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moyens de production sociaux, et non pour les moyens de consommation personnelle.
Les capitalistes ont été expropriés de la même façon que les grands propriétaires fonciers : non seulement leurs moyens de production, mais aussi leurs moyens de consommation ont été confisqués.
Maintenant, on peut objecter qu'en temps de révolution, quand les masses sont déchaînées, on ne peut pas procéder si exactement d’après le programme. On peut répliquer qu'au cours du XIX° siècle, dans aucun mouvement révolutionnaire du prolétariat industriel en Europe occidentale, il ne s'est produit de pillages. Tout au rebours, les prolétaires regardaient cela comme indigne d’eux. Non contents de s'y refuser, ils empêchaient aussi le bas-prolétariat de faire ses affaires par ce procédé. Si le prolétariat russe s’est conduit autrement, cela prouve ou bien qu'il n'était pas encore arrivé au niveau où se trouvait déjà le prolétariat français il y a cent ans, ou bien que le parti bolcheviste apaisait ses scrupules et poussait en tête ses éléments les plus effrénés.
C'est le cas encore aujourd’hui. Les « troupes de choc » envoyées par les bolcheviks dans les campagnes pour les « dékoulakiser », pillent les paysans aujourd'hui, dix ans après le stade de la guerre civile, tout comme on pillait au temps du « communisme de guerre » les grands propriétaires et les capitalistes.
Cela ne veut pas dire qu’un train de vie bourgeoise ne serait plus toléré en Russie. Seulement, il est limité au Parti
: communiste.
Mais en ce qui concerne les « bourgeois », on ne s'est pas contenté de leur ôter la disposition de leurs moyens de production et de les. priver de tout luxe, ce qui, après tout, fait rationnellement et sans rigueur excessive, eût pu prendre un sens révolutionnaire. On ne s’est pas non plus contenté, en
| outre, de leur retirer ou de détruire tous leurs moyens de cul-
, ture, livres, instruments de musique, objets d'art. Très sou-
! vent ils ont été dépouillés même du plus nécessaire, quand on
* ne les assommait pas tout bonnement.
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Mais même les ravaler au rang du bas-prolétariat le plus indigent n’a pas encore suff.
L'affranchissement du prolétariat exigeait apparemment davantage. Les ci-devant bourgeois n’ont pas seulement été jetés dans la plus extrême misère, ils ont été aussi dépouillés
| de tous droits, privés, non seulement de tous droits politiques,
| mais de tous les droits civils, livrés sans défense à tous les
" arbitraires. ;
Et ce traitement n’a pas été uniquement appliqué, comme qu dirait à titre de châtiment, à d'anciens bourreaux du pauvre monde. [| n'a pas seulement atteint des capitalistes et des grands propriétaires fonciers, mais quiconque était considéré comme un « bourgeois ».
Or, la bourgeoisie est une couche sociale, ce n’est pas une catégorie économique. Le capitaliste ou le grand pro-
: priétaire sont des espèces nettensent définies, ayant des fonctions économiques déterminées. La notion de bourgeois est tFbien plus vague. On la restreint parfois à celle de capitaliste \ par opposition au propriétaire foncier, quand celui-ci est un noble. Mais, d'autre part, on entend aussi par là toute personne qui jouit d'un train de vie « bourgeoise », d'où que provienne son revenu, que ce soit d’un capital ou d'une propriété foncière ou de son propre travail comme intellectuel, medecin, ingénieur, professeur, artiste, fonctionnaire employé. En ce sens, compte pour bourgeois quiconque n'a pas la main calleuse de l’ouvrier.
Tous les « bourgeois » de cette sorte ont été, en punition de leur situation antérieure d'existence, qui les élevait audessus du prolétariat, privés de droits et maltraités, si utile à la société que pût avoir été et être leur travail. Non seulement la propriété, mais encore la culture furent des crimes :— quand on les rencontrait chez des non-communistes. Elles furent crimes, non pas seulement aux Jours fiévreux de la guerre civile. Non, ce sont des crimes pour lesquels il n’est pas de prescription, qui aujourd'hui encore enlèvent toute espèce de droit.
Avait-on besoin, comme il arriva fréquemment, de tra-
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, vailleurs par contrainte pour exécuter des travaux répugnanis,
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on ne réquisitionna pour cela que de ci-devant bourgeois, fussent-ils vieux, faibles, malades. Se manifeste-t-il disette de vivres, les aliments sont-ils rationnés et répartis seulement au moyen de cartes, il y a des cartes pour les ouvriers salariés,
il n'y en a pas pour les ci-devant bourgeois; ils peuvent crever
de faim, qui s’inquiétera de pareils criminels ?
Et tous ces gens repoussés de la société soviétique sont des criminels « de naissance », qui sont censés transmettre
Jeur nature criminelle par hérédité : les enfants de capita-
listes ou d’intellectuels denxeurent aussi dénués de droits que
leurs parents.
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Manque-t-on de place dans une école, et c'est ce qui ne se présente que trop souvent en Russie, le nombre des écoles étant tout à fait insuffisant, il faut que les enfants de « bourgeois > s’en aillent, quand d’ailleurs ils ont été admis.
Mais n'est-ce pas la faute des bourgeois eux-mêmes ? Que ne vont-ils à l'usine comme ouvriers salariés? Un travail de ce genre n'est pas facile à un savant ou à un écrivain, cest clair comme le jour : néanmoins beaucoup prendraient avec joie un métier pareil — si cela leur était permis!
Le travail salarié est devenu en Russie soviétique une profession privilégiée, qui, comme toute catégorie avantagée, sauvegarde ses privilèges en en empêchant l'accès. Pour être ouvrier salarié, il faut être admis dans un syndicat. Lequel recevra un bourgeois ? Prolétaire, il peut le devenir, mais proprolétaire sans ouvrage, exclu de tous les droits prolétariens, de tout secours de chômage !
L'élévation du prolétariat dans l'Etat soviétique s'est donc faite en créant au-dessous de lui une catégorie de parias ou d'ilotes — catégorie qui, dans les villes, n’est pas peu considérable. Elle prend d’ailleurs maintenant de grandes proportions même dans les villages, depuis qu’on y « liquide le koulakisme > de la même facon que dix ans avant on avait « liquidé la bourgeoisie >» dans les villes.
Y a-t-il un véritable socialiste que l'existence d’une pareille espèce de gens vivant dans la pire misère et le désespoir le plus
profond ne doive révolter à l'extrême? Et ne doit-il pas se , (tourner avec une horreur particulière contre un régime qui : crée artificiellement, par idée préconçue, une misère et un désespoir de ce genre? Faut-il que nous approuvions cette impudente insulte au sentiment socialiste parce qu ainsi des ouvriers salariés arrivent à une situation favorisée?
Sans compter que cette situation favorisée pour le prolétarlat se révèle d’ailleurs très douteuse. « Economiquement », la situation de l’ouvrier russe à décidément empiré dans les dernières années, certainement en comparaison de celle des ouvriers dans les pays capitalistes, pour beaucoup même en comparaison du temps d’avant guerre en Russie même. Et la situation du prolétariat va nécessairement en empirant toujours, à mesure que l’industrie d'Etat bureaucratiquement ligotée fait davantage faillite.
« Socialement > seulement, il a progressé en ce sens que les éléments des classes et catégories qui. jusqu'à la révolution bolcheviste, étaient socialement au-dessus de lui sont maintenant au-dessous, dans la mesure où ils existent encore. Mais il est arrivé là non du fait qu’il s’est élevé plus vite que ceux-là, mails uniquement parce que leur état s’est empiré énormément plus encore que le sien.
En face d’eux, le prolétaire se sent élevé et il est possible que cela lui procure une certaine satisfaction. que même cela l'attache au régime des soviets auquel il doit cette curieuse sorte d'élévation. A la vérité, le plus borné des prolétaires doit finir par s’apercevoir qu’étant donné l'appauvrissement progressif de la Russie soviétique, sa position d’aristocrate est de nature fort contestable et le prive de tout relèvement réel.
L'ouvrier salarié constitue en Russie une espèce de noblesse, à savoir son degré le plus bas, la petite noblesse. Celle-ci mène dans beaucoup de pays féodaux une triste existence et souvent y est obligée d’étouffer le murmure de son estomac vide sous un sentiment de hauteur aristocratique.
Au-dessus de lui, comme dans les pays de féodalité, il y a : dans la Russie soviétique une haute noblesse. Elle y est constituée par le Parti communiste, qui gouverne cet Etat. Ses mem-
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bres ont plus de liberté de mouvements que les « sujets »; ils peuvent publier des journaux, faire fortune, se donner un train d'existence bourgeois. En principe, ceci n’est pas interdit en Russie, sauf pour l’ancienne bourgeoisie et ses descendants. Les communistes sont la classe seigneuriale, disposant à son bon plaisir du reste de la population, dont ils ne forment pas beaucoup plus d'un pour cent.
Naturellement, cette classe veille sur ces monstrueux pri-
| vilèges bien plus jalousement encore que le prolétariat qui
| travaille sur sa situation favorisée.
En d’autres pays, est admis dans un syndicat ou un parti quiconque est disposé à en reconnaître et à en exécuter les décisions. En Russie, les ci-devant paysans ou bourgeois ne trouvent que difficilement accès dans un syndicat. Bien plus difficile encore est l'admission dans le Parti communiste, et on n’est jamais assuré d'y rester. Constamment des « épurations » ont lieu.
En cela réside une différence essentielle entre l'aristocratie soviétique et l'aristocratie féodale. Celle-ci était héréditaire et possédait vis-à-vis du chef de l'Etat des droits COnSIdérables, qui rendaient souvent son opposition fort efficace et lui assuraient fierté et indépendance à l'égard non seulement de la masse plébéienne, mais encore du monarque.
Dans la Russie des Soviets, nul na un droit sur la position où il se trouve. Après tout ce n’est pas de la confiance du peuple et de son libre choix, comme en démocratie, c'est uniquement de la confiance et de la faveur de la tête de l'Etat que dépend cette position. Cette tête n'est pas une dynastie héréditaire, c’est une clique qui s’est rendue maïtresse de tout l'appareil soviétique, armée, bureaucratie, police politique, et grâce à lui domine non seulement les syndicats et les Soviets, mais aussi le Parti communiste, dictatorialement, c’est-à-dire dans un arbitraire sans limites.
De quelle façon, on l’a vu il n’y a pas longtemps par le sort de Trotzki, assurément le plus important après Lénine parmi les chefs du bolchevisme, et qui avec lui a le plus contribué à la victoire de ce parti.
L arbitraire illimité est sans doute entre les caractères les plus horribles de la Russie soviétique le plus redoutable, celui qur en dégrade le plus la population tout entière.
La grandeur morale du prolétariat résulte de la grandeur de sa mission historique : mettre fin à tout asservissement et
à toute exploitation. Cette grandeur, il la perd, il devient égoïste, dur et grossier, dès que, de champion de la libération de l'humanité, il devient un maître au-dessus d’autres, un défenseur de ses propres privilèges.
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Ces effets-là peuvent dès à présent se remarquer dans le prolétariat russe. Par sa situation historique sous le tsarisme, les parties du prolétariat capables de lutter étaient poussées à
| se proposer des fins particulièrement hautes. Cela faisait des militants russes des figures réellement modèles pour toute l’Internationale socialiste. Le coup d'Etat bolchevik a mis le prolétariat russe dans une situation qui a changé sa sympathie active pour tous les déshérités et opprimés en un plaisir mauvais et un désir de vengeance envers des hommes en proie à de rudes souffrances, que lui-même à rabaissés au rang de parias et d'ilotes.
Depuis, l'âme des ouvriers russes est en train de changer. La presse de la Russie des Soviets signale elle-même de plus en plus fréquemment avec inquiétude une augmentation de grossiéreté et un accroissement de stupidité dans le prolétariat du pays, progrès de l'ivrognerie, mauvais traitements exercés sur des confrères juifs, mépris des femmes.
Pire encore est, il est vrai, le changement qui s'accompht dans le caractère du Parti communiste. Autrefois, les bol- } cheviks étaient au même niveau moral et intellectuel que tous | les autres socialistes de Russie. Se faire des amis de tels et
tels d'entre eux provoquait une grande joie, une extrême satisfaction.
De ces vieux bolcheviks, qui, c’est vrai, n'étaient qu une poignée, il n'y en a plus beaucoup dans le Parti communiste. Beaucoup sont morts, beaucoup d’autres se sont rendu compte quon ne peut pas continuer comme cela. Plus d’un s'est retiré désillusionné ou a été refroidi. C’est tout au plus
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si quelques-uns de ces camarades à l'esprit critique sont encore tolérés comme chevaux de parade dans des postes où ils ne peuvent exercer d'action ni politique ni économique. Qui ne se montre pas satisfait d’un rôle aussi passif et veut agir dans l'opposition est ou exclu ou simplement mis au rancart, si cela peut se faire sans éclat. À qui ne veut pas s'exposer à de pareilles éventualités et pourtant se sent trop porté à l’action pour rester dans l’inertie, il ne reste qu'une chose à faire: renier sa véritable conviction, professer ouvertement qu'il la condamne et s'en repent.
Ainsi le communisme devient une véritable école de versatilité.
A cela s’est ajouté l’absence de scrupules dans le choix des moyens de combat, prêchée déjà de bonne heure par Lénine, notamment la tromperie à l'égard de ses propres camarades. Plus la situation réelle de la Russie des Soviets a été
en empirant, plus le mensonge est devenu indispensable au communisme pour se maintenir.
Si, sous ces influences, beaucoup des anciens bolcheviks, quand ils restaient dans le parti, ont été de plus en plus abaissés, moralement et intellectuellement, à plus forte raison cela est vrai du nombre bien plus grand des néo-communistes. Parmi eux se trouvent sans aucun doute bien des éléments honnêtes, qui prennent au sérieux tout ce que disent leurs chefs. Mais la grande et toujours croissante majorité sont des arrivistes qui commencent leur carrière dans le Parti tout de suite au niveau de bassesse où leurs camarades plus anciens ne sont tombés qu'après de longues et pénibles luttes.
Soumis à bien moins d’entraves, pourvus de bien plus de puissance que la masse des ouvriers salariés, les communistes développent les tares d’un prolétariat en décadence dans des proportions plus fortes encore. Ils y ajoutent la tendance à mentir ainsi qu'à ramper comme un chien devant le supérieur, de la bienveillance duquel, il est vrai, leur existence dépend encore bien plus que celle des simples ouvriers « sans-parti >.
Toute cette attristante déchéance d’une fière hauteur
est un effet inévitable des conditions sociales créées par la victoire du bolchevisme. Qu'y a-t-il dans cette déchéance et dans le classement social de la Russie soviétique d’où elle pro-
vient, que nous puissions considérer comme une révolution sociale à reconnaître et à défendre?