes dans les choses de l'esprit, qu'il n'accordait instinctivement qu'une valeur relative au jugement d'une personne qui n'aurait jamais de barbe.

La salle du quai Malaquais était pleine de gens qui voyaient pour la première fois de leur vie un bas-relief. Ils demandaient au gardien où était a la sculpture de la dame », allaient contempler ce bloc de plâtre, regardaient ensuite les autres blocs de plâtre, et jugeaient dans leur for intérieur que c'était tout pareil. Mais ceci déjà leur faisait une forte impression qu'une femme, tout de même, eût pu faire tout pareil I Après quoi ils réagissaient ou ne réagissaient point contre cette impression, selon l'idée qu'ils avaient apportée en entrant. M™* Denant résuma son opinion en disant que décidément, comme elle l'avait

Tévu, il ne valait pas la peine de. s'être

§rangé.

— Mais si, répondit M. Costepierre, mais sil Un des problèmes qui s'est depuis longtemps posé à ma pensée était celui-ci :

il y a le génie, et il y a le talent. Le talent est assez souvent une plante de serre chaude ; il exige, pour fructifier, de grands soins et des circonstances favorables. Le génie, au contraire, est irrésistible, du moins si nous en croyons les romantiques. Ecrasé, dédaigné, supplicié, il entend toujours et malgré tout sonner Theure de son triomphe. Et dans ce cas, pourquoi y a-t-il eu si peu de femmes de génie P II s'en devrait trouver un nombre bien plus considérable.

Mais j'ai lu récemment un livre de M°*® Bernardini-Sjœstedt qui m'a beaucoup frappé : il y est écrit que ce qui a toujours empêché les femmes de dire de façon originale ce qu'elles avaient à dire, c'est qu'elles avaient jusqu'ici reçu leurs méthodes et leurs procédés d'expression des hommes, et que ni ces méthodes ni ces procédés ne sont faits pour elles... Vous

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savez qu41 est des langues primitives où le vocabulaire des deux sexes est singulièrement différent. C*est un phénomène qu'on explique en disant que durant de longs siècles les hordes d'hommes et les hordes de femmes ont vécu séparées, ne se retrouvant qu'aux saisons de désir et d'amour; et de la sorte, chez l'homme et la femme, des sentiments assez analogues auraient favorisé l'évolution de langages distincts. Il en est peut-être ainsi, même chez les peuples civilisés, bien plus qu'on ne croit.

Les femmes, dans ce pays, n'ont pu jusqu'à ce jour employer que la langue des hommes, les façons de peindre ou de sculpter des hommes, et elles s'y trouvent empêtrées. Si elles arrivaient à retrouver les moyens d'expression qui leur sont propres, combien cela serait précieux, nouveau, lumineux I Tenez, il est en Ce moment deux vers de Hernani qui me reviennent à la mémoire. C'est dona Sol qui,

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tenant dans ses bras son époux expirant, dit à don Gomez :

Ne le réveillez pas, seigneur duc de Mendoce, Il dort, c'est mon mari, c'est notre nuit de noce !

J'ai toujours eu ]e soupçon que si une femme avait eu à rendre cette situation comme elle la sentait i elle eût trouvé une phrase infiniment plus douloureuse, voluptueuse ou délicate — je ne puis le dire, étant un homme, justement I — mais enfin autre chose I

— Et voilà pourquoi c'eût été choquant!

dit M°»® Denant.

— Peut-être, peut-être I En tout cas c'eût été plus vrai. Et quelle joie de voir sourdre en art un peu de vérité I Ce n'est pas si fréquent... Eh bien, tenez, dans ce basrelief du concours, il s'agissait de montrer Oreste, cet Oreste poursuivi depuis si longtemps par les Euménides, qui a pu enfin s'endormir ; et sa sœur Electre protège son sommeil. Regardez ce qu'elle a trouvé, la

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modeleuse, regardez cette main qui va tftter, qui va caresser le front du mâle fiévreux et harassé, cette, autre qui se dirige vers les hommes qui viennent : a Silence, ne le réveillez pas I » G*est de la vraie sculpture, et c*est si humain... si humain et si féminin I Alors je suis heureux. Je crois que le morceau est bon, bien que ce ne soit pas mon, métier d'en juger. Mais je suis sûr, avant tout, sûr comme un vieux lecteur dTschyle, que c'est comme ça que ça dut se passer. Et c'est quelque chose.

— * Mais, observa M™® Dcnant, elle a donc réussi parce que c'était un geste féminin qu'elle avait à représenter. Et dans tout autre cas...

— Elle aurait échoué, dit M, Costepierre, ou elle nous aurait donné une interprétation féminine de l'autre chose, qui aurait peut-être été mauvaise, mais aussi peut-être originale ou intéressante. Voilà tout ce que je puis dire... Par-dessus le marché, c'est peut-être seulement en France que ces

talents féminins ont le plus de chance de se produire. Il n*y a pas de pays où la femme tende davantage à devenir l'égale de rhomme, et c'est heureux, puisqu'il paraît que notre population n'augmente plus que faibjcment. Mais celte égalité est apparue chez nous de longue date : voilà ce que c'est que de doter les filles I

— Comment? fît M°*® Denant surprise.

— Eh oui, fit M. Costepierre. Cela leur donne de l'influence dans le ménage. Une paysanne qui a apporté une pièce de terre à la communauté a naturellement le droit de discuter la manière dont elle entend qu'elle soit cultivée. Et «i vous avez voix au chapitre pour l'éducation de. vos enfants, c'est qu'ils ne vivent pas seulement du bien de votre mari. Vous n'éprouvez pas le besoin d'être une insurgée, mais vous avez de l'initiative, chère madame, vous en avez plus qu'une Anglaise ou une Allemande. Mais oui, mais oui, ne protestez pasi

> Je demande que des industriels ingénieux construisent des roulottes, pas trop chères, où l'on pourrait vivre, dormir et mourir; ou bien qu'ils élèvent de vastes ballons captifs, avec nacelles tranformées en dortoirs; ou bien encore que TEtat bienfaisant abolisse les lois cruelles qui interdisent le vagabondage. Car je commence à désespérer de plus jamais trouver un toit pour abriter ma tête. Paris est en effet devenu inhabitable : d'abord parce qu'on démolit, ensuite parce qu'on bâtit, et à la même place. Vous ne comprenez pas, vous me répondez que ces deux motifs sont contradictoires, et que si l'on démolit ma maison, je n'ai qu'à attendre pour me loger dans celle qu'on remolira, si j'ose m'expriraer ainsi. Monsieur, ou bien

VOUS êtes un homme déplorublement naïf, ou bien vous vous faites remarquer par la plus insigne mauvaise foi. L'appartement que j'occupais était un vieil appartement dans une vieille, bête, honnête maison. On y montait par un escalier, figurez-. vous, on y mettait ses affaires dans des armoires, on 8*y chauffait avec des cheminées, et le concierge se cachait dans une loge où il rapetassait de vieux pantalons; car il ^tait en même temps tailleur, ce que j'estimais d'un secours précieux. Mais un jour les démolisseurs sont venus. Ce sont des démolisseurs hypocrites et astucieux. Ils ont commencé par laisser ma demeure tranquille, ils se sont attaqués aux autres, celles qui étaient à côté. C'était déjà bien assez désagréable. Durant dix-huit mois, j'ai respiré l'odeur du plâtre frais (le plâtre frais sent les vieilles allumettes chimiques mouillées et moisies), j'ai piétiné dans la boue, dans le mortier, dans les gravats; d'innombrables chariots ont fait tout ce qu'ils

ont pu pour m 'écraser; et j'ai connu l'în vasion de milliers de rats : chassés de leurs vieilles retraites, ils cherchaient un appartement; ils ont trouvé le mien.

Longtemps je les ai maudits. Mais maintenant je comprends leurs souffrances, et j'y compatis. Moi aussi, j'ai dû quitter ma retraite; la pioche des démolisseurs l'atteignit enfin. Pauvre exilé, j'ai connu les lits d'auberge, l'hospitalité des campa< gnes, l'abri prêté par des amis complaisants ou des parents qui accomplissaient leur devoir sans enthousiasme. Et pendant ce temps-là on rebâtissait ma maison. Et comme je suis un animal d'habitude, comme j'aime ma rue, mon quartier, mes omnibus et mes fournisseurs, j'y suis revenu ingénument. Mais si vous saviez comme elle avait changé ! L'ancienne, la vraie, était en plâtre et en moellons ; la nouvelle est tout en pierres de taille, avec

îs colonnes de marbre rose jusqu'au toit, t un dôme qui ressemble à un observa-

toirel Je ne reconnus pas non plus le concierge, ni sa loge. D'abord ce n'est plus une loge, c'est un bureau, comme chez les ministres*. Et le concierge est peut-' être un ministre : en tout cas, il n'est plus tailleur^ il est beaucoup mieux habillé que moi, et il a un air, un air... Enfin il est si beau que j'espérai u^ instant que ce serait lui qui me donnerait le denier à Dieu. Mais je fus déçu. Il me dit seulement :

— Monsieur voit comme c'est beau maintenant. Monsieur sera bien mieux qu'auparavant. Monsieur cherche sans doute un appartement. Quel prix veut y mettre Monsieur ?

— Dame, fis-je, le prix que j'y mettais autrefois. Je voudrais quelque chose dans les dix-huit cents à deux mille francs.

La physionomie de ce fonctionnaire intestin respira tout à coup le plus grand mépris, et il répondit :

— Nous n'avons pas ça ici. Je ne peux

rien offrir à Monsieur à moins de dix-huit mille francs.

— r Bon Dieu I criai- je, épouvanté.

— Monsieur oublie, continua- t-il, que pour ce prix-là il a l'ascenseur et le téléphone, qu'il est éclairé à l'électricité, chauffé au chauffage central. Enfin il y a^ la pâtisserie.

Je crus un instant qu'il voulait dire qu'en échange de la somme énorme qu'on me demandait, on me fournirait une partie de la nourriture. Pourtant je jugeai que c'était encore excessivement cher.

— Jamais, dis-je, je ne mangerai pour dix-huit mille francs de pâtisserie par an.

J'en serais malade I

Mais lé concierge consentit à me détromper.

— Il s'agit, me dit-il, de la décoration.

Ces nouveaux appartements sont splendidement décorés. Et c'est cela que nous

lommons la pâtisserie. Si Monsieur veut monter avec moi, Monsieur verra.

Il me fit prendre rascenseur. Ça, TascenseuT) c'est commode, je le reconnais.

Pourtant il faut apprendre à s'en servir.

Dans rintérieur de cette cage, c'est tout noir, et il y a des tas.de petits bouton»

sur lesquels il ne faut pas appuyer sans discernement. Une fois, faute d'avoir fait attention, je me suis tout à coup senti précipiter dans une obscurité profonde; et je n'osais plus sortir, crainte de tomber dans le vide. En frottant une allumette, je m'aperçus que j'étais descendu dans la cave. C'est traître, ces machines-là, il y a aussi des jours où ça s'arrête entre ciel et terre, sans que personne sache pourquoi, ni combien de temps ça peut durer:

il est prudent de se munir de provisions.

Par bonheur, le concierge était un homme savant. Il fit stopper l'appareil juste à l'étage qu'il voulait. Dans l'escalier, cet escalier qui ne servait plus à rien, c'était tout en marbre. En marbre rouge.

J'étais impressionné. Le concierge ouvrît

une porte magnifique, à deux battants, et je pénétrai dans une espèce de grande pièce, très longue. Je demandai, innocemment :

— C'est un couloir, ou bien la salle à manger ?

— Un couloir ! dit le concierge indigné ; c'est la galerie, monsieur I

— Bon, dis- je, bon ! Ne vous fâchez pas. Alors, on mange, dans la galerie P Ça me paraît bien étroit pour mettre une table et des chaises P

— Monsieur, me dit-il, la salle à manger n'est pas ici. Elle est en face de vous.

— Alors, à quoi ça sert-il, cette galerie?

— A quoi ça sert? Ma foi, je n*en sais rien. Mais on ne fait plus d'appartement sans galerie : c'est pour la magnificence.

Je songeai que je n'avais pas de quoi m 'offrir des magnificences si coûteuses, et dont je n'éprouvais pas le besoin. Et mon guide ouvrit une autre porte.

— Voilà le salon, dit-il, la voix em-

lia LE BOL DE CHINE

preinte d*une émotion religieuse. La cheminée est en marbre blanc, bien entendu.

G*est du marbre demi-statuaire, tout ce qu*il y n de mieux. Et voici les pâtisseries !

Les murailles étaient divisées en panneaux peints en blanc, d'une couleur crème fouettée qui me fit penser au style des romans mondains, et chacun de ces panneaux était séparé des autres par une nymphe en plâtre stuqué, qui s'emberlificotait les pieds dans la gueule d'une chimère, également en plâtre stuqué. Et cette dame toute nue tendait les mains, vers le plafond, à une frise où Ton apercevait des petits amours, d'autres dames toutes nues, des palmes, des arabesques, des rosaces, des grecques : toute une boutique de plâtrier ornemaniste. Moi, ça me rend malade quand il y en a tant que ça 1 Je l'avouai au concierge, qui me répondit sèchement :

— Les autres locataires ne sont pas de l'avis de Monsieur. Plus on en met, mieuj on loue.

Le salon était Louis XV, m'expliqua-t-il ; le petit salon, à côté, Louis XVI, et la salle à manger Renaissance. S'il y avait eu plus de pièces, je suppose qu'on serait descendu jusqu'au style Pharamond, et puis égyptien, et puis assyrien, avec un fumoir japonais et des. water-closets premier Empire. Moi, ça me fiche des palpitations, tons ces styles. Je m'en ouvris au con-

cierge. Il me répondit dédaigneusement :

— Les autres locataires ne sont pas de l'avis de Monsieur. Plus il y a de styles, plus c'est riche !

. Alors je demandai à voir les chambres à coucher. Elles étaient plus simples, heureusement, « parce qu'on ne reçoit personne dans les chambres à coucher, excepté celle de Madame ». Alors, naturellement, dans celle de Madame, je retrouvai des nymphes et des amours, et tout ce qu'il faut pour un musée. Il n'y avait rien pour 'asseoir, dans cet appartement, puisqu'il tait à louer. Je dus passer mon étour-

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dissement contre la paroi. Puis je cherchai un prétexte pour fuir, pour fuir au plus vite.

— Où sont les placards.? demandai-jc.

— . Les placards ? répéta le concierge

étonné. Ahl oui... Monsieur veut dire ces espèces de cavernes qu*on creusait dans les murailles... Ça ne se fait plus qu'en province.

— Il me faut absolument des placards!...

affirmai- je courageusement.

Sur quoi je m'échappai. On m'aurait payé que je n'eusse pu consentir à vivre là-dedans. Et on me demandait dix-huit mille francs. Je ne les ai pas.

Je vous parle sérieusement : on va faire des logements à bon marché pour les pauvres diables. C'est fort bien. Mais où pourront se réfugier les médiocres bourgeois comme vous et moi, qui avons un peu de goût et pas trop d'argent P

J'y songeai longuement. A la fin, je

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découvris une vengeance, et peut-être un remède.

C'était un dimanche triste, où je rencontrai trois amis tristes. Quelle chose étrange que personne ne soit gai depuis la victoire I Peut-être Tavons-nous trop longuement attendue. Peut-être sentons-nous maintenant tout le poids des deuils que nous supportions stoïquement, tant qu'il fallait ne songer qu'à vaincre. Il y a eu tant de morts, et la vie est si grise pour ceux qui survivent ! On ne sait pas de quoi sera fait demain ; on n'est plus en guerre et -l'on n'est pas en paix. On n'a pas le courage de se remettre au travail ; on regarde son voisin : il ne fait rien ; alors on fait comme lui...

C'est pénétrés de ces pensées mélancoliques que nous errions, sans rien trouver à nous dire : enfin il pleuvait. Nous parvînmes devant une chose fort rare aux jours où nous sommes : une maison où il y avait encore des appartements à louer,

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— parce que c'était une maison neuve, une maison que les maçons venaient enfin de terminer, après cinq ans d'un chômage qui, du reste, il faut l'avouer, n!avait pas été volontaire.

— Voici, déclarai- je, ce que nous allons faire pour chasser nos idées noires : nous allons visiter des appartements I

Mes trois amis me considérèrent comme un pauvre d'esprit.

— C'est économique, dirent-ils, mais ce n'est pas drôle ! Tous les appartements coûtent dix-huit mille francs ; c'est un prix fait, une fois pour toutes. Tous les appartements ont le même nombre de pièces, la même galerie, pour la magnificence, les mêmes pâtisseries tru plafond^ les mêmes fausses boiseries en stuc dans la salle à manger, les mêmes radiateurs, le même ascenseur et la même électricité. Et vous avez déjà décrit tout ça. Vous n'allez pas recommencer I

Cependant je parvins à les persuader.

Mais je laissai deux de ces désœuvrés dans une voiture, et ce ne fut qu'avec le troisième que je pénétrai dans un somptueux immeuble.

Le concierge était, bien entendu, un personnage impressionnant. Nous le saluâmes comme si c'était pour conclure un armistice, en adversaires courtois. C'était bien dix-huit mille francs par logis, comme nous l'avions prévu, « excepté au rez-dechaussée, où il y a des suites de deux pièces, délicieuses, pour trois mille francs. »

— ...Bon, bon, acquiesçai- je. Mais d'abord je veux de nouveau jeter un coup d'oeil sur la façade.

— Et je me reculai, sous mon parapluie.

— Elle est architecturale, la façade, monsieur, affirma le concierge, tout ce qu'il y a de bien, magnifique 1

...Ça se terminait par des dômes, comme l'Observatoire. En dessous, il y avait de grandes arcades suiplombantcs. Et puis, du troisième au sixième étage, de la sculpture

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comme si, on avait déménagé une Exposition universelle : des femmes nues, des enfants nus, des hommes nus, des bêtes apocalyptiques, des arbres, des fleurs et de rherbe.

— Hein 1 dit le concierge, on en a mis ?

— Comme c'est laid, mon pauvre monsieur, lui dis- je avec commisération, comme c'est laid I Et pourquoi a-t-on mis tout ça en l'air? Si c'était aux premiers étages, je comprendrais encore, et ça ne donnerait pas l'impression que ça va vous tomber sur la tête. Est-ce que... est-ce que c'est définitif, ces machines-là ?

— Vous dites ? interrogea ce fidèle gardien, interloqué.

— Ça doit pouvoir s'enlever, heureusement, continuai- je ; on dirait que ça ne tient pas.

Il me considéra avec inquiétude, mais je pénétrai froidement dans la maison.

Alors il me montra « les suites de deux pièces, au rez-de-chaussée, avec confort

moderne ». Les deux pièces se commandaient Tune Tautre. Et elles donnaient sur une espèce de puits étroit, d*un aspect très dramatique.

— C'est la cage de l'ascenseur ? demandai-je innocemment.

— La cage de Tascenseur, monsieur I dit le concierge indigné ; c'est la courette, la courette réglementaire de 8 mètres de côté.

Monsieur voudrait peut-être donner sur un jardin, pour trois mille francs p

— Vous me payeriez pour habiter làdedans, répondis-je, que je prendrais la fuite. Comme c'est laid, mon Dieu, comme c'est laid I... Du reste, je ne regarde pas au prix ; montrez-moi autre chose.

Alors nous visitâmes un appartement à dix-huit mille francs. Mais, avant d'entrer, je fis une station pour considérer avec hésitation la rampe de l'escalier. Elle figurait des pilastres de bois, Louis XIV, naturelement. Le plafond se découpait en caissons, plutôt Renaissance.

— Et c'est du bois ? questionnai- je avec sévérité.

— C'est du bois... dit le concierge. Dame, c'est manière bois. On fait ça avec du staff, maintenant. Monsieur ne voudrait pas qu'on lui donne du bois ! Ça ne se fait plus !

— C'est idiot I affirmai- je avec assurance.

Et naturellement, ce cuir de Cordoue, c'est du linoléum ?

— Une « imitation » de linoléum, corrigea le concierge, blessé. Et c'est riche I

— Ça serait riche si c'était du cuir de Cordoue, lui dis- je, avec indulgence. Moi, je veux du cuir de Cordoue qui vienne de Cordoue, et du bois qui vienne des bois, ou bien autre chose qui ne mente pas, une chose qui soit ce qu'elle est, avec sincérité... Mais entrons!

Et nous passâmes en revue les amours et les nymphes du salon, en plâtre, les moulures rocaille de la galerie, les sti de la galerie et de la salle à manger, 1

papiers de tenture qui avaient l'air d'éloffes, et les appliques pour rélectricité qui étaient faites sur les plus fastueux modèles d'appliques du temps où Ton n'avait que des chandelles pour s'éclairer. Quant aux glaces, inutiles de dire que c'était du Louis XIV « riche », bien imité avec des matériaux pauvres.

— Cet appartement est très bien I prononçai-je.

Le concierge eut un niouvement de satisfaction.

— Monsieur ne trouvera pas mieux pour le prix I suggéra-t-il.

— Oui, dis- je : il est bien exposé, les pièces sont assez grandes... Seulement, est-ce qu'on ne pourrait pas m'ôter toutes ces histoires-là ?

— Quoi ? cria le concierge, quoi ?

— Tout ce qui est sur les murs, sur le plafond, dans l'escalier 1

— Mais, monsieur, c'est ce qui fait le le de l'appartement ! On ne louerait dS sans ça! Monsieur est bien le seul...

— Vous croyez I fîs-je, en m'efforçant de jeter dans son âme la semence d'un doute pervers.

— Vous croyez ? ajouta mon ami en écho.

Il avait compris. Il expliqua le jeu aux deux autres neurasthéniques, abrités dans leur fiacre. Et successi ventent ils livrèrent après nous et Tun après l'autre le même assaut à ce même concierge. Ils lui dirent:

« Que c'est laid, mon Dieu, que c'est laid ! » Cet homme était effondré. On avait donc changé de goût pour les immeubles ?

Ce n'était donc plus ça qu'il fallait servir aux clients ? Abrités derrière les vitres de la voiture, nous le vîmes reconduire jus* qu'à la porte son dernier visiteur : il avait la tête basse et les yeux égarés. Et alors, le cœur léger, ardent, plein d'un cruel enthousiasme, jusqu'à la nuit noire nous parcourûmes l'énorme ville, en quête de nouveaux édifices sur qui jeter le venin corrodant des amères critiques. Nous décou-

POUR UNE NOUVELLE LIGUE IsS

rageâmes vingt concierges, nous rencontrâmes même des propriétaires, des architectes. Le premier qui leur parlait était repoussé avec mépris, le second inquiétait, les deux autres faisaient naître l*angoisse, le désespoir et baisser les loyers!

Je propose donc la constitution d^une nouvelle ligue. Citoyens, que désormais un noble esprit de solidarité vous anime I Unissez-vous pour visiter platoniquement à tour de rôle les maisons neuves 1 Et difes que c'est laid, que c'est affreusement laid 1 Vous rendrez service à ceux qui cherchent réellement un toit sous lequel reposer leurs têtes — et vous ramènerez peut-être un peu de goût et de simplicité dans l'âme sauvage des décorateurs.

;.. C'était un peintre qui changeait de logis, en même temps que d'atelier. Cet événement ne semble pas de nature à modifier la face du monde, et il est moins rare qu'une éruption de volcan, la chute d'une cheminée, le couronnement d'une rosière. Du point de vue de la géographie humaine, on peut classer le Parisien parmi les nomades dont les migrations sont limitées à un territoire restreint, donc assez semblables à celles des Bédouins qui ont leurs pâtures d'hiver et d'été, et s'accomplissent à des époques régulières. Ces époques sont qualifiées « termes », et la migration s'opère à l'aide de vastes chars sans fenêtres, attelés de plusieurs chevaux, peints de couleurs violentes, pareils à ceux qu'emploient les Boers pour leurs grandi treks à travers le veldt; mais on n'est pï

LES DEUX TBIBUS 125

jusqu'à ce jour d'accord sur la question de savoir si l'usage en a été introduit par ceux-ci à la suite d'un retour en Europe, ou bien si au contraire les premiers Boers /urent des Parisiens. La discussion de ce point contesté pourrait donner lieu à une thèse intéressante en Sorbonne. Certaines classes de la population préfèrent les voitures à bras, ce qui tend à faire croire qu'elles sont d'une origine ethnique différente. Ainsi qu'il arrive presque toujours, ces déplacements saisonniers sont accompagnés de cérémonies, sans doute d'origine rituelle, où les conducteurs de chars et leurs acolytes consomment de grandes quantités de boissons enivrantes, et par des combats, parfois sanglants, entre deux peu^ pies hostiles, dont l'un est celui des locataires et l'autre celui des propriétaires.

Dans ces deux groupes principaux et

ennemis, on dislingue un grand nombre

tribus, parmi lesquelles celle des peintres

celle des sculpteurs. Cette dernière

montre des dispositions à la sédentarité, et tout porte à croire que dans quelques siècles elle se fixera définitivement au sol. Ces tendances, ainsi qu'on s'y pouvait attendre, sont déterminées chez elle par les conditions propres de son existence et sa manière de vivre; il lui est en effet difQcile de transporter fréquemment les lourds blocs de pierre, de marbre ou de bronze qui paraissent constituer ses fétiches et dont elle ne se sépare qu'à prix d'argent, autant dire presque jamais. La tribu -des. peintres, au contraire, ne s'entoure d'habitude que d'objets légers ; et sa mobilité est accrue par l'étrange instinct qui pousse la plupart de ceux qui la composent à parcourir les campagnes, dont ils imitent, sur des toiles, les verdures et les animaux, dans Tespérance illusoire qu'ils pourront se nourrir de ces effigies.

Le peintre dont je vous parle appartenait à cette dernière catégorie. Voilà pour-

quoi il avait déménagé aGn de se conformer aux mœurs de ses congénères. Dans le nouvel abri qu'il avait découvert il se trouva, ainsi que du reste il l'avait prévu, en contact avec une autre espèce d'hommes, dont nous n'avons pas encore parlé et qui porte presque le même nom : ce sont les peintres en bâtiment. Ceux-là se considèrent comme d'une race supérieure parce qu'ils ont coutume de couvrir de couleur des espaces beaucoup plus considérables, qu'il y a moins de morte-saison dans leur métier, que les instruments dont ils se servent sont plus grands, et que les matières qu'ils emploient répandent une odeur encore beaucoup plus repoussante.

Dès leur arrivée ils s'empressèrent donc de regarder, d'un œil critique, leâ œuvres du peintre en paysages, qui se trouvaient entassées contre les murailles. Ils les traitèreht sans respect. C'est que le sousgroupe des peintres en bâtiment a conservé des mœurs simples et ingénues, qui

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sont consolantes à observer au milieu des corruptions de la société contemporaine.

Ce sont des gens pour qui les arbres sont verts, le sang est rouge, et la nuit noire, ainsi que l'ombre, fille de la nuit. Ils estiment, de plus, que le corps des femme»

est d'une couleur connue, dite couleur de chair. Mais le peintre dont je vous parle était beaucoup plus savant, ayant reçu l'initiation d'un clan spécial qui porte le nom d'impressionniste. Ce clan professe que les couleurs ne sont pas ce qu'elles semblent, et qu'elles exercent d'autre part sur les formes une action si puissante que celles-ci n'ont plus qu'un rapport lointain avec ce qu'en croit distinguer le vulgaire. Par exemple, la flamme d'un foyer peut leur paraître composée d'un million de petites fleurs de toutes les nuances, et un cyprès, sous le soleil, monter vers lé ciel comme une grande flamme exaspérée en volutes jaunes, rouges, mauves, avec quelquefois, par taches insignifiantes, la

teinte que les ignorants attribuent aux cyprès. La tribu des peintres en bâtiment, étant demeurée barbare, se mit à danser, autour de l'œuvre de ce peintre d'un clan évolué, une extraordinaire danse du scalp.

Le peintre du clan évolué sentit alors qu'il n'était pas encore absolument incapable de quelques sentiments élémentaires, parmi lesquels il faut compter la soif du meurtre. Mais comme c'était un civilisé, dans une certaine mesure susceptible de contenir ses mauvais instincts, et qu'une plus haute culture avait développé en lui la faculté de la prévoyance, il songea bientôt que s'il déclarait la guerre à ces sauvages, ces sauvages ne lui peindraient pas son appartement à la colle. Voilà pourquoi il sut imposer à ses traits le masque d'une immobîiité méprisante. Et enfin, lorsque les brutaux contempteurs dé son génie montrèrent quelques signes d'essoufflement, il osa suggérer d'une voix douce :

— Et maintenant que vous avez vu com-

l3o LE BOL DE CHINE

ment je faisais mon métier, si vous commenciez à vous mettre au vôtre?

— On y va, bourgeois I répondirent ces hommes farouches.

L'appellation de « bourgeois » a remplacé chez eux, depuis quelque temps, celle de (( rat », de <( chien », ou d' a œuf de tortue », dont ils avaient jadis coutume d^injurier leurs ennemis. Xe. malheureux le savait. Mais il était résolu à tout supporter, dans l'espoir, comme je l'ai dit, qu'à la fin son appartement serait peint à la colle.

Un des peintres en bâtiment monta sur une échelle et fit quelques gestes propitiatoires vers la muraille, à l'aide d'une latte pliante, empreinte de coches mystérieuses.

Les autres le regardaient. Il les regarda.

Après quoi il redescendit. Puis tous gagnèrent la porte.

— Eh bien, quoi P demanda le peintre en paysages.

— C'est dix heures, répondirent les

LES DEUX TRIBUS l3l

hommes de la tribu ennemie. On va se rafraîchir.

Les ouvrages de sociologie enseignent que nul ne doit jamais empêcher les tribus de célébrer leurs rites nationaux. Les représentants de celle-là revinrent vers onze heures. Leur visage respirait la joie, l'ardeur et la santé. Leur chef reprit sa latte pliante et fît d'autres gestes propitiatoires, avec lenteur, pour ne pas mécontenter les esprits. Ses guerriers chantèrent des hymnes, pour aider son incantation. Les paroles en étaient ingénues et naïves, comme il sied aux races primitives. Elles célébraient généralement le soleil, de diverses manières. Parfois on précisait qu'il était en train de se lever à l'horizon d'opale ; ou bien on se contentait d'avertir une grande-prêtresse, appelée Manon, qu'il était là, comme tous les jours. Après quoi le chef descendit encore une fois de son échelle et gagna de nouveau la porte avec ses guerriers.

l32 LE BOL DE CHINE

— Eh bien quoi ? demanda le peintre en paysages, plaintivement.

— C'est midi moins cinq. On va déjeuner. ^

II n*étaît que midi moins le quart. Mais les races primitives n'ont qu'une médiocre notion du temps. Et le peintre resta seul, sans espoir de voir jamais son appartement peint à la colle. Ses yeux désespérés s'égarèrent à la fin sur les brosses vierges ou du moins bien lavées, et les pots où la peinture à l'huile de lin montait jusqu'aux bords. Presque sans y penser, il plongea l'une de ces brosses dana l'un de ces vases empli d'un liquide éclatant; d'une main assurée, il en caressa le mur...

Et il alla, il alla, il alla. Ses gestes étaient larges et généreux sur le milieu des parois, souples et prudents à la hauteur des cimaises, délicats et remontants quand ils atteignaient le plancher. A deux heures, il avait fini ; et se croisant les bras, il vit que son œuvre était bon. Entendant des

LES DEUX TRIBUS l33

pas dans l'escalier, avec précipitation il se lava les mains et prit un air innocent.

Et les hommes de la tribu ennemie s'écrièrent, pleins de stupeur :

— On a peint la chambre à coucher I Et leur chef ajouta, après avoir examiné le travail d'un œil scrutateur :

— C'est un homme du métier qui a fait ça I

— C'est moi... dit le peintre en paysages, encouragé.

— Alors, tout de même, tout de même, conclurent les hommes de la tribu ennemie, vous êtes un artiste, vous I

Il paraît que depuis ce moment la peinture impressionniste jouit d'une plus grande sympathie parmi les peintres en bâtiment..

Et c'est une histoire qui est arrivée.

JEAN-LOUIS, ENSEMBLIER

C'est en vérité un .grand souci, quand on a le cœur bien placé, Tâme un peu sentimentale, d'arriver à la conviction raisonnée et désespérante que certains amis d'enfance, pour lesquels on a conservé toute la chaleur de sa sympathie, n'arriveront jamais à rien. Et vous savez qu'il en estl Chacun de nous, dans sa génération, en pourrait citer au moins deux ou trois. Justement, ce furent les plus agréables compagnons : les jeunes gens sérieux ne sont jamais bons qu'à eux-mêmes, à leur propre avenir. Quand par hasard vous tombez chez eux, éprouvant le besoin de vous délasser un instant, vous tombez rarement bien. Ils ont toujours quelque chose à faire. Si cependant ce n'est point le cas, ils vous annoncent qu^ls vont dans le

JEAN-LOUIS, ENSEMBLIER l35

monde : ce qui s'appelle pour eux préparer une carrière. Mais tous nous avons gardé le souvenir de quelques bons diables qui ne leur ressemblaient point. Ils ne demandaient qu'à se laisser distraire; ils y semblaient toujours prêts, ils étaient, pour se faire applaudir, suivre, aimer, fertiles en imaginations heureuses. Le lutin qu'Edgar Poe a nommé l'Ange du bizarre — mais cet ange est un petit ilémon, je vous assure — les a touchés de ses griffes malicieuses et cocasses. Enfin ils jouent, ils jouent perpétuellement; incapables de comprendre jamais la gravité de l'existence, ils prolongent au delà des bornes permises l'ingénuité de la jeunesse. Ce sont des artistes par la fantaisie, mais il leur manque la patience, la fermeté de travail et de propos qui font le talent. Cela est bien triste du jour qu'ils deviennent chauves.

On songe : « Que vont-ils devenir, mon >ieu, que vont-ils devenir? » En général, is ne deviennent rien du tout. Et cela

l36 LE BOLIDE CHINE

VOUS fait de la peine, car on ne peut se défendre de leur garder une involontaire affection : ils vous ont tant amusé ! Mon vieux camarade Jean-Louis est de ceux-là. Je l'avais connu élève de l'Ecole Centrale. Il n'y brilla que comme costumier de la revue où les futurs ingénieurs se ''délassent chaque année de leurs âpres travaux : je crois vous avoir fait pressentir que son âme était frivole. Aussi ne fut-il nullement étonné de se trouver fruit sec au bout de trois ans. Ce garçoi^ n'est pas sans qualités, il sait se rendre justice à lui-même. D'ailleurs il était bien évident que son génie ne le destinait point aux sciences. Il m'annonça donc qu'il s'allait improviser sculpteur et loua un atelier.

Mais je présume que la profession de sculpteur a des dangers, à cause du bon caractère des dames qui consentent à poser sur le plateau ; car il ne sortit rien de cet atelier, qui était raisonnablement grand, qu'une collection de marrrons sculptés,

JEAN-LOUIS, ENSEMBUER 187

tout petits, mais très drôles. Mieux vaut sculpter des marrons que, de s'abandonner à une lâche indolence. Je conseillai donc à Jean -Louis de se consacrer aux marrons :

il en était déjà fatigué.

Ses ressources ont toujours été médiocres; j'augurai mal d^s suites de sa carrière. Et bientôt, comme je m'y attendais, j'aperçus à certains détails de sa mise, à la classe de restaurants où il allait chercher une nourriture nécessaire même aux fantaisistes, que la fortune ne lui était point favorable. Mais voici qu'à je ne sais quel bal annuel, où beaucoup de jeunes artistes s'affrontent gaiement à beaucoup de nudités féminines, je le rencontrai vêtu d'un costume d'évêque byzantin ruisselant d'or et de la plus haute somptuosité. L'intérêt que je persiste à lui porter m'engagea . à lui demander s'il avait fait un héritage : « Mon cher, me répondit-il, c'est de la toile d'emballage sur laquelle j'ai étalé des grains de millet plongés dans la colle de

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pâte. Jette là -dessus pour dix sous de ce faux or que les camelots vendent en bouteille, et tu m'en diras des nouvelles 1 »

J'admirai que, dans sa misère, il fût demeuré de la sorte aussi gai qu'ingénieux.

Quelques mois passèrent. J'avais presque oublié ce pauvre Jean-Louis. Dois-je l'avouer ? Je faisais tous mes effortg pour l'oublier entièrement.* C'est que j'appréhendais pour lui, après des années difficiles, les défmitives déchéances; et qti'y faire P Mais il était écrit que cet homme véritablement exceptionnel me devait encore réserver des surprises. Hier ce fut lui qui m'aborda : sa mine était florissante.

Que dis-je : il avait l'air d'un homme riche, infiniment plus riche que moi; il est des attitudes de paisible assurance qui ne sauraient tromper. Jean-Louis jouissait, sans qu'il fût possible d'en douter, d'une large aisance. C'est de quoi je le félicitai sans toutefois songer à lui en dissimuler

JBAN-LOUI8, ENSEMBLIER iSq

mon étonnement. Cet aimable garyoQ n^avait point changé : il pouffa de rire.

— J'ai trouvé ma voiel dit-il.

— Je le vois bien, mais comment ?

— Mon cher, me répondit-il, je suis (( ensemblier » pour Allemands et autres étrangers.

Mon innocence m'empêcha de bien saisir.

— Oui, continua-t-il, je fais des ensembles et des meubles — non pas de modern-style, le modern-style est déjà désuet — d'un style absolument nouveau, ultracontemporain, car il est renouvelé du Directoire. C'est-à-dire que dans un décor vaguement Directoire, j'introduis des imaginations de mon cru. Oh ! je ne me foule pas, ce n'est pas difficile. Et j'ai un succès I Veux-tu venir voir ? Je ris tout seul devant mes inventions. J'imagine qu'avec toi, ce sera plus joyeux encore.

Il me conduisit dans son atelier, ce ime atelier d'où jadis étaient sortis de si aux marrons sculptés.

l4o LE BOL DE CHINE

— Regarde I cria-t-il.

Et il se tenait les côtes.

Jean-Louis s'était d'abord consacré à la décoration des étoffes et des tentures d^ameublement. Je partageai son allégresse en présence d'une toile économique sur laquelle, autour d'un encadrement de palmettes — les palmeltes constituent un incontestable rappel du style Directoire, — il a semé au pochoif un grand nombre de poissons qui poursuivent autant de pommes.

Sur fond jaune. Et les poissons et les pommes étaient rouges, d'un beau rouge écarlate. Mais il les fait aussi verts ou bleus, à la volonté des personnes.

— C'est ma signature, dit -il, le poisson et la pomme. Et ça veut dire que je m'en fiche. Mais nul n'a encore compris, parmi mes clients, le sens de cette allégorie. Ça revient à dix sous le mètre, tout compris, et ça se vend trois cents francs, comme des petits pâtés... Voilà aussi des meubles' du bon frêne, pas cher, habillé d'une

JEAN-LOUIS, ENSEMBLIER l4l

Jaque qui ne coûte rien. Et pour le style, du Louis-Philippe exaspéré. C'étaient les meubles qui me faisaient, le plus rigoler chez ma grand *mère : je te prie de croire que j'en ai la lignp dans la tête! Et c'est d'un écoulement sûr et avantageux...

Qu'est-ce que tu dis ? Que tu voudrais me voir travailler ? Justement il faut que j'exécute une pendule. Un chef-d'œuvre.

Assieds-toi et regarde. Ce ne sera pas long.

Il prit une boîte de cigares vide, et, au moyen d'une petite scie, eut bientôt achevé d'y faire apparaître une ouverture parfaitement ronde.

— Les boîtes de cigares, expliqua-t-il, sont en acajou. L'acajou est-il un bois précieux, oui ou non ? Donc je ne vole pas mes clients.

Les étemelles petites palmettes, mais en cuivre doré cette fois, et dont il gardait toute une provision dans une sébile, ornèrent comme il convient la base de cette future pendule.

— Maintenant, dit-il, admire la barbare et délicieuse originalité de mes motifs d*angle.

Il me montrait un petit cheval en ferblanc, acheté pour quelques sous dans un bazar. Les deux côtés du cheval, fabriqués à Tcmporte-pièce, n^étaient assemblés que par quelques clous invisibles dont il les débarrassa. Gela lui fît ainsi deux moitiés de cheval.

— N'épargnons pas les frais, dit-il.

Dorons ceci à la feuille.

Une fois dorées à la feuille les deux moitiés de cheval vinrent s'appliquer aux angles de la pendule. L'effet était inattendu, mais laid. Ou plutôt, si vous voulez, extrêmement nègre.

— Eh bien ? demandai-je.

— Eh bien, la pendule est terminée. Tu vois que ça n'est pas long. Veux-tu- que nous la portions chez mon intermédiaire habituel P

J'acceptai par curiosité. Et j'ai vu, j'ai

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VU de mes yeux, Jean-Louis recevoir quatre cents francs.

...Je jure, je jure sur mon bonheur eri cûtte vie et dans l'autre, que cette histoire, bien qu'invraisemblable, est parfaitement authentique.

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SIMULTANÉISTES

Je suis bien heureux, voulant espérer que je n'ai point perdu les paisibles loisirs que me laissa le gris après-midi de ce dernier dimanche : j'ai découvert le simultanéisme. Et c'est impressionnant.

Comme vous ignorez totalement ce que c'est — n'en rougissez point : avant-hier je n'étais pas plus savant que vous, et il se peut qu'aujourd'hui même je ne possède encore sur ce sujet, si important, que de pauvres et imparfaites lueurs, — je m'empresse de vous avertir que le simulta néisme est une nouvelle école littéraire.

Or il est indispensable qu'il y ait, tous les trois ou quatre ans, une nouvelle école littéraire, afin que les jeunes gens y puissent adhérer : c'est là un heureux régulateur au fâcheux individualisme dont

SIMULTANéiSTES 1^5

souffre, nul ne Tignore, notre déplorable race française. Un jeune homme qui écrit comme il pense, comme il lui plaît, comme il veut, est toul seul. Personne au monde ne s'occupe de .lui, personne jamais ne daigne publier de lui une seule ligne. Il est donc nécessaire qu'il s'enrôle dans une légion — tout au moins dans une compagnie franche. Les recruteurs, d'ordinaire, ne sont pas exigeants, les conditions sont assez douces. On ne demande en général au nouveau venu que de porter l'uniforme, c'est-à-dire d'adopter certains tics, d Imiter du mieux qu'il lui est. possible un chef de file. Moyennant quoi il est publié. Je ne vous dis pas qu'il soit lu ! Faites bien attention, grand Dieu, à la différence: elle est essentielle I Les publications périodiques et quotidiennes peuvent en effet se diviser en trois catégories : celles qui sont lues par leurs lecteurs et abonnés — leur nombre est infiniment restreint; — celles qui sont lues uniquement par leurs collaborateurs :

l46 LE BOL DB CHINE

Jacques lit Pierre, Alfred et Paul, qui lui rendent bénévolement le même service ; — et enfin celles où chaque collaborateur ne lit absolument que ses propres productions, ignorant les autres. Ce dernier cas est le plus fréquent. Mais il n'en est pas moins vrai qu'adhérer à une école, chaque école étant représentée autant qu'il se peut pat une revue distincte, est absolument obligatoire pour un débutant qui nourrit l'ambition légitime de se voir imprimer. Il faut donc qu'il y ait des écoles. J'espère que je viens de le démontrer surabondamment.

L'école simultanéiste est l'une des toutes dernières. Elle est issue, si je ne me trompe, d'une compagnie franche formée de peintres intrépides et qui ont entrepris de vous rendre à la fois non pas seulement l'impression des formes à un moment donné, unique, mais dans la succession d'*" instants, et en y ajoutant les correspo dances d'idées que cette forme a fait naîti

SIMULTANilSTES 1^7

en votre esprit : une femme, par exemple, était à la fenêtre; et puis elle a disparu.

Vous avez songé, la voyant, à une orchidée ou à une asperge, à moins que ce ne fût à une tomate ou à une citrouille ; puis, ne la voyant plus, à la mort, à l'étemelle transformation des apparences, au flux de Tunivers. Il faut donc que votre femme à la fenêtre soit cette femme, mais en même temps une orchidée, ou une asperge, ou une tomate, ou une citrouille — et en même temps rien : le noir, Tévanouissement des choses, — : et en même temps tout : le retour d'autres choses surgissant sur récran de cette fenêtre ou la toile perpétuellement impressionnée de vos méninges. Vous voyez que c'est calé, si j'ose dire. Vous voudrez bien remarquer que c'est de la littérature. Car en littérature il est assez aisé de marquer la succession de ces moments et de ces impressions. Cela est ^^me, tout naturellement, l'objet des iorts plus ou moins heureux de ceux qui

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écrivent. Par conséquent, ces peintres ne faisaient guère que vouloir empiéter sur le domaine des écrivains. Mais les écrivains, saisis d'une noble émulation, ont essayé à leur tour d'empiéter «sur le domaine de la peinture. Un tableau vous montre plusieurs objets à la fois, avec ou sans perspective.

Un écrivain ne peut les énumérer que successivement, ce qui est le comble de l'humiliation, d'autant plus qu'il est très vrai que les impressions, les idées, les sensations les plus diverses s'offrent parfois simultanément à notre esprit : je suis en train de manger du nougat de Montélimar, je vois en même temps une dame qui a un chapeau vert et je pense à penser si M. Wilson pense à quelque chose. Faiblesse des moyens d'expression chez les mortels. Je ne pourrai vous dire toutes ces choses, qui se superposent à la même seconde dans mon cerveau, qu'une par une. Et comme elles n'ont aucun rapport, les gens qui avaient du génie, jadis, n'en choisissaient qu'une,

négligeant les autres, ou biea^ si toutes leur semblaient valoir la peine d'èisre dites parce qu'elles créaient en eux un état d'émotion particulier, ils essayaient d'unifier toutes ces choses dans cet état d'émotion qui devenait le centre de leur poème.

Mais il est impossible, de la sorte, de Baooirer que tout s'est passé à la fois.

Ecoutez, au contraire, M. Guillaume Apollinaire :

Le père de la concierge et la cencierge laisseront tout passer si tu es un homme tu m'accompagneras ce soir il suffirait qu'un type maintint la porte cochère pendant qulin autre monterait trois becs de gaz allumés la patronne est poitrinaire quand tu auras fini nous jouerons une partie de jacquet un chef d'orchestre qui a mal à la gorge quand tu viendras à Tunis je te ferai fumer du Kêf.

Les premières lignes de cette strophe sublime se rapportent évidemment à un noir dessein tramé par deux hommes, les dernières à la fin de leur conversation, qui n'a plus aucun rapport avec ce dessein.

l5o LE BOL DE CHINE

Mais celui qui a écouté emporté tout cela à la fois dans sa mémoire, ce qui est marqué par Tabsence de toute ponctuation.

Il paraît que primitivement c'était écrit en vers : je veux dire que l'auteur coupait sa phrase quelque part. Je voudrais bien savoir où ?

Voici maintenant M. Luc Durtain, dans les Bandeaux d*or, estimable revue dirigée par M. Paul Castiaux. Cela s'appelle Ton^ neins :

Arc-boutant pouce et index aux tempes,

Une énorme proximité de main.

La paume^ pareille à une voûte,

Semble molle comme un nuage

Ayec creux, pentes, reflets bleus et rouges.

— Au-dessus, trou, le ciel.

— Au-dessous, forêt, Therbe.

— Et tout près, portée

Par mon poilu avant-bras, colonne

De la terre universelle.

J'écarte un peu la main : comme elle change !

Un digital fantôme s^étire

Quintuple hors de cinq autres et mêmes doigts

Qui offrent

Ceci de sûr : quUls sont opaques. ,

SmULTAlfilSTBS 1 5 1

...Je me regarde des i^ieds au sternum et me vois

Démesuré, car je forme

Tout rhorizon antérieur du monde :

Rien que mon pantalon rayé de noir

Boit le fleuve entier.

Vous ne comprenez pas ? Moi, je viens de mettre mon poilu avant-bras sur mon front rêveur, et je crois que j'ai compris.

Il s'agit de quelqu'un qui est étendu sur l'herbe au-dessus de la ville de Tonneins, et de la Garonne par conséquent. Et il s'appuie du coude dans cette herbe. Et il contemple le paysage en mettant la main devant ses yeux. Et sa main est énorme, ainsi, bien entendu, que son sympathique pantalon rayé de noir. Et c'est ainsi qu'il forme « tout l'horizon antérieur du monde ». C'est tout simplement une impression de peintre, de peintre réaliste ou impressionniste, à la place d'une œuvre d'écrivain. Puis- je cependant vous avouer ma faiblesjse P Je ne trouve pas de telles gageures sans intérêt. Il me semble que

X5a LE BOL DE CHINE

cela me rajeunit, il me semble — dois- je le "dire ? — qu'il y a vingt ans il ne m'eût pas àéfhi d'inventer et de signer un tel essai. Et ce soai des gammes, après tout, dos gammes où l'on atpj^Kmà son métier, et à serrer un sens ou une impvMwa, sans doute avec excès, mais quoi! il faut l)ien avoir les défauts de ses qualités. Seulement...

Seulement je me souviens d'un brave homme de ma connaissance qui, comme les prestigieux poètes .dont je viens de révéler les entreprises si hardies, ne pouvait jamais arriver à classer, comme tout le monde, ses idées dans les indispensables cadres qu'a lentement élaborés la logique humaine. Elles lui venaient toutes ensemble et s'agitaient dans sa tête comme des noix dans un sac. Il lui advint donc, un jour qu'il se trouvait en omnibus,, de demander au conducteur avec une anxiété d'ailleurs bien compréhensible :

SIBC ULTAPnÊlSTES 1 53

— Est-ce que nous sommes au carrefour Drouot ou bien jeudi? ' *

II faisait du simu)tanéisme sans le savoir.

Mais il faisait aussi de la confusion mentale.

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