‹ Le bolchevisme dans l'impasseChapitre 19 sur 52 · HA NA · texte numérisé non relu

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2 millions aux mencheviks, et le reste, plus de 4 millions, à divers partis bourgeois.

Nécessairement, ce qui sortirait des travaux de cette Assemblée nationale, c'était une démocratie nettement favorable aux ouvriers et aux paysans.

Mais l’assemblée n’arriva jamais à l’action. Elle fut, à son début, dissoute « manu militari »:; ainsi finit la révolution démocratique.

Pour le malheur de la Russie, elle y avait éclaté plus tôt qu'en Allemagne et sur les territoires de l’Autriche. Dans les monarchies militaires des Habsbourg et des Hohenzollern, elle coincida avec la terminaison de la guerre. En Russie, c’est au beau milieu de la guerre que le régime tsariste fut renversé.

f La question de l'attitude à l'égard de la guerre, qui avait déjà : divisé l'Internationale socialiste et l'avait rendue incapable de : fonctionner, produisit aussi dans la démocratie russe de pro-

| fondes divergences, qui ne coincidaient nullement avec les antagonismes de classes. La social-démocratie et les socialistes révolutionnaires se divisèrent également à ce sujet. Naturellement, la paix, tout le monde la voulait; mais comment arriver à la paix? Et quelle paix? C'était là la grande difficulté, car les hommes d'Etat dirigeants et les militaires d'Allemagne et d'Autriche se sentaient encouragés par l'effondrement mili-

! taire du tsarisme à étendre leurs buts de guerre, ce qui faisait

| paraître d'autant plus urgent aux puissances occidentales de tenir jusqu à l'écrasement des puissances centrales. Comment alors arriver à une « paix sans annexions ni indemnités >» que les socialistes réclamaient ?

Seuls, les bolcheviks avaient l’audace de demander simtplement que l’armée se débandât, abandonnant les frontières russes aux armées des Allemands, des Autrichiens et des Turcs. Ils envisageaient que la réponse à pareille témérité serait la débandade également des autres armées et la révolution mondiale. S'ils avaient prévu que le résultat de leur politique serait au contraire la paix de Brest-Litowsk (février 1918), la marche en avant sans obstacles des Allemands à travers l'Ukraine et même jusqu'en Géorgie, peut-être auraient-ils

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poussé moins énergiquement dans l'été de 1917 à la dissolution de l’armée.

Ce ne fut pas par la révolution mondiale que la Russie

| bolcheviste fut sauvée alors, c'est par la victoire de l'Entente. | Sans doute celle-ci ne voulait que poursuivre l'œuvre contre-

révolutionnaire des Allemands et des Turcs en Russie, mais les puissances occidentales occupaient des territoires trop éloignés des territoires russes et la lassitude de la guerre était trop grande dans leurs propres armées pour qu'elles eussent pu développer une offensive énergique pour des buts qui ne pouvaient d’ailleurs, avec la meilleure volonté du monde, s'interpréter comme défense contre une menace de l'étranger.

Toujours est-il que l'invasion en Russie d'armées étrangères continua d'exister et cela, tout autant que la guerre civile, contraignit aussi les bolcheviks, qui venaient à peine de pousser à la dissolution de leur armée, à entreprendre ensuite de mettre debout un nouveau instrument de guerre.

Mais tout d’abord le mot d’ordre : débandade immédiate de l’armée les avait aidés à conquérir une immense popularité chez les ouvriers et les paysans et surtout chez les soldats euxmêmes.

Cette popularité grandit encore quand les bolcheviks encouragèrent ouvriers et paysans à s emparer sans règle et sans autre forme de procès de toute la propriété sur laquelle ils pouvaient mettre la main, tandis que les autres partis socialistes voulaient sans doute aussi l’expropriation de la grande propriété foncière et une socialisation aussi étendue que possible des industries capitalistes, mais non pas sans règles, bien étudiées, d’après un plan défini.

Cependant, si fort que grandit ainsi la popularité des bolcheviks par opposition aux autres partis socialistes, ils ne gagnèrent pourtant pas la majorité des paysans et pas même celle des ouvriers d'industrie. Du moins pas dans le pays en général, mais seulement dans certaines villes.

Au premier Congrès panrusse des Conseils d'ouvriers et soldats (juin 1917), sur 770 délégués qui renseignèrent sur leur affiliation à des partis, 285 se firent connaître comme socia-

listes révolutionnaires, 248 comme mencheviks, 105 comme bolcheviks, 32 comme internationalistes (mencheviks sympathisants avec le bolchevisme). Il y eut en outre 73 socialistes qui n’ap- } partenaient à aucune fraction.

él Nous avons déjà parlé des chiffres de voix recueillies aux | élections pour l’Assemblée nationale constituante. Ils offrent D! | une image analogue, sauf une part notablement moindre de suf- {ia | frages aux mencheviks. Ceux-ci n'étaient qu’un parti d'ouvriers À ï ‘industriels, non de paysans (excepté en Géorgie).

| Pas même parmi les soldats, qui réclamaient de façon si À pressante le retour au foyer, les bolcheviks n’obtinrent la majo- DE! rité dans ce scrutin, mais seulement 1.800.000 voix sur 4 milpi | lions 500.00, soit 38 °/.

Mais ils avaient à leur disposition un élément : leur organisation, qui dès avant la guerre était, en organisation de conspirateurs, édifiée sur une discipline de fer des adhérents, une

} Soumission passive au chef Lénine. La guerre désorganisait } l'appareil de l'Etat et l’armée, mais aussi les partis de démo- ‘La ‘ cratie révolutionnaire. Sans doute ceux-ci gagnèrent au cours ll l de la Révolution une forte clientèle, mais à laquelle manquait {a complètement une cohésion solide. Les partis socialistes mêmes Ha se divisaient, notamment sur la question de la guerre, mais aussi sur la participation à des gouvernements de coalition qui, | faute d'un parti prédominant sur tous les autres par son nombre,

étaient inévitables. Parmi les mencheviks, les internationalistes M formaient un groupe de frondeurs contre la majorité du Parti, Hl i parmi les socialistes révolutionnaires, la gauche prenait la même ii attitude.

Seuls les bolcheviks surent discipliner leur clientèle crois- 1e sante et acquérir par là une prépondérance sur les autres partis Î socialistes. | Cela pourtant n’eût pas suffi à leur conquérir l’autocratie | par des méthodes parlementaires sur la base de la démocratie. | Mais quand ils s’en apercurent, ils avaient toute prête une autre

arme qui devait les conduire à la victoire.

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D: Ce qui s'était passé chez les ouvriers et les paysans se di passait alors chez les soldats; comme ceux-là, et même plus

encore, ils constituaient une masse chaotique dont les autres partis socialistes ne surent pas faire grand chose. Là aussi les bolcheviks se montrèrent supérieurs à eux.

Sans doute ils avaient recueilli moins de 40 % du total

des suffrages de l'armée, « mais plus de 60 %% des voix au

front Nord et presque 70 % au front Ouest, c'est-à-dire dans les portions de troupes qui résidaient le plus près des capitales et qui, dans les événements qui suivirent, donnèrent le branle », dit Woytinsky, au t. VII de la publication € Le Monde en chiffres », (1), p. 27.

De ceux des soldats qui étaient leurs partisans, les bolcheviks surent tirer assez de volontaires qui, malgré toute la lassitude de la guerre, ne regardaient pas à continuer de guerroyer. Leur inculquer à nouveau la discipline fut l'œuvre décisive qui procura aux bolcheviks la prédominance sur les autres partis socialistes et finalement le pouvoir à exercer seuls.

Tout d’abord, ces avantages ne reposèrent pas sur la confiance de la majorité des paysans et ouvriers, mais sur le fait de disposer de plus forts bataillons.

A la fin d'octobre 1917, le deuxième congrès panrusse des Conseils devait se réunir. Dans l'intervalle cependant, les bolcheviks s'étaient beaucoup renforcés militairement. Îls commencèrent l'insurrection armée à Pétersbourg contre le gouvernement provisoire et y furent vainqueurs (7 novembre).

Alors seulement put se réunir le deuxième congrès pän:russe des soviets. Comme les délégués des Conseils d'ouvriers appartenaient aux partis menchevik et socialiste révolutionnarre refusaient de siéger sous la dictature du coup d'Etat armé, les

, bolcheviks avaient dorénavant atteint leur but : de 670 délégués

qui prirent part au Congrès, 390 étaient bolcheviks, à côte de 179 socialistes révolutionnaires de gauche et 35 menchevistes internationalistes; le reste se composait d’indépendants isolés. Parmi les internationalistes, une partie quitta le congrès pendant les débats, une autre resta « dans l'intérêt de Fl'unite de front révolutionnaire », mais vota pourtant contre la reso-

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lution de confier le pouvoir au gouvernement soviétique, qui fut alors institué — par la grâce non des soviets, mais des soldats gagnés par les bolcheviks.

Ceux-ci permirent encore les élections pour l’Assemblée nationale constituante. Lénine ne pouvait guère les empêcher, puisque c était lui-même qui les avait réclamées à plus grands cris, accusant les autres partis d'entraver par des difficultés la convocation des électeurs. Mais quand la grande majorité des électeurs se fut prononcée contre les bolcheviks, ce fut la condamnation à mort de l'Assemblée nationale, Elle fut dissoute aussitôt après sa réumon (18 janvier 1918) par des marins et soldats bolchevistes. Les bolcheviks ayant désormais en main l'appareil gouvernemental, les autres partis ne disposaient plus d'aucune force armée dans la capitale.

Le coup d'Etat du 7 novembre 1917 avait eu pour conséquence une lutte sanglante dans les rues de Pétrograd (qui n'était pas encore Léningrad). Le coup d'Etat du 18 janvier 1918 rencontra une résistance aussi faible que jadis en France celui de Napoléon Bonaparte le 18 Brumaire (9 novembre 1799).

Tout le monde n'avait pas alors saisi aussitôt l'importance qu'avait pour la Révolution le remplacement du Directoire par Napoléon. On ne voyait pas encore bien clairement que des rangs révolutionnaires avait surgi un régime nouveau, dirigé contre la Révolution antérieure. C’est seulement quand il se fut achevé en empire de Bonaparte (avril 1804) que la portée contre-révolutionnairé en fut reconnue partout. De même il y eut peu de gens pour comprendre immédiatement la portée contre-révolutionnaire des coups d'Etat de novembre 1917 et janvier 1918. Il y a encore jusqu'aujourd'hui des socialistes qui ont complètement oublié qu’en 1917 avait eu lieu en Russie une révolution de mars qui avait fondé la République démocratique. Un bon nombre pensent même que par les coups d'Etat qui ont donné le coup de grâce à la République démocratique, c'est la véritable Révolution qui a commencé.

Les partis démocratiques de Russie — presque exclusivement d'essence paysanne et prolétarienne — furent en peu

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de jours d'autant plus accablés qu'ils voyaient la force militaire tournée contre eux en même temps par des adversaires de gauche et de droite.

Si la révolution de mars 1918 avait été due en grande partie à la rébellion de certains régiments et si, à partir de ce moment, la dissolution de la discipline militaire avait fait des progrès rap.des, il y avait pourtant encore des formations qui semblaient sûres pour leurs commandants.

Le commandant en chef de l’armée russe, le général Kornilov, avait dès août 1917 cherché à utiliser de ces formations pour renverser le régime alors encore démocratique et restaurer, non pas seulement la discipline de l’armée, mais encore, s’il était possible, l’ancien Etat. Le 26 août, il commençait f’attaque. Mais le soulèvement s’affaissa bientôt. Kornilov s'était fort exagéré la solidité des troupes qu'il commandait. Elles furent d'autant plus facilement ébranlées que toutes les forces vives du pays étaient derrière le gouvernement et le Comité exécutif central des soviets institué par le premier congrès panrusse des soviets, en sorte que le soulèvement de Kornilov resta complètement isolé et trouva bientôt son terme, « prototype historique complet de l'issue que devait avoir plus tard le putsch Kapp en Allemagne ». (1)

Toutefois, ce soulèvement ne resta pas sans conséquences. Il avait montré quel danger menaçait la Révolution de la part des officiers et de leur clientèle. Cela poussa beaucoup de révolutionnaires les plus résolus dans le camp du bolchevisme. Non qu'ils en partageassent les vues, mais parce qu'ils voyaient dans ses organisations militaires le seul appui soïde de la Révolution. Ce que les social-démocrates d'Allemagne et d'Autriche n’ont compris que plus tard, ce qu’en Russie les mencheviks et les socialistes révolutionnaires, contrairement aux bolcheviks, ne saisissaient pas encore clairement en 1917, c'était une idée qui jusqu'alors avait peu préoccupé le prolétariat international : quand il n'y a plus d'armée disciplinée et que les partis s’arment, les socialistes démocrates doivent aussi orga-

1) EL Hurwrz, Histoire de la dernière révolution russe, p. 122.

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